Jean 2, versets 13 à 25 – « Les marchands du Temple »

Dimanche 19 mars 2006 – par Olivier Duizabo et Coralie Peugeot

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Ce matin, nous voici rassemblés autour d’un texte qui nous montre Jésus en colère : il reverse tout sur son passage en entrant dans le temple de Jérusalem. Nous allons étudier ensemble la raison de cette ire, derrière laquelle il faut y voir bien plus que la simple humanité de Jésus, comme certaines interprétations réductrices le laisseraient entendre. Oui, Jésus sait se mettre en colère comme n’importe quel homme, mais ce n’est pas là l’important. Ce texte est fondamental, parce qu’il ouvre en effet le chemin au christianisme.

Dès le début, le texte de Jean nous interpelle en posant le cadre temporel et le cadre géographique : l’épisode se situe juste après les noces de Cana, où, dans une simple fête de village, on a vu Jésus paraître comme le Messie aux yeux de ses disciples et de sa mère. Dans l’épisode des marchands du Temple, la Pâque est toute proche et nous sommes devant le temple de Jérusalem. Chez Matthieu, Marc et Luc, le récit se situe d’ailleurs à la veille de Pâques. Jésus se dévoile donc aux Juifs dès le début de son ministère, et se place au cœur même du judaïsme.

Mais revenons au texte johannique : Jésus accuse les marchands qui se trouvent là de se livrer à du trafic : « Otez cela d’ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic ». Qu’entend-il véritablement par ce terme ? La loi de Moïse exigeait des juifs d’éviter toute impureté vis-à-vis de Dieu. Le temple, lieu saint réservé aux sacrifices, était le lieu où l’on transformait l’impur en pur. Les grands prêtres avaient instauré l’obligation de convertir la monnaie romaine en monnaie juive, pour pouvoir acheter les animaux offerts en sacrifice dans le Temple. Cet usage était à ce point enraciné qu’il faisait loi ! Les tables des changeurs étaient faites de telles façons que la monnaie romaine n’était jamais en contact avec la monnaie juive au moment de l’échange. Le taux de change était vraisemblablement très favorable aux changeurs.

Plusieurs prophètes, particulièrement Jérémie, s’étaient déjà soulevés contre ces pratiques. On peut lire, en effet, au chapitre 7, le verset 11 : « Est-elle à vos yeux une caverne de voleurs, cette maison sur laquelle mon nom est invoqué ? Je le vois moi-même, dit l’Eternel ». L’emportement de Jésus nous rappelle également la colère de Dieu, qui à de nombreuses reprises dans l’Ancien Testament, lance son courroux contre des villes impies ou contre les peuples qui ont sacrifié à des idoles.

Et c’est bien là que se situe le cœur du message de Jésus ; la réaction de Jésus qui renverse brutalement les tables des changeurs a un sens. Par son geste, Jésus veut signifier que le culte rendu à Dieu selon la Loi de Moïse est dépassé : il veut montrer qu’il n’y a plus besoin de sacrifice pour louer Dieu. On passe du culte sacrificiel au culte en esprit et en vérité. Jésus ne fait pas cela pour purifier le temple mais véritablement pour marquer une transition : c’est désormais en Jésus qu’il faut adorer Dieu. Un peu plus loin dans Jean, nous pourrons lire en effet ces versets : « L’heure vient où ce n’est ni sur une montagne, ni à Jérusalem que vous adorerez Dieu. L’heure vient où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et en Vérité » (Jean 4, 21-23). Ce qui sonne comme un écho de la prophétie de Jérémie, au chapitre 31, versets 31 à 33, qui annonçait : « Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, après ces jours là, dit l’Eternel : je mettrai la loi au-dedans d’eux, je l’écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » On entre véritablement avec cet épisode dans un temps nouveau.

L’autre aspect essentiel de ce récit se trouve à partir du verset 19, c’est-à-dire lorsque le quiproquo s’installe entre les Juifs et Jésus. Jésus défie les Juifs de détruire le temple, promettant de le reconstruire en trois jours. L’incrédulité et l’incompréhension des Juifs est justifiable car ce défi semble impensable. Mais Jésus parle en fait de son corps et fait donc référence à sa crucifixion puis à sa résurrection. Il se présente publiquement comme le fils de Dieu, comme le Messie, pour la première fois dans l’évangile de Jean. Et c’est énorme, c’est un « scandale pour les Juifs, une folie pour les Grecs », nous dit Paul dans sa première épître aux Corinthiens. Les Juifs demandent des signes, une intervention divine, pour croire ; la réponse disant que seuls trois jours suffiront à reconstruire le temple ne leur offre aucune preuve ostensible que Jésus n’est autre qu’un magicien manipulateur. Ces paroles sont si provocantes que c’est sur leur rappel par des témoins devant Pilate que Jésus se fera condamner à mort. Les disciples, eux, se souviendront de cette promesse au moment de la résurrection de Jésus.

Vous aurez remarqué la dureté, voire le mépris, avec lesquels Jean qualifie les interlocuteurs de Jésus. Il est utile de rappeler ici le contexte historique : l’Evangile de Jean est le seul à être historique en ce sens que Jean a été un témoin oculaire. On situe approximativement l’écriture de l’Evangile de Jean dans les années 90, c’est à dire au moment où les Juifs ont décidé l’expulsion hors des synagogues de ceux qui confessent que Jésus-Christ est le Messie ; on les a appelés les Chrétiens. Ces mesures prises par les Juifs créent chez ces Chrétiens un sentiment d’injustice et engendrent une certaine violence. L’évangile de Jean est écrit par ces Juifs devenus chrétiens ; d’où la distance prise dans ce passage : « les juifs lui dirent » ou plus loin « mais il ne se fiait pas à eux » . C’est la première trace d’un anti-judaïsme chrétien. Le rédacteur règle ses comptes avec ses contemporains. Les textes postérieurs (mais qui ne sont pas dans le canon) vont d’ailleurs poursuivre dans cette veine anti-judaïque.

Mais attention, ce n’est pas pour autant que l’évangile de Jean est fondamentalement anti-juif ; il l’est d’un point de vue historique. Ce signe du passage entre la loi juive et la « loi » de Jésus révèle en réalité une rupture avec le judaïsme en même temps qu’une continuité. Rappelons-nous que nous adorons le même Dieu, nous croyons en un même salut et nous avons une même attente du Messie. Jean rapportera d’ailleurs deux chapitres plus loin les paroles de Jésus : « le salut vient des juifs ». L’évangile de Jean est donc le témoin lui aussi d’une période charnière, qui voit le christianisme se séparer du judaïsme et devenir une religion à part entière.

Voilà donc la lecture historique et spirituelle que nous partageons avec vous ce matin sur ces textes : il s’agit bien, au-delà d’un accès de colère, d’une annonce forte, l’annonce de la nouvelle Alliance, que le reste du Nouveau Testament renforcera.

Pour terminer, nous vous proposons quelques réflexions sur l’actualité de ce texte pour nous-mêmes.

Si, avec la nouvelle alliance, l’adoration de Dieu s’est allégée de toutes les purifications sacrificielles, elle reste néanmoins exigeante. Or, nous sommes toujours tentés de vivre notre culte de façon légaliste, de nous contenter d’un rite, au lieu de le vivre en esprit et en vérité.

Dieu attend de chaque chrétien qu’il accomplisse son propre passage, le passage du texte vers l’Esprit, de la loi vers la Vérité ; qu’il se convertisse, qu’il se purifie en suivant Jésus. Comme le dit l’apôtre Paul en 2 Corinthiens 6, verset 16 : « Jésus est venu pour que, purifiés, nous devenions un Temple où il puisse être loué ». C’est, au terme de ce temps de carême, un des sens, nous semble-t-il, de la Pâque chrétienne que nous célébrerons prochainement.

Nous pouvons également nous interroger sur ce qui provoquerait la colère de Jésus s’il était parmi nous aujourd’hui. Nous le savons, ce n’est plus dans nos bâtiments de culte qu’Il nous interpellerait ; c’est au cœur de notre prière intérieure qu’Il nous ébranlerait ; c’est bien l’accès à nos cœurs que Jésus voudrait désobstruer.

Rappelons-nous les deux commandements que Jésus nous demande de suivre, la version spirituelle du décalogue pourrait-on dire : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Et : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. » (Marc 12, versets 28 à 31). Aimer notre prochain en aimant le Seigneur ; aimer le Seigneur en aimant notre prochain, sans intermédiaire, sans détour, sans lâcheté : voilà notre Loi.

Or, la tentation est forte de déléguer nos réponses aux appels de nos prochains les plus faibles : à l’Etat, aux associations, au clergé, à d’autres plus impliqués. Cet appel nous vient de ceux auxquels Jésus s’identifie le plus, les plus petits d’entre les hommes, ceux qui ont besoin d’être nourris, visités, soignés. Nous ne pouvons nous contenter d’agir comme si un impôt ou un chèque pouvaient seuls, porter notre amour et notre témoignage. Nous ne pouvons donner le change de notre état de chrétien par notre seule pratique du culte.

Efforçons-nous d’adorer le Père en esprit et trouvons le temps et l’audace de porter témoignage à nos frères de notre bonne nouvelle : Dieu fait Alliance avec tous les hommes en Jésus.

AMEN !