Jean 20, v 1-10 – « Pâques : une vision de Pierre, Jean, Marie-Madeleine…et une vision de Dieu ! »

Dimanche 8 avril 2012, Pâques, par le pasteur François Clavairoly

 

Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala se rendit au sépulcre dès le matin, comme il faisait encore obscur ; et elle vit que la pierre était ôtée du sépulcre. Elle courut vers Simon Pierre et vers l’autre disciple que Jésus aimait, et leur dit : Ils ont enlevé du sépulcre le Seigneur, et nous ne savons où ils l’ont mis. Pierre et l’autre disciple sortirent, et allèrent au sépulcre. Ils couraient tous deux ensemble. Mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et arriva le premier au sépulcre ; s’étant baissé, il vit les bandes qui étaient à terre, cependant il n’entra pas. Simon Pierre, qui le suivait, arriva et entra dans le sépulcre ; il vit les bandes qui étaient à terre, et le linge qu’on avait mis sur la tête de Jésus, non pas avec les bandes, mais plié dans un lieu à part. Alors l’autre disciple, qui était arrivé le premier au sépulcre, entra aussi ; et il vit, et il crut. Car ils ne comprenaient pas encore que, selon l’Ecriture, Jésus devait ressusciter des morts. Et les disciples s’en retournèrent chez eux. Cependant Marie se tenait dehors près du sépulcre, et pleurait. Comme elle pleurait, elle se baissa pour regarder dans le sépulcre ; et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l’un à la tête, l’autre aux pieds. Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis.

L’usage, en ce temps-là comme d’ailleurs aujourd’hui encore, c’est que les tombeaux soient fermés, un fois habités par ceux à qui ils ont été destiné. L’usage, c’est aussi que les morts se taisent, de même que l’on ne doit pas courir dans les cimetières… L’usage, c’est qu’il s’agit de faire attention aux usages, aux rites funéraires, aux traditions.

Enfin, l’usage, mais convenons que la chose est moins connue, c’est que les anges annoncent toujours quelque chose à ceux auxquels ils s’adressent, car dans cet acte d’annonce se révèle la vocation par excellence qui leur est confiée par celui qui les envoie du ciel…

Dans le récit de l’évangile, le tombeau est ouvert et vide, le mort n’est plus là, Jésus se tient debout, présent, et il parle. Marie-Madeleine, Pierre et Jean, le disciple bien-aimé, se mettent à courir, et enfin les deux anges n’annoncent rien à celle qui pleure, mais au contraire ils l’interrogent : « Pourquoi pleures-tu ? », sans l’informer que Jésus se trouve à côté d’elle, dans le jardin.

Tout dans ce récit est inattendu.

L’événement de la résurrection, puisqu’il s’agit de cela, crée une situation inédite. Jésus ne va pas suggérer un pèlerinage sur sa tombe ni d’ailleurs sur aucune autre, les anges n’ont rien de très original à proclamer, et la situation se laisse décrire par un récit d’apparence assez simple, avec des mots familiers et quelques verbes courants comme celui de « voir », verbe avec lequel l’auteur joue sans peine en passant du voir au contempler puis au discerner et au croire…

Pierre, en effet, « contemple » le linge et les bandelettes dans le tombeau, mais sans y rien comprendre ni en tirer aucune conclusion.

Marie-Madeleine « contemple » aussi les deux anges assis au lieu où était couché le corps de Jésus, « l’un aux pieds l’autre à la tête » mais sans recevoir d’explication (Par ces deux « contempler sans comprendre » se trouvent ici disqualifiés assez discrètement tout usage de quelque relique que ce soit et toute nécessité d’intermédiaire dans l’ordre de l’annonce évangélique : Marie-Madeleine entendra son nom et comprendra soudain qui l’appelle ainsi directement).

Reste Jean, le disciple bien-aimé, qui « voit » avec les yeux de la foi, qui discerne et qui croit.

La résurrection est donc bien de l’ordre d’une vision qui est aussi un comprendre dans la foi. Voir, discerner et croire sont indissolublement liés dans l’Evangile.

Tenons-nous en à cela pour ce jour : aucune preuve, un récit sur lequel personne ne peut sérieusement fonder une apologie imparable, une exactitude scientifique, un savoir. Nous ne disposons que de témoignages qu’il s’agit de croire et de témoignages qui sont eux-mêmes visions de la foi.

Certes nous pourrions aller plus loin encore et dire de ces témoignages qu’ils ne sont pas « théoriques » -ce terme désigne en grec le fait de contempler- mais qu’ils sont bien incarnés, personnels, vécus, et portés par des personnes particulières et bien identifiées.

Marie (Madeleine, autrement dit de la ville de Magdala), par exemple, dont le nom signifie « celle qui voit » (le ressuscité ?), ou Simon (Pierre) dont le nom signifie « celui qui écoute » (sa parole ?) ou encore Jean dont le nom signifie « Dieu t’a fait grâce » (de comprendre ?)…ces trois personnes sont mises en route personnellement et amenées à transmettre à d’autres ce qu’elles viennent de recevoir dans leur vie de foi…

Le récit évangélique et se poursuit, vous le savez, et il évoque alors un autre personnage avec l’épisode de Thomas, dont le nom signifie « jumeau », Thomas qui deviendra figure de cette gémellité si intime du doute et de la foi, lui qui est absent le premier dimanche et qui, se trouvant présent le deuxième dimanche, dans une situation semblable, confessera après son doute un très personnel et intime « Mon Seigneur ! »… Nous ne pourrons donc persuader personne de la véracité de la résurrection de Jésus. Mais c’est Jésus-Christ qui s’imposera à ceux qu’il choisira de rencontrer, dans les cimetières ou les décombres de nos spiritualités, aux aubes encore sombres de nos existences en doute, en se laissant « voir » par nos yeux inondés de larmes, comme ceux de Marie, en se révélant à ceux dont le cœur est lent à croire, comme celui de Pierre, en se tenant présent là où les portes de nos intelligences sont fermées à clef et où la peur ou le scepticisme croient pouvoir l’emporter.

La résurrection est inattendue. Et si elle a eu lieu pour ces témoins de jadis qui n’avaient plus aucun espoir, si elle a bouleversé des hommes et des femmes qui avaient tout perdu avec la mort infâme de leur maître, elle peut bien aussi bouleverser nos cœurs endurcis. Et les faire battre aussi fort que si l’on avait couru nous-mêmes comme Pierre et Jean, pour voir et pour croire.

Mais alors qu’apporte-t-elle, en plus d’une chamade et d’une course effrénée, en plus d’un étonnement joyeux ? A quoi correspond-elle dans nos vies ?

A quoi sert-elle, pour reprendre le pauvre langage utilitariste de ce temps ?

Que rapporte-t-elle ? Que coûte-t-elle ?

J’aimerai ici pour répondre, ou tenter quelque essai de réponse, désigner simplement le Christ vivant dans nos vies, celui qui, à chaque fois que notre existence se rétrécit aux limites d’un quotidien devenu insupportable, lui ouvre une perspective immense ; celui qui, à chaque fois que notre corps semble pitoyable et vain au point qu’il ne vaut plus rien, le remet debout comme il remet debout Lazare, l’aveugle-né ou le paralytique, et lui redonne sens et dignité. Le Christ vivant est celui qui bouscule nos résignations, nos abandons et nos pronostics de toute façon morbides et forcément attendus. Et la résurrection peut alors se comprendre et se voir comme la signature de Dieu sur nos vies qui ne seront plus jamais déterminées par un funeste destin mais appelées inlassablement et à tout moment à une joyeuse destinée.

Pâques, vous en souvenez, fêtait et fête en Israël la libération ancienne et actualisée en liturgies et traditions, la libération d’un peuple de l’esclavage en Egypte. Aujourd’hui, elle est libération de tout esclavage de nos vies. Pâques est le jour où l’Eternel, avec Marie-Madeleine, Pierre, Jean, Thomas et tous les témoins, a lui-même et soudain une « vision » pour l’humanité.

Pâques est le jour où il nous annonce qu’il « croit » en elle, et pour toujours.

Amen