Jean 20, v 1-10 : « La résurrection est l’hommage divin rendu à la vie humaine… »

Dimanche 16 avril 2006 – Par François Clavairoly

 

Les premiers écrivains bibliques du Nouveau Testament ont exprimé leur foi en la résurrection de trois manières différentes au moins [1] : les uns ont évoqué l’idée d’éveil ou de réveil, en indiquant que Jésus s’est « réveillé » d’entre les morts, qu’il s’est « levé » hors du tombeau, qu’il a été « élevé » en gloire, et ils ont suggéré par ce fait que par conséquent les chrétiens, après cet événement, pouvaient à leur tour connaître cette expérience extraordinaire dans leur vie présente comme étant des êtres spirituellement éveillés, des hommes et des femmes en veille, inlassablement debout, et toujours plein d’espoir. Etre ressuscité en revenait alors, selon cette perspective, à se tenir debout en soi-même, comme en éveil, pour toujours… [2]

D’autres témoignages du Nouveau Testament font référence à la résurrection en termes de vie nouvelle ou de nouvelle naissance, selon, par exemple, ce dialogue étonnant de l’évangile de Jean où Nicodème se trouve invité par Jésus à « naître de nouveau ». Cette expression de vie nouvelle renvoie clairement à l’idée d’un changement d’orientation, et elle fait écho au thème de la conversion comme à celui de la découverte d’une nouveauté de vie que suscite dans la vie de tout croyant la rencontre avec le Christ.

D’autres, enfin, pour parler de la résurrection, évoquent la fameuse scène du tombeau vide. L’absence de corps est alors interprétée comme signe paradoxal de cette incroyable foi chrétienne : un tombeau où il n’y a plus rien à voir, un tombeau qui est « vu » vide pour « dire » que Christ est vivant. L’un des textes qui racontent cette scène est celui de l’évangile de ce jour.

Trois verbes différents sont utilisés pour exprimer la vue de ce tombeau : Le premier (blepei)pourrait se traduire par voir dans le sens le plus simple de constater ou de jeter un œil, comme le font Marie de Magdala ou le disciple que Jésus aimait, dans un premier temps. Le deuxième (qewrei) signifie plutôt observer, et même contempler. Le troisième (eiden) correspond au fait de regarder dans le sens de se faire une idée et de comprendre.

Devant l’événement « résurrection », ces trois regards existent et coexistent en nous ; ces trois façons de se tenir devant le message du tombeau vide s’entremêlent et se font concurrence :

-  Jeter un œil, tout d’abord, comme les passants dans la rue, comme le tout venant, comme les insouciants qui entendent bien parler du Christ, mais qui n’y prêtent guère plus d’attention que cela. Mais aussi les personnes fragiles, les inconstants, et tous ceux qui, comme Marie de Magdala, s’affolent -et on le comprend aisément- devant une chose aussi surprenante et terrifiante : pressés par la peur, les voici qui courent, changent de trottoir ou détournent leur regard. Ils ne prennent pas le temps. D’un coup d’œil, leur jugement est fait, en un instant leur opinion est arrêtée : pour ceux-là comme pour les philosophes athées ou comme pour les citoyens laïcs et sécularisés, désarçonnés ou irrités par une information aussi invérifiable, le thème du tombeau vide relève soit de l’impossible soit du fait divers scabreux, et l’on se laissera aller à croire bien plus volontiers la thèse du vol de cadavre (la propagande antichrétienne a très vite développé cette thèse) ou tout autre explication tout de même plus rationnelle. Les insouciants et les superficiels n’attarderont donc pas leur regard, et raconteront vite n’importe quoi. Ils ne crieront pas « Christ est ressuscité ! » ni ne chanteront des Alléluia…Ils n’iront pas au fond des choses, et leur regard ne touchera malheureusement pas à l’essentiel.

-  Et puis il y a les observateurs et les fins analystes. Ceux-là mêmes qui, contrairement aux premiers, s’arrêtent au détail et ne veulent rien laisser passer. Comme Pierre, précisément, ils ont noté méticuleusement ce qu’ils ont vu : l’absence du corps, et le linceul si bien rangé. Comme l’inspecteur Colombo, comme Monk ou comme les Experts de Manhattan [3], ils notent et retiennent les moindres faits, et pensent que certainement personne n’a enlevé le corps sinon tout serait en désordre : le linge serait jeté là, n’importe où et serait évidemment tout froissé, ou alors il aurait été emporté ou volé, pour qu’il n’y ait plus aucune trace… Sans se prononcer sur le « pourquoi », ils réfléchissent et ils avancent prudemment, mais principalement dans la recherche au sujet du « comment ». Et ils courent alors le risque de s’arrêter longtemps à l’observation des faits, ils sont tentés de s’en tenir là, et même de régresser en passant de l’observation à une sorte de vaine contemplation des indices, et puis de la contemplation à la remémoration encore et encore, et finalement à l’adoration de ce qui pourrait peu à peu devenir des reliques, comme si l’essentiel requis par l’événement de la résurrection pouvait se laisser réduire à ce « voir » là. Il n’y a pas de foi, là encore, chez ces témoins, ces enquêteurs ou ces observateurs, mais de l’étonnement, du ressassement et comme une fascination. Ni Alléluia ni cri liturgique. Cependant déjà, il faut le reconnaître, un véritable travail de mémoire. [4]

-  Les confiants, enfin, ceux qui se sont fait une réelle idée de la chose, car ils sont restés de façon déterminée dans la confiance vis-à-vis du maître, quoiqu’il arrive, ceux qui ont aimé le Christ et dont le lien, même brisé par la mort, n’empêchera rien, tous ceux-là, anonymes comme le disciple bien-aimé, comme celui que Jésus aimait, ont une vision qui est déjà celle de la foi, de l’amour et de l’espérance : ils sont sages et calmes, essoufflés par la course, sans doute, mais debout en eux-mêmes, et sûrs de ce que leurs yeux ont vu et de ce que leur esprit a compris. A l’image de ces chrétiens, eux aussi essoufflés à force d’aller voir, à force de vérifier, à force de servir, de témoigner et de transmettre le message inédit de la résurrection, essoufflés car toujours en route, toujours en chemin, toujours en recherche, à l’image de cet anonyme de l’évangile, nous avançons par la foi. Chers amis, frères et sœurs, ce qu’est la résurrection et ce que produit en nous l’événement de Pâques, c’est de nous tenir éveillés, de découvrir une vie nouvelle, et de voir, devant le tombeau vide, avec les yeux de la foi que l’absent est mystérieusement présent. Il n’a pas échappé à la souffrance et à la mort, il ne s’est pas dérobé à son destin [5] mais Dieu l’a souverainement élevé, c’est-à-dire qu’il l’a agréé et pris avec lui. Et nous, devant le tombeau vide, ne pouvons plus en rester seulement à y jeter un œil distrait, comme pour dire, sans plus, sans en tirer aucune conséquence ni approfondir notre réflexion, qu’il s’est bien passé quelque chose puisque les évangiles le racontent.

De même nous ne pouvons pas nous en tenir exclusivement à l’observation scrupuleuse et attentive des faits qui nous ont été rapportés ; nous ne pouvons, devant le tombeau ou lors de nos cultes, en rester à la pratique religieuse d’un « faire mémoire »Très souvent, et encore aujourd’hui, la polémique antiprotestante développera cette idée que les réformés et les luthériens, au moment du repas eucharistique, se contentent d’une anamnèse -d’un faire mémoire -, et que l’acte de la célébration de leur cène est de l’ordre du souvenir. Cette idée a été parfois intériorisée par certains protestants….

Il y a bien plus que cela dans l’événement de Pâques : Christ a traversé la mort, et il l’a vaincue : il est vivant ! Sa présence réelle parmi nous, par le fait du Saint Esprit, nous permet de le rencontrer, de le recevoir dans nos vies et d’en attester la proximité mystérieuse par les signes du pain et du vin que nous allons partager maintenant. Lui le premier a ouvert la voie à une vie dont la mort n’est pas le dernier mot. Une vie et une histoire, la nôtre, où s’ouvre une brèche, une issue là où, à vues humaines, tout sombrait dans la nuit et le néant. Cette brèche est celle qui ouvre les murs de nos haines et de nos désillusions, de nos cynismes et nos abandons. Cette brèche est celle qui permet de voir pour quiconque, pour tout être humain, quelle que soit sa situation, une issue, un espoir, un chemin. Pour le clochard devant le temple ou pour celui que vous croiserez tout à l’heure, pour le sans papier clandestin et sans ressource, pour le chef d’entreprise prisonnier des ses contraintes, pour le politique aliéné par ses amitiés et la pression des sondages, pour chacun de nous empêtré dans son quotidien, empêché dans son corps souffrant ou son esprit fragile, pour ce monde qui court à sa perte mais que Dieu aime et veut sauver. La résurrection est cet événement qui fait se dresser des hommes et des femmes là où d’autres tombent et succombent. Elle est un hommage divin rendu à vie des humains. Elle est l’acte de foi de Dieu qui croit en l’homme. Christ est ressuscité : soyez donc heureux et joyeux parce que Dieu croit en vous. Toujours, il renouvelle en vous cette espérance : par la force du Saint Esprit, il vous met debout en vous-mêmes,  ! אָמֵ


[1] Il faudrait ajouter notamment les récits de confession de foi au Christ ressuscité, certains récits de miracles qui racontent, outre le fait même de telle ou telle guérison, la résurrection de ceux qui en sont les bénéficiaires, et enfin les récits d’apparition du ressuscité.

[2] Il y a là peut-être une analogie possible à développer avec la compréhension d’une autre forme de salut qu’enseignait le Bouddha dont le nom même signifie « l’éveillé »…

[3] Ces personnages de téléfilm américains résolvent des énigmes. La science mise au service de leur métier mobilise la raison, l’analyse des indices et en particulier la mémoire. Mais la résurrection n’est pas une énigme.

[4] Le mot « tombeau », en grec, provient d’une racine commune au terme de « mémoire ».

[5] On n’a pas non plus volé son corps. Le récit du Coran reprendra cette idée ancienne selon laquelle le Christ ne peut pas mourir, et la modifiera en faisant du crucifié un autre que Jésus lui-même.