Jean 14,15-21, « Le défenseur »

Dimanche 29 mai 2011, par Rodolphe Kowal, stagiaire de l’Institut protestant de théologie

 

14 15 « Si vous m’aimez, vous obéirez à mes commandements. 16 Je demanderai au Père de vous donner quelqu’un d’autre pour vous venir en aide, afin qu’il soit toujours avec vous : 17 c’est l’Esprit de vérité. Le monde ne peut pas le recevoir, parce qu’il ne peut ni le voir ni le connaître. Mais vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure avec vous et qu’il sera toujours en vous. 18 Je ne vous laisserai pas seuls comme des orphelins ; je reviendrai auprès de vous. 19 Dans peu de temps le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivrez aussi. 20 Ce jour-là, vous comprendrez que je vis uni à mon Père et que vous êtes unis à moi et moi à vous.

21 « Celui qui retient mes commandements et leur obéit, voilà celui qui m’aime. Mon Père aimera celui qui m’aime ; je l’aimerai aussi et je me montrerai à lui. »

Frères et sœurs,

Je vous invite ce matin à méditer sur la notion de défenseur du Discours d’adieu de l’Évangile de Jean.

Dans le temps post-pascal dans lequel nous nous trouvons, nous avons aujourd’hui – comme au temps des premiers chrétiens – besoin dudéfenseur, l’Esprit de la vérité, l’Esprit saint que Jésus nous promet. Il est présent dans notre histoire et il se manifeste parmi nous.

Le passage que nous avons lu (Jn 14,15-21) se situe au cœur du Discours d’adieu. Dans ce discours, Jésus parle du temps qui suivra sa mort et sa résurrection. C’est pourquoi il concerne le temps post-pascal. Ce temps est également celui dans lequel nous nous trouvons nous-mêmes, aussi bien dans l’année liturgique que dans l’histoire du christianisme.

Il est important de se souvenir aussi que ce discours est placé dans une tension narrative extrêmement dramatique : lorsque Jésus s’adresse à ses disciples, Judas est parti faire ce qu’il avait à faire, c’est-à-dire : livrer Jésus aux autorités juive et romaine.

Au début du discours, dans la partie qui précède notre lecture, Jésus exhorte les disciples à croire en Dieu et à croire en lui. Il affirme que tout ce qui sera demandé en son nom, il le fera.

Après cette exhortation à la foi, dans le passage qui nous intéresse ce matin, Jésus demande de l’aimer. Cet amour est caractérisé : l’aimer, c’est suivre ses commandements, c’est-à-dire toutes les paroles, toutes les instructions qu’il a données au cours de son ministère. À ces conditions-là, il demandera au Père l’envoi d’un défenseur pour les disciples.

Ce défenseur représente une fonction. Jésus occupe cette fonction pendant sa présence terrestre, mais lorsqu’il sera mort et ressuscité, ce sera l’Esprit saint qui l’occupera.

L’Esprit saint est autrement nommé Esprit de la vérité. De la sorte, nous savons en quel lieu se trouve la vérité pour la communauté johannique du premier siècle.

En livrant cet enseignement, Jésus rassure ses disciples quant à son absence prochaine. La présence de Jésus se manifestera autrement que lors de son ministère terrestre, mais l’essentiel du message est là : sa présence se manifestera.

D’où vient cette notion de défenseur, que l’on ne trouve que dans les écrits johanniques ?

Le mot défenseur est la traduction d’un mot grec : παράκλητος qui, dans l’histoire de l’Église, a toujours été difficile à interpréter. On l’a parfois traduit par consolateur, intercesseur, voire directement francisé en Paraclet : le Paraclet. Nous ne savons pas exactement, historiquement, ce qu’il recouvre dans la société grecque du Ier siècle. Littéralement, il signifie « celui qui est appelé auprès de…, l’assistance dont on peut bénéficier devant un tribunal, celui qui est appelé auprès d’un accusé pour l’aider et le défendre. Le sens premier est donc : avocat, auxiliaire, défenseur » [source : TOB et J. Zumstein, Commentaire de l’Évangile de Jean].

Littéralement, le latin a formé le mot ad-vocatus à partir de παρά-κλητος. L’advocatus a donné l’avocat en français.

De là il n’y a qu’un pas à entre la notion d’avocat et le thème du procès, du tribunal, du jugement ou de l’accusation qui lui sont liés. Pour quel type d’accusation les disciples, ou les chrétiens en général, ont-ils besoin d’être défendus ?

Je proposerai deux applications à ce thème du défenseur/avocat : premièrement, celle des procès, dans un sens juridique, que le Nouveau Testament met en scène et, deuxièmement, celle d’une forme plus vaste de jugement de l’humanité.

Dans le Nouveau Testament, à proximité immédiate du discours de Jésus, nous disposons de trois témoignages de procès : tout d’abord, le procès de Jésus (si du moins il n’est pas choquant de parler d’un procès pour un tel niveau d’injustice), ensuite, le procès d’Étienne, témoin de la première communauté chrétienne décrite dans le livre des Actes, et finalement, le procès de Paul qui achève le récit du livre des Actes.

Le procès de Jésus.

Dans son procès, Jésus est son propre défenseur. Il comparaît devant deux instances, l’une religieuse (les grands prêtres, Anne et Caïphe) et l’autre civile (le préfet Ponce Pilate). Ce que l’Évangile met en scène, c’est un procès inique, dans lequel un innocent est confronté à des faux témoins pressés de l’accuser et de le condamner. Les interrogatoires donnent lieu à des affirmations d’ordre spirituel de Jésus : « Ma royauté n’est pas de ce monde » (Jn 18,36). La défense de Jésus s’exerce sans violence. Jésus s’adresse à Pilate en ces termes : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut » (Jn 19,11). L’autorité politique doit tirer sa puissance de Dieu.

Le procès d’Étienne.

Dans le martyr d’Étienne (dans le livre des Actes), nous avons l’exemple d’un procès qui se déroule dans le temps post-pascal.

Étienne est un homme de la première communauté chrétienne à Jérusalem. Il est plein de zèle religieux. Pour cette raison, il est arrêté et comparaît devant le sanhédrin. Étienne doit se défendre seul devant les autorités religieuses juives. Dans sa défense, en forme de confession de foi juive et chrétienne – parfois très virulente contre les autorités juives -, le texte des Actes mentionne qu’Étienne est « rempli d’Esprit saint » (Ac 7,55). Dans cette expression « rempli d’Esprit saint », nous trouvons la vérification de la promesse faite par Jésus dans l’Évangile de Jean, de l’envoi du défenseur, qui n’est autre que l’Esprit saint. Cela atteste en tous cas de la proximité de pensée et de croyance qui existe entre la communauté qui a composé et qui lit l’Évangile de Luc et la communauté johannique.

Devant la fougue d’Étienne, le sanhédrin est effrayé et le condamne immédiatement à la lapidation. Étienne ne connaîtra pas l’étape du procès civil.

Le procès de Paul.

À la fin du livre des Actes, Luc nous raconte le procès de Paul, qui va remarquablement compléter les deux précédents et ouvrir le christianisme à une nouvelle étape de son développement : Paul comparaît à la fois devant les autorités religieuses et civiles.

En comparaissant devant les autorités juives, il parvient à échapper à leur jugement en se présentant comme un Juif irréprochable et, par un tour astucieux – par une ruse – en créant la division entre les pharisiens et le saducéens, il profite du désordre créé par le conflit entre ces deux partis pour se faire extraire du tribunal par les soldats romains.

Au niveau civil, il plaide lui-même sa cause et démontre aux autorités romaines que la croyance en Jésus-Christ ne trouble en rien l’ordre public.

Il aurait pu gagner là son procès et s’en aller sain et sauf. Mais il pousse le système judiciaire romain à son extrémité en en appelant à l’Empereur.

Il est donc envoyé à Rome. Le récit des Actes s’achève là, sur la prédication de Paul, prisonnier à Rome, en attente de comparaître devant l’Empereur.

Dans cette action, le christianisme aura franchi un pas de géant.

Bien sûr, les débuts du christianisme auront été douloureux ; les premiers chrétiens victimes de vagues de répression, de massacres, etc. Mais la promesse de Jésus de grandes œuvres accomplies en son nom sera bien réalisée. Quelques siècles plus tard, l’Empereur deviendra bien chrétien. Le christianisme pourra s’organiser civilement. Le développement prodigieux du christianisme dans le monde n’aura pas été sans déchaînement de violence, mais je pense que nous pouvons exprimer la conviction qu’à chaque fois et partout où la force de l’Esprit saint a été à l’œuvre, c’est dans la paix que les conflits se sont réglés.

Notre histoire de l’Église réformée de France est faite d’une suite d’événement dramatiques, sanglants, dans lesquels nos ancêtres n’ont pas toujours été que les victimes, mais aussi de temps de dialogue, de règlements politiques et de victoires judiciaires.

Notre réformateur, Jean Calvin, était un juriste. Il ne s’est pas imposé tout seul, mais c’est tout un peuple qui l’a appelé, qui lui a demandé conseil pour sa constitution, sa discipline, son existence politique. Je ne dis pas que Jean Calvin est une figure du défenseur ! Mais plutôt que l’Esprit saint a été à l’œuvre dans son ministère.

Par la force de l’Esprit, la foi huguenote a tenu contre une puissance politique et religieuse bien plus forte qu’elle. Elle a bénéficié de la présence du défenseur. Son histoire est toute empreinte de cette présence.

Aujourd’hui encore, il ne fait aucun doute que les chrétiens de par le monde doivent se défendre sur un plan juridique, et, conformément au message évangélique, ils doivent éviter d’être eux mêmes la cause de violences.

L’autre type de procès que je voudrais évoquer ne prend pas la forme spectaculaire du tribunal de justice, de l’assemblée qui juge et qui condamne. Je voudrais parler de l’accusation qui pèse sur l’homme, et pour laquelle il a besoin d’un défenseur, de l’Esprit saint, de l’Esprit de la vérité.

Oubliant toute culpabilisation psychologique, tout le poids des anciennes doctrines, d’un moralisme poussiéreux, de temps trop sévères, je veux parler de la transgression, dans un sens très universel : de la blessure dont chacun souffre dans son histoire, de ce sentiment de quelque chose de détérioré en nous, d’une erreur irréparable qui a été commise et qui nous fait imaginer un temps idéal, fictif et révolu de pureté.

La Bible nous présente plusieurs récits de transgression. Le plus connu, le plus marquant est sans doute le récit de la transgression de la femme dans le jardin d’Éden. De là vient le concept juif et chrétien de péché. N’ayons pas peur d’utiliser ce mot. Il désigne une charge qui pèse sur l’homme et contre laquelle il est toujours sujet à se révolter.

Frères et sœurs,

J’ai la conviction que le défenseur dont parle Jésus dans son Discours d’adieu est bien là pour défendre l’homme contre cette accusation qui pèse sur lui, pour venir à son aide et lui ôter son fardeau.

Dans le temps post-pascal dans lequel nous nous trouvons, nous avons besoin de ce défenseur, l’Esprit de la vérité, l’Esprit saint. Il est présent dans notre histoire et il se manifeste parmi nous.

Nous avons perçu sa présence dans ces trois récits de procès du Nouveau Testament : le procès de Jésus pendant la Passion, le procès d’Étienne et le procès de Paul dans le livre des Actes.

Nous le voyons à l’œuvre dans nos vies : dans une forme plus vaste de procès – ou de jugement – de l’humanité, il est à nos côtés, il est avec nous et en nous pour nous aider à nous décharger de l’accusation qui pèse sur nous.

Dans son Discours d’adieu, Jésus nous exhorte à croire en Dieu et à croire en lui. Il nous demande de l’aimer d’un amour conforme à ses paroles. En lui, par la présence du défenseur qu’il nous envoie – l’Esprit saint, l’Esprit de la vérité -, nous avons accès au pardon et à la vie éternelle.

Amen.