Jean 11, v.1-45 : « La victoire sur la mort ! »

Dimanche 9 mars 2008 – par Serge Gligoric

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Nous sommes à une semaine des Rameaux. La Pâque est presque là. Il est donc approprié que nous parlions de la résurrection de Lazare, cette victoire de la vie sur la mort. Ezéchiel nous offre une image de ce Dieu puissant prêt à utiliser son souffle pour ranimer les corps sortant de leurs tombes. Une autre puissance, cette fois manifestée dans le récit de l’Evangile selon Jean, où Jésus réveille Lazare d’entre les morts, est le dernier des sept signes qui témoigne que Jésus est vraiment le Christ, le Seigneur qui est venu nous aimer et nous sauver. Justement, lorsqu’un épisode lui paraît signifiant, l’évangéliste l’exploite pour sa catéchèse, comme un tableau vivant, comme une leçon doctrinale. Cette dramatisation qui est au service d’un enseignement offre ici une culmination qui décrit Jésus comme la lumière de ce monde, donnée par Dieu pour que nous ne nous perdions pas dans les ténèbres.

Si l’on cherche en effet quelle résonance ce récit pouvait évoquer dans la communauté chrétienne, il faut se rappeler les questions aiguës qu’avait posées la mort des premiers chrétiens à ceux qui les aimaient (1 Th 4.13-14). Sans doute aussi dans la communauté johannique, confrontée à la gnose, circulaient des courants d’idées qui, méprisant le corps et la matière, niaient la résurrection des morts – comme autrefois à Corinthe (cf. 1 Co 15.12). Face à la détresse de familles en deuil, le récit évangélique allait montrer deux sœurs qui perdaient leur frère (et en lui leur appui). La désolation des sœurs et leur demi-reproche (un reproche qui supposait cependant la foi) : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (Jn 11.21, 32), ce cri si naturel (« Seigneur, où étais-tu ? Pourquoi n’as-tu rien fait ? ») pouvait être celui de bien des chrétiens. Mais dans la foi des deux sœurs, les chrétiens trouvaient un modèle. Ils confessaient, eux aussi, que Jésus est la résurrection.

Gloire de Dieu et gloire du Fils sont équivalentes. Or en quoi consiste cette « gloire » ? C’est que les disciples « croient ». Jésus dira : « Je me réjouis de n’avoir pas été là, afin que vous croyiez » (Jn 11.15) ; dans sa prière au tombeau, il englobera la foule entière dans le même désir : « Père, je te rends grâce de ce que tu m’as entendu. Quant à moi, je savais que tu m’entends toujours, mais j’ai parlé à cause de la foule qui se tient ici, pour qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé » (Jn 11.42). Ainsi Jésus donne dès le début le sens de l’épisode et l’oriente vers le Signe qui sera posé. La gloire de Dieu, c’est que les hommes croient que Jésus est l’Envoyé du Père : dans ce « croire » ils trouvent la vie et la délivrance.

Lazare est dans la tombe depuis déjà quatre jours. Ces quatre jours sont importants. On les explique par la croyance, attestée chez des rabbins de la fin du second siècle, que l’âme (principe de vie qui anime le corps) tourne trois jours autour du cadavre, le temps qu’elle le reconnaisse. Mais lorsque le visage se décompose, alors elle quitte pour toujours les alentours de la tombe. Marthe dit : « Seigneur, il sent déjà : c’est le quatrième jour ! » (Jn 11.39), parole qui confirme le lien entre la décomposition et le quatrième jour. Lazare aura connu, comme tous les morts, la pourriture de la tombe ; cela est essentiel pour signifier la puissance de résurrection de Jésus. Ici, il ne s’agit pas seulement de croire – comme beaucoup de juifs – à la résurrection des justes au dernier jour. C’est Jésus lui-même qui est dès maintenant la résurrection et la vie. « C’est moi qui suis la résurrection et la vie. Celui qui met sa foi en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et met sa foi en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » (Jn 11.25-26). La question posée à Marthe l’est à tous les chrétiens. Croient-ils que dès maintenant ils ont la Vie en adhérant à Jésus ? Par la bouche de Marthe, la communauté confesse sa foi : « Oui, Seigneur, moi, je suis convaincue que c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde » (Jn 11.27). A cet acte de foi, Jésus répondra par un signe visible aux yeux de la chair, un signe « dans la chair », qu’il est Résurrection et Vie. Ni la mort, ni la corruption du tombeau ne peuvent entamer cette certitude. Dans le Christ, le mort est un vivant.

L’esprit de Jésus s’emporta, il frémit (embrimaomai), devant quelques-uns parmi les juifs qui disaient : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas aussi faire en sorte que cet homme ne meure pas ? ». L’indignation de Jésus est ici interprétée de deux façons : indignation contre l’incrédulité de ceux qui se lamentent et désespèrent et indignation contre la condition humaine soumise à Satan et à la mort. Une explication n’exclut pas l’autre, elles peuvent être en continuité. Mais Jésus s’indigne-t-il contre Marie et les juifs qui l’accompagnent ? A travers ces manifestations de désespoir et au-delà d’elles, Jésus voit la condition humaine d’aveuglement et de désespérance, la cécité qui empêche de croire qu’il y a un Sauveur, cécité qui vient du mystère des ténèbres qui entourent l’homme, ténèbres qui le tiennent asservi et qui s’apparentent au mal et à la mort. Jésus est le contestataire du Mal fondamental.

« Il se trouble » (tarattein) va dans le même sens. Jésus se trouble en esprit à la pensée de celui qui le trahit, Judas qui a formé le projet de le livrer à l’instigation de Satan… C’est toujours le même mystère du Mal dont Jésus discerne ici l’emprise et dont la manifestation visible est l’empire de la mort. Jésus pleure en marchant vers la tombe de Lazare ; il pleure devant cette mort qui le touche en sa chair. Il ne se lamente pas, mais la mort de Lazare exprime pour lui toute la détresse humaine. Jésus se rend donc au tombeau pour affronter et vaincre la Mort.

En criant d’une voix forte, « Lazare, sors ! », Jésus préfigure la résurrection des derniers jours, mais il donne aussi le signe que, en lui, cette résurrection est déjà là. Lazare est apparu « ligoté » par ses bandelettes. Ses liens figurent les liens de la mort dont il est si souvent question dans la Bible (cf. Ps 18.6 ; 116.3 ; Jonas 2.6-7). Jésus a brisé les entraves de la mort.

Lazare est vivant. Jésus va mourir. Cependant, la mention du ressuscité oriente aussi vers la résurrection de Jésus. Lazare portait avec lui dans sa tombe, l’odeur de la mort qui avait triomphé de lui. Au contraire, dans la scène de l’onction de Béthanie, qui est, dans sa version johannique, colorée toute entière de la présence du ressuscité Lazare (Jn 12.1-8 ; cf. Mt 26.6- 13 et Mc 14.3-9), c’est Marie qui prend « une livre d’un parfum de nard pur de grand prix » (Jn 12.3) et le verse sur les pieds de Jésus. La maison est alors remplie de sa merveilleuse odeur, qui est interprétée par lui comme préludant à son ensevelissement. Autrement dit, le corps de Jésus échappera à l’empire de la mort, à la corruption du tombeau (cf. Ac 2.24, 27, 31).

Lazare avait été ligoté par la mort. Jésus se laissera ligoter par les hommes (Jn 18.12, 24) mais il se libérera lui-même des liens de la mort : les bandes et le suaire du visage ont été calmement rangés dans sa tombe vide (Jn 20.5-7). Lazare est une figure. La réalité sera donnée en Jésus qui pour toujours a vaincu la Mort, lui qui ne reviendra pas à une vie mortelle mais sera glorifié dans l’Esprit. « Et si l’Esprit de celui qui a réveillé Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a réveillé le Christ d’entre les morts fera aussi vivre vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8.11).

Amen.