Jean 1 v 1-18 – « Une Parole de Dieu bien singulière, où Noël n’est pas loin de Golgotha… »

Dimanche 25 décembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Le nom donné à cette introduction à l’évangile de Jean est celui de « Prologue ». Il s’agit en effet de quelques versets d’ouverture qui présentent à la fois les termes du récit qui va suivre, c’est-à-dire l’histoire de celui qu’annonce Jean Baptiste, le prophète du désert, et à la fois les thèmes principaux qui vont être traités au long de la narration. Le Prologue introduit l’évangile, mais il en offre aussi les principales lignes d’interprétation. Nous retenons ici deux de ces lignes, deux de ces idées directrices qui vont traverser l’ensemble du texte.

« La Parole était au commencement », annonce l’auteur. Nous pourrions comprendre tout aussi bien que le principe de création qu’il nomme le « logos » est par conséquent « la Parole », la parole créatrice, la Parole de Dieu. Tout ce qui a été fait, l’a été par elle. Pour l’évangéliste Jean, il existe donc un principe divin organisateur du monde, et qui se trouve être à l’origine de tout : le logos, autrement dit la raison, qui est au principe du monde. Cette première affirmation se veut manifestement à l’adresse des deux principaux interlocuteurs de l’évangéliste : les juifs et les grecs, c’est-à-dire ceux de la torah et ceux de la philosophie. Et cette affirmation est compréhensible et recevable par eux. La notion de logos, en effet, en tant que principe divin organisateur du monde, pouvait être reçue en judaïsme comme renvoyant à la torah elle-même, autre dénomination générique de la Parole de Dieu, force créatrice du monde et réalité divine à l’origine du projet de salut. Ainsi les lecteurs de tradition juive pouvaient entrer en dialogue avec cet évangile qui leur présentait l’origine du monde et du projet de salut à travers la « Dabar YHWH », la Parole de Dieu, la torah, lumière de Dieu révélée aux hommes de son peuple. Cette compréhension du logos était de même recevable par les tenants de la philosophie pour qui le monde n’était pas organisé autrement que selon le principe d’une logique – un logos – d’où Dieu, là encore, ne se trouvait pas absent puisqu’il y avait d’une part l’ordre de la pure réalité, transcendant et éternel, qui est la vraie pensée de Dieu, et d’autre part l’ordre empirique, l’ordre de l’humanité. Et c’est à partir de cette accroche possible, de cette agrafe littéraire religieuse et philosophique des premières phrases du Prologue de Jean, recevables par les uns et par les autres, que l’auteur va poursuivre son développement et avancer vers la présentation de ce qui constituera l’événement par excellence, l’événement singulier et christique qui va produire un effet de sens évangélique par excellence : l’annonce de l’incarnation. Cette Parole, ce logos, ce principe d’organisation du monde tel qu’il est compris par les uns, cette expression de la Parole de Dieu pour les autres, vient maintenant se faire connaître des hommes et se propose de leur être accessible. Cette parole est en effet devenue chair.

Et nous découvrons alors la deuxième idée directrice du Prologue, la deuxième ligne de force, celle-là irrecevable pour beaucoup. Irrecevable pour la raison du philosophe qui peut s’autoriser à « penser Dieu », mais non pas à témoigner d’une rencontre personnelle et humaine avec lui. Et irrecevable pour la pensée juive qui peut « témoigner de Dieu », pour sa part, mais dans le respect et la nécessité incontournables d’une irréductible mise à distance. La Parole s’est incarnée, énonce donc l’évangile chrétien. Ce « principe d’organisation du monde », et cette « Parole de Dieu » se rendent accessibles autrement que par la contemplation ou par l’observance, autrement que par la théorie ou par l’obéissance. Et les hommes peuvent y avoir accès par le fait d’une rencontre personnelle et vivante, dans la foi en Christ. L’étrange actualité de ce Prologue mène donc son lecteur à mieux dire et mieux comprendre ce qu’est exactement l’incarnation, et à mieux raconter cette folie de Dieu qui s’offre à l’humanité à travers la découverte personnelle de Jésus de Nazareth en tant que Christ. Elle exige aussi l’effort incessant qu’il faut savoir accomplir pour traduire cette découverte devant les interlocuteurs d’aujourd’hui, croyants et incroyants, philosophes athées ou confessant d’autres dieux. Le Prologue de Jean devient, après lecture, prologue et prélude à tout dialogue interreligieux qui se veut respectueux et vrai, tolérant et exigeant, sérieux et prometteur. « La Parole est devenue chair, elle a fait sa demeure parmi nous et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique du Père. » La référence à l’incarnation, autrement dit à Noël, est alors l’occasion immanquable, pour tout chrétien, de rappeler la face sombre de cette gloire dont parle Jean, où la naissance du « héros » est humble et sans éclat préfigurant sa mort, humiliante et ténébreuse. La présence de Dieu parmi les hommes, c’est-à-dire celle du Jésus de l’histoire confessé comme Christ dans la foi, sera humble et toute humaine et par conséquent reconnaissable par tous. Point n’est besoin d’être grand philosophe à la manière grecque ou fin théologien, féru de la Torah ou des Pères de l’Eglise. « Nous, en effet, de sa plénitude nous avons tout reçu, et grâce pour grâce, car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » Par la rencontre avec Jésus et par la découverte en lui du Christ, cette « Parole » nous est révélée. Et avec elle la certitude de notre salut compris dans un immense projet inauguré en réalité depuis les origines. L’apôtre Paul qui écrivait quelques années seulement avant l’évangéliste Jean ne disait rien d’autre à cet égard. Il affirmait sa foi dans la même perspective lorsqu’il parlait, lui aussi, à ses interlocuteurs juifs et grecs comme ceux de l’évangéliste, en terme de « logos ». Un logos compris comme Parole de Dieu, mais là encore Parole faite chair, dans l’humilité, et dont la gloire paradoxale s’est révélée dans la mort au Golgotha. Non pas la mort du sage ou celle du héros mais la mort sur la croix. Au moment de parler de Noël, comme au croisement de tous nos dialogues interreligieux, présents et à venir, se trouvera donc évidemment prononcée, évoquée, mise en débat, d’une façon ou d’une autre et dans bien des langages différents, la Parole de Dieu. Mais pour ce qui concerne les chrétiens, elle sera à comprendre en Jésus, et nécessairement en lui et par lui, comme étant la Parole de la croix,

אָמֵן