Jean 20, 19-31 – « vous avez un message… »

dimanche 7 avril 2013 – par le pasteur François Clavairoly

Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées, par la crainte qu’ils avaient des Juifs ; Jésus vint, et debout au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Quand il eut dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples se réjouirent en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : Que la paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.

Thomas, appelé Didyme, l’un des douze, n’était pas avec eux, lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt à la place des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.
Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, et debout au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance aussi ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois ! Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit : Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru !
Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d’autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceci est écrit afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

Chers amis,

Le récit de ce matin nous offre trois informations :

Premièrement, Christ ressuscité se rend présent auprès des disciples alors qu’ils sont reclus et comme réfugiés dans une pièce fermée à clef.
Il se rend présent auprès des disciples, autrement dit auprès de nous, alors que nos portes sont elles aussi fermées, c’est à dire alors que nous sommes enfermés dans nos peurs de manifester ce que nous croyons, rétifs à toute idée que l’évangile pourrait nous concerner et nous toucher ouvertement, comme si cet évangile était pour d’autres seulement : les courageux… et comme si nous pouvions nous en préserver, en quelque sorte par nos comportements de fuite, avec les motifs que l’on veut, et notamment celui de la crainte d’être vus en public par des témoins, comme c’est le cas dans le récit de l’évangile. La crainte d’être reconnus comme tels, attachés au Christ vivant. Cette première information ouvre une perspective de réflexion sur la publicité de notre foi et de notre témoignage. Elle laisse entendre que Christ ne prône pas une religion assignée à résidence dans la sphère privée, enclose dans les sacristies de nos églises ou dans les seuls espaces cultuels, et elle nous permet de déployer toute une pensée sur ce qu’est précisément cet espace public [1] dans l’ordre du témoignage, ailleurs que dans notre for intérieur ou notre conscience.

Contre les disciples qui se verraient bien chrétiens des catacombes à vie, ou comme aujourd’hui, repliés sur eux-mêmes de peur d’être repérés et du coup d’être amenés à rendre compte de leur foi publiquement, le Christ vient, donc, et fait tomber non seulement les barrières mais les masques : et c’est toute la thématique du courage de la foi qui est en jeu, de même que celle du respect des autres, de l’acceptation du débat, de la discussion, de la controverse et du témoignage en partage avec d’autres qui ne sont pas du même avis.
Tout l’évangile de Jean ressortit à cette thématique engageant le chrétien à vivre sa foi, y compris dans une société qui n’est pas prête à entendre le message du Christ.
Et ce dont le Christ veut équiper ses disciples, dans cette entreprise de témoignage, non pas eux seuls ou certains d’entre eux, par je ne sais quel privilège de rang ou de dignité, ce dont il veut équiper chacun de nous, donc, par la même occasion, c’est la paix, par le souffle de l’esprit qu’il leur donne de la part de Dieu : « Que la paix soit avec vous, comme le Père m’a envoyé je vous envoie, et il souffla sur eux et leur dit recevez l’Esprit Saint. »
A la peur des disciples, à notre peur, il substitue la paix et le don de l’esprit ;

La deuxième information, après celle, encourageante, de la présence du Christ à nos côtés, même quand nous voudrions nous cacher, en quelque sorte, et après la reconnaissance du fait que nous pouvons marcher et parler dans la paix, la deuxième information est celle de notre vocation commune à transmettre le contenu du message lui-même.
Et ce message est le suivant : « ceux à qui vous pardonnerez les péchés ils leur seront pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus. »
Que signifie ceci, que signifie donc cette parole qui concerne le pardon ?
Le pardon est évangéliquement la possibilité donnée et proclamée à chacun d’un recommencement.
Il libère du poids du passé, il casse les enfermements, notamment ceux de la culpabilité, il redonne le monde à autrui et à soi, il est recréation au cœur du monde, ce qui suppose et passe par un faire- mémoire et une réconciliation. Celui qui est pardonné est alors repris, réconcilié et replacé devant un avenir possible. Il est justifié. Cette possibilité de l’annonce du pardon, c’est à tous les disciples, à toute l’Eglise qu’elle est donnée. Et cette possibilité d’annoncer le pardon est celle qui se réalise précisément dans l’acte même de la prédication et dans la célébration des sacrements.
La « puissance des clefs », puisque c’est de cela qu’il s’agit, c’est celle que l’on reçoit à l’écoute de la parole et qui nous ouvre la possibilité de recommencer. Ce n’est donc pas, comme on le croit souvent à tort, le « pouvoir » de quelques spécialistes qui se le seraient réservé et qui se le seraient transmis eux-mêmes comme une charge spécifique (et il est vrai que le catholicisme romain du moyen âge a ici une responsabilité dans la façon dont il a compris ces textes -y compris ceux de l’évangile de Matthieu- en y voyant un pouvoir transmissible par succession à partir d’une vision hiérarchique de l’Eglise dont nulle part les textes bibliques ne font état), mais il s’agit au contraire de la vocation des disciples, autrement dit de celle de toute l’Eglise. Il s’agit de la vocation et de la mission de l’Eglise qui, comme aujourd’hui, vous annonce, frères et sœurs que votre péché vous est pardonné, péché qui, au moment même où cela vous est annoncé, vous est effectivement pardonné et n’est plus obstacle à votre histoire personnelle et à votre devenir.
De même l’Eglise invite Côme et Auguste à recevoir le baptême [2], ce jour d’avril 2013, c’est à dire à recevoir le signe du pardon qu’ils reçoivent effectivement au moment même où vous entendrez ces paroles et où vous verrez l’eau du baptême couler sur leur tête, de même l’Eglise invite chacun de vous à célébrer la cène en présence du Christ, une Eglise qui ne vous refuse pas ce pardon mais vous l’offre gratuitement au nom de celui qui l’accomplit en vous.
Cette puissance des clefs, c’est-à-dire le fait de « lier et de délier », qu’en judaïsme on connaissait déjà depuis longtemps, autrement dit cette aptitude à discerner et à dire ce qui nous paralyse et nous place dans une impasse, et d’autre part ce qui nous en délivre, est de la responsabilité de toute l’Eglise qui porte un message au monde et pas n’importe quel message : un message de réconciliation et de pardon dans la prédication et dans les sacrements. Un message de pardon et de réconciliation entre nous, avec nous-mêmes et en nous-mêmes, dans les diverses situations de notre vie.
Et la troisième information découle des deux premières : c’est que dès aujourd’hui, il vous revient à vous qui êtes maintenant en paix, et à vous qui avez reçu l’esprit, il vous revient de permettre l’accès au message du Christ à tous ceux que vous rencontrerez, à tous ceux dont vous avez la responsabilité, à vos enfants, à vos proches, à ceux de votre réseau et ceux de votre connaissance.
« Liez et déliez », c’est-à-dire annoncez cet évangile de la réconciliation et du pardon partout où cela est attendu et possible. Ou alors, dans les cas que vous jugerez impossibles, dans des situations de refus, dans des situations trop conflictuelles, reconnaissez humblement qu’il n’est pas encore temps, que le moment n’est pas propice, que le chemin est encore long. Et patientez.
« Liez et déliez », c’est à dire discernez, mais agissez avec sagesse.
Invitez par une parole, invitez à l’écoute, invitez à la cène, ou bien abstenez vous de le faire, selon les circonstances, mais annoncez le pardon et vous ouvrirez les portes d’un possible et d’un renouveau, oeuvrez à la réconciliation là ou vous êtes placés, et ce sera alors la joie toujours possible d’un recommencement.
Ces trois informations : la paix, le pardon et la mission de chacun de nous dans nos vies respectives, sont trois informations heureuses, trois informations à partager. Elles constituent, pour reprendre l’expression chrétienne qui traduit le mot d’information, une « nouvelle » et même une « heureuse nouvelle », une « bonne nouvelle ». En grec cela se dit évangile.
Avec ceux qui viennent de recevoir le baptême, vous êtes tous pardonnés, porteurs d’une paix, d’un shalom, porteurs, aujourd’hui même, de l’évangile, pour vous-mêmes, et surtout, plus encore, pour d’autres que vous. Vous avez un message : et c’est d’être messagers du pardon de Dieu sur toute vie,

Amen

Notes :

[1] Cf. L’Eglise dans l’espace public, Michel Bertrand, Labor et Fides, Genève, 2011.

[2] Côme et Auguste Daeschner