Jean 15 v 1-8 : « Les chrétiens, une espèce fragile mais résistante »

Dimanche 14 mai 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Ce qu’a vécu la communauté johannique au premier siècle de notre ère est comparable à une crise spirituelle majeure qui aurait pu être la cause de sa disparition et de son effacement de la mémoire chrétienne. Mais elle a su traverser cette épreuve, elle a résisté, et son message est parvenu jusqu’à nous : il nourrit l’espérance de millions d’hommes et de femmes dans le monde. Cette crise présente trois aspects particuliers et des conséquences spirituelles sur lesquelles il faudra revenir pour en saisir toute l’actualité. Cette crise a été majeure, de la même façon que la foi chrétienne traverse en ce moment une crise de crédibilité et de transmission. Une crise, c’est-à-dire une mise en question assez virulente et dérangeante, une mise en cause, un jugement (comme le sens du mot grec « crisis » le suggère). Crise de crédibilité et de transmission, ou, comme l’écrit un théologien, crise du croire.

Et même si l’objection qui consiste à dire que la foi chrétienne a toujours été en crise, en quelque sorte, et qu’aucune époque ne l’a vu échapper entièrement à des remises en questions, à des contestations, à des critiques féroces -que l’on pense au Moyen Age turbulent d’hérésies ou à l’époque des Lumières enivrées par le culte de la raison, ou que l’on pense aux grandes interrogations sur Dieu qui ont suivi la seconde guerre mondiale-, elle ne peut pas nous exonérer de la nécessaire recherche des causes de ces critiques, et de l’analyse de la situation présente qui voit la foi chrétienne à la fois reconnue et même admirée par les uns, et à la fois radicalement niée et brocardée par les autres, ou encore bousculée par d’autres convictions, d’autres dogmes, d’autres visions, d’autres rêves, d’autres récits… Et peut-être est-ce là l’originalité de la situation : au moment où certains annonçaient, à grand renfort d’analyse et de réflexion sur la sécularisation et sur l’accession à l’âge adulte d’une civilisation enfin émancipée des tutelles religieuses, le triomphe de la raison et de la science, et où d’autres à l’inverse, répétant à l’envi que le XXIème siècle serait religieux ou ne serait pas, sans trop savoir ce que cela voulait dire ni qui l’avait dit et dans quel contexte, nous voyons que le religieux et la religion évoluent, se recomposent, se redistribuent différemment, se redéfinissent dans leurs contours, leurs prétentions et leurs offres de sens parfois séduisantes et parfois terrifiantes. La crise du croire qu’a connue la communauté johannique et qui a failli l’engloutir concernait là aussi la crédibilité et la capacité de transmission du message. En voici trois aspects :

-  Des juifs devenus chrétiens dans la mouvance créée par l’écho de la prédication de Jésus, dans les années 85-90, vont se trouver peu à peu dans une situation intenable : eux qui fréquentent normalement les synagogues comme leurs compatriotes, et qui, en plus de la foi juive commune confessent Jésus comme leur messie, vont commencer à déranger leurs proches. Leur présence même au culte synagogal ne sera plus souhaitée ; la confession de foi au Christ mort et ressuscité, première cause de la crise, affichera une telle différence de conviction que le judaïsme de l’époque en train de se constituer et de s’affirmer enfin en tant que religio licita, ne pourra plus la tolérer en son sein. Les juifs devenus chrétiens vont être excommuniés. Il y a là comme un déracinement, un arrachement au terreau commun, et une marginalisation des premiers chrétiens.
-  Le deuxième aspect sera la situation de précarisation due à l’obligation dans laquelle les chrétiens vont se trouver de se regrouper ailleurs et autrement, et de former des communautés, des Eglises de maison ou des ecclésioles -on ne parle pas encore de paroisse au sens d’aujourd’hui- mais dont le statut restera précaire. La précarisation de ces communautés chrétiennes qui ne bénéficieront pas du statut de religio licitafacilitera, d’ailleurs, leur persécution, le moment venu : dès la fin des années 90 l’empereur Domitien sera, pour sa part, le responsable d’une des persécutions les plus violentes contre le christianisme, et le récit du livre de l’Apocalypse en constituera un témoignage horrifié.
-  Le troisième aspect sera caractérisé par la tentation de tout abandonner, de tomber, d’être relaps et de ne plus savoir comment préserver l’essentiel du message et de la foi, d’où ce mot de l’Evangile de Jean qui remplace le mot même de « croire », tellement ce croire est en crise, par l’expression « demeurez en moi », c’est-à-dire « restez attachés », « ne faiblissez pas »… Cet appel à rester attaché, à ne pas se séparer du Christ, est illustré dans le texte évangélique par la parabole de la vigne et des sarments : au moment où dire « je crois » est si difficile et même parfois risqué, la parabole de la vigne, reprise de l’Ancien Testament (Esaïe et Psaume), redit l’attachement de Dieu à son peuple et surtout le lien qu’il ne veut pas rompre avec ses élus. Le contexte social et spirituel se tend dans les communautés, entre chrétiens, entre juifs et chrétiens, entre juifs, chrétiens et païens- l’état d’esprit est fait de soupçons et de jugements, certains abandonnent, d’autres résistent, d’autres encore se radicalisent- et il porte en germe le risque de l’intolérance et de la crispation identitaire religieuse ou confessionnelle.

Cet arrachement au terreau commun cultuel et culturel, cette précarisation et cette tentation de l’abandon (ou de l’intégrisme) ne sont pas des éléments sans ressemblance avec les éléments qui caractérisent notre situation présente : l’effacement progressif des référents cultuels et culturels chrétiens de notre société, l’évolution du statut et du poids des Eglises dans leur rapport au monde politique, social et économique, et, dans certains cas, la précarité que connaissent bien des communautés chrétiennes, y compris dans notre pays, de même que le constat réel bien que très mesuré d’une érosion du nombre de chrétiens pratiquant [1], décrivent assez justement ce qui se passe (Il faut évidemment aussi prendre en compte des aspects plus positifs, et ils sont nombreux, pour décrire la situation : résurgence de la quête spirituelle, développement des mouvements évangéliques, engagement dans la catéchèse d’adulte d’un grand nombre de croyants, redéploiement des communautés chrétiennes, meilleure formation des prêtres et pasteurs, sollicitation des Eglises par les acteurs sociaux et politiques dans des domaines divers -éthique, exégétique, culturel…-, œcuménisme, dialogue interreligieux…). Devant cette situation de crise, l’Evangile de Jean demande de porter des fruits, en toutes circonstances, par une obéissance fondée sur cette compréhension d’une Eglise faite de disciples-sarments dont Jésus est la vigne, telle que l’Ancien Testament en parle lorsqu’il qualifie ainsi Israël, la vigne dont Dieu prend soin et qu’il préserve de tous les malheurs.

Le motif essentiel de la communauté johannique pour résister, pour garder sa crédibilité et pour développer son œuvre de transmission, apparaît donc dans cette auto compréhension comme Eglise liée, reliée définitivement à Dieu par Christ, comme les sarments au cep de vigne. Ainsi, les membres de cette communauté n’ont-ils pas tous douté, ainsi n’ont-ils pas tous abandonné leur maître, ainsi ont-ils su faire valoir leur crédibilité et poursuivi leur travail de transmission. Au moment de leur arrachement progressif au terreau commun du judaïsme, dans la situation précaire qui leur était imposée, et face aux tentations de baisser les bras, ils ont tenu bon. Au moment où notre temps et nos Eglises -toutes les Eglises- connaissent une crise du croire, l’Evangile de Jean nous appelle inlassablement à porter du fruit, c’est-à-dire à donner avec nos meilleurs moyens du crédit à l’espérance chrétienne, du crédit enraciné dans un credo imprenable ; et puis à transmettre à d’autres qu’à nous-mêmes cette espérance, à ceux qui en ont besoin et que le Seigneur place sur nos chemins. C’est pourquoi, comme cette première communauté de Jean, fragile et peu nombreuse, nous ne sommes pas appelés principalement à garder les yeux sur les indicateurs numériques, à faire du chiffre, à augmenter les effectifs, à suivre dans l’angoisse les courbes des évolutions quantitatives de nos membres, à nous laisser obséder par l’idéologie de la croissance (Cf. note 1), mais en premier lieu à porter du fruit comme une vigne peut en porter, à savoir du fruit en quantité suffisante, certes, en bonne quantité, mais surtout du fruit de bonne qualité pour que le monde goûte les merveilles de Dieu et s’en réjouisse, et pour que notre joie soit complète, dans l’attente de son royaume. Chers amis, frères et sœurs, quel fruit comptez-vous porter au monde, à votre tour, et dans la situation qui est la vôtre, par votre foi, votre amour et votre espérance ?

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