Jean 10, 1-10 – La figure du berger

Dimanche 15 mai 2011, par François.Clavairoly

 

10 1 Jésus dit : « Oui, je vous le déclare, c’est la vérité : celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais qui passe par-dessus le mur à un autre endroit, celui-là est un voleur, un brigand. 2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis. 3 Le gardien lui ouvre la porte et les brebis écoutent sa voix. Il appelle ses brebis chacune par son nom et les mène dehors. 4 Quand il les a toutes fait sortir, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. 5 Mais elles ne suivront pas un inconnu ; au contraire, elles fuiront loin de lui, parce qu’elles ne connaissent pas sa voix. »

6 Jésus leur raconta cette parabole, mais ses auditeurs ne comprirent pas ce qu’il voulait dire.

7 Jésus dit encore : « Oui, je vous le déclare, c’est la vérité : je suis la porte de l’enclos des brebis. 8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs, des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. 9 Je suis la porte. Celui qui entre en passant par moi sera sauvé ; il pourra entrer et sortir, et il trouvera sa nourriture. 10 Le voleur vient uniquement pour voler, tuer et détruire. Moi, je suis venu pour que les humains aient la vie et l’aient en abondance.

Chers amis, frères et sœurs,

La ruralité d’une image comme celle du berger, utilisée dans le récit de l’Evangile pour illustrer la figure du Christ, n’empêche en rien de comprendre qu’il y a là l’évocation d’une thématique essentielle à la tradition apostolique, et cette thématique est celle, en premier lieu, de l’autorité.

L’autorité et la responsabilité de celui qui conduit le troupeau, autrement dit de celui qui dirige le peuple.

Selon la tradition de la bible hébraïque, déjà, l’image du berger renvoyait à l’autorité exercée par le roi d’Israël. Et Jésus, tel qu’il se présente dans ce petit récit de l’Evangile de Jean, ne fait pas tant référence au gentil pâtre des collines de Judée s’occupant de quelques brebis, qu’au roi d’Israël et de Juda dont la royauté se caractérise effectivement par le lien direct avec le Dieu qui la légitime. La royauté à laquelle il est fait allusion n’est donc pas ici n’importe quelle réalité politique, mais véritablement celle dont l’origine est fondée dans le choix délibéré de Dieu, à travers, notamment, le geste de l’onction.

Le berger, roi d’Israël, est l’oint de Dieu, le messie [1].

Première affirmation : la figure du berger est figure royale et messianique.

Mais la prétention de Jésus qui se qualifie ainsi, étonne alors grandement les disciples.

Ceux-ci avaient en effet appris à le suivre comme on suit un « berger », mais au sens de « rabbi », d’enseignant ou de maître de sagesse, dont le message était, de fait, assez fort et singulier pour qu’il les séduise et les mette en route avec lui [2].

Ils lui avaient reconnu cette légitimité et cette autorité qui le rendaient unique au point qu’ils avaient accepté de revendiquer en son nom une certaine autonomie à l’égard de l’enseignement de la tradition, et risqué le conflit ouvert avec les autorités en place et les tenants de la religion officielle. Ils avaient encouru l’exclusion de la synagogue et envisagé de créer des communautés en dehors du réseau juif traditionnel…Jésus, plus qu’un maître, finalement, leur apparaissait même comme un véritable prophète, comme un porte parole d’une voix venant de Dieu.

Et voici que maintenant il se présente devant eux non seulement comme un berger, mais un berger roi d’Israël et messie. Le lecteur que nous sommes n’est donc pas étonné de lire ce verset, à la fin de la première partie de ce texte : « Jésus leur dit cette parabole (du berger) mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu’il leur disait. »

Ils ne comprirent pas, en effet, que ce berger, plus qu’un maître, plus qu’un prophète, s’attribuait désormais une titulature royale et messianique. Et plus que cela encore, qu’il se donnait pour métier, en tant que berger d’Israël, en tant que roi et messie, non pas de ramener au bercail les brebis perdues, de les faire rentrer dans le rang, en se servant du bâton, en maniant la houlette, tel l’évêque sa crosse, pour crocheter la patte de l’animal récalcitrant ou qui s’éloigne, mais délibérément de « faire sortir » les brebis du bercail et de les mener au loin ! « Il les appelle chacune par son nom, et il les emmène dehors ; lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix… »

Deuxième affirmation : le messie conduit dans le monde toutes ses brebis et il les mène dans la reconnaissance.

Il les conduit non comme un troupeau anonyme, mais comme une assemblée dont il connaît chaque vie singulière, et les brebis, pour leur part, connaissent sa voix. Cette connaissance réciproque, cette reconnaissance mutuelle illustre le lien de confiance et d’amour qui unit chacune des brebis à son maître.

L’image de l’Eglise est ici transparente : dans la perspective de cet Evangile de Jean, l’Eglise est en mouvement, elle avance, elle marche, elle évolue. Et elle est fondée sur une confiance et sur un amour, celui de la communion, plus que sur un ordre établi ou sur une hiérarchie immobile : chacun de ses membres est situé, en effet, à égale distance du berger qui connaît chaque nom, et chacun avance avec lui sur les chemins du monde.

Et puis Jésus reprend la parole puisque ses disciples n’ont pas tout saisi. Et il ajoute, pour préciser les choses, une troisième dimension le concernant et concernant l’Eglise.

En plus de la référence messianique qui qualifie le berger et lui donne une autorité légitime, en plus de la thématique de la reconnaissance et de la confiance qui qualifie l’Eglise et la communauté des croyants comme communion en mouvement, il se définit maintenant lui-même comme la porte des brebis. « Je suis la porte des brebis, si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir. Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »

L’identité de Jésus est donc à comprendre, dans ce dernier passage, comme « porte d’entrée », comme clef d’interprétation de nos vies, comme critère de discernement de ce qu’est l’existence. Et cette porte d’entrée, décisive, ouvre nos quêtes et nos recherches sur le mystère du salut. « Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé » dit Jésus. Et ce salut est ainsi évoqué : « Il ira et viendra », autrement dit il sera enfin et véritablement libre.

Il aura la vie « en abondance ».

Autrement dit il sera rassasié, conforté, assuré de ne jamais manquer de rien, pour ce qui est de la compréhension du sens de l’existence, malgré les obstacles et les épreuves, ainsi que le proclame avec une entière confiance le psalmiste pèlerin : « L’Eternel est mon berger, je ne manquerai de rien… » Ps 23.

Troisième affirmation : la découverte de la liberté et du sens de la vie est offerte en Jésus.

Ici se dit une grâce, en effet, et se présente à quiconque veut la recevoir, l’offre gratuite d’un sens et d’une liberté de vivre, le sens d’une vie à vivre libre, une vie à vivre dans le lien de confiance et d’amour que propose d’expérimenter celui qui se définit comme berger, un berger dont on aura saisi, enfin, qui il est. Un berger qui prend soin des siens, qui les connaît chacun par son nom [3] -référence implicite au baptême- et qui les nourrit d’une vie en abondance -référence à la cène-, un berger qui n’enferme pas ni ne contraint mais qui mène au dehors, dans le monde, et qui laisse aller et venir quiconque dans un esprit de liberté et de fraternité, un e(E)sprit qui caractérise sans aucun doute la première communauté johannique naissante dont le récit de l’Evangile porte trace dans ces quelques versets.

L’affirmation selon laquelle Jésus est le berger, en plus de dire qui il est, et de quelle autorité il est porteur, nous amène à dire, en conséquence, qui nous sommes, avec lui, qui nous voulons être, avec les autres : un communauté, une Eglise ouverte sur le monde, en mouvement, et porteuse d’un message de liberté donnant sens à nos vies. N’y a t¬-il pas là, pour chacune et chacun de nous, une belle vocation à vivre, une aventure, une mission ?

Amen !


[1] Le terme de messie désigne, dans le royaume de Juda, celui qui est choisi et oint pour être roi.

[2] La figure de Jésus comme maitre de sagesse a été remise en valeur récemment par un sociologue. Cf. « Socrate, Jésus, Bouddha, trois maîtres de vie », F.Lenoir, Paris, Fayard, 2009.

[3] Alistair est baptisé ce jour.