Jean 1, 35-51 – « Que cherchez-vous, une sagesse ou une espérance ? »

Prédication du 4 septembre 2011 – par le Pasteur François Clavairoly

 

Le lendemain, Jean était de nouveau là, avec deux de ses disciples. Quand il vit Jésus passer, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu ! » Les deux disciples de Jean entendirent ces paroles, et ils suivirent Jésus. Jésus se retourna, il vit qu’ils le suivaient et leur demanda : « Que cherchez-vous ? » Ils lui dirent : « Où demeures-tu, Rabbi ? » – Ce mot signifie « Maître ». – Il leur répondit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc et virent où il demeurait, et ils passèrent le reste de ce jour avec lui. Il était alors environ quatre heures de l’après-midi.

L’un des deux qui avaient entendu les paroles de Jean et avaient suivi Jésus, était André, le frère de Simon Pierre. La première personne que rencontra André fut son frère Simon ; il lui dit : « Nous avons trouvé le Messie. » – Ce mot signifie « Christ ». – Et il conduisit Simon auprès de Jésus. Jésus le regarda et dit : « Tu es Simon, le fils de Jean ; on t’appellera Céphas. » – Ce nom signifie « Pierre ». –

Le lendemain, Jésus décida de partir pour la Galilée. Il rencontra Philippe et lui dit : « Suis-moi ! » – Philippe était de Bethsaïda , la localité d’où provenaient aussi André et Pierre. – Ensuite, Philippe rencontra Nathanaël et lui dit : « Nous avons trouvé celui dont Moïse a parlé dans le livre de la Loi et dont les prophètes aussi ont parlé . C’est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth. » Nathanaël lui dit : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » Philippe lui répondit : « Viens, et tu verras. »

Quand Jésus vit Nathanaël s’approcher de lui, il dit à son sujet : « Voici un véritable Israélite ; il n’y a rien de faux en lui. » Nathanaël lui demanda : « Comment me connais-tu ? » Jésus répondit : « Je t’ai vu quand tu étais sous le figuier , avant que Philippe t’appelle. » Alors Nathanaël lui dit : « Maître, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël ! »

Chers amis, frères et soeurs,

Les premiers mots de Jésus, du moins ceux rapportés par l’évangéliste Jean, sont ceux d’une interrogation : « Que cherchez-vous ? ».

Non pas « qui ? », comme s’il fallait un chef, un guide, un gourou, mais « que » cherchez-vous ?

Et ces mots résonnent comme une interrogation adressée à chacun, comme un appel devinant la réalité de notre quête personnelle et spirituelle dans laquelle nous sommes les uns et les autres engagés déjà depuis si longtemps. Que cherchons-nous en vérité ? Et quel sens, s’il y en a un, osons-nous donner à notre existence ? L’irruption de la parole de Jésus dans ce récit évangélique, avant d’être réponse est donc questionnement, mise en route et invitation bienveillante à poursuivre inlassablement une recherche au long d’un parcours personnel et intime.

Que cherchez-vous exactement, en venant ici, ce matin ?

Vous cherchez peut-être, comme moi, une parole qui fait du bien et qui réalise le bien qu’elle énonce, vous cherchez une bénédiction. Cette parole venue de Dieu vous est donnée aujourd’hui, je l’atteste. Et je vous en rappelle la force et la pérennité : au moment même où vous la recevez, elle vous fait entrer dans une perspective de vie, pour toujours.

Vous cherchez une nourriture solide, un pain qui rassasie votre faim douloureuse d’exister pour quelqu’un ou votre faim tout aussi douloureuse d’être aimé par quelqu’un : cette nourriture vous est offerte de même, je l’atteste. Et sur la table sainte, le pain qui réconforte et qui restaure se trouve accompagné d’un vin inépuisable qui réjouit et qui brûle nos coeurs d’une présence aimante, bénie et partagée. Ce pain et ce vin sont alors pour vous signes et prémisses d’un monde qui vient, et contestation prophétique du nôtre où tant de souffrances inconsolées attendent leur guérison et leur apaisement.

Vous cherchez peut-être encore autre chose, les clefs d’une sagesse…et les philosophes de notre temps comme ceux d’hier nous en proposent de nombreuses.

Mais à y regarder de près, si les clefs sont nombreuses, la sagesse à laquelle elles nous donnent accès, celle qui se dit ou s’enseigne ici et là et qui se vend si bien dans nos librairies, est bien souvent celle d’une progressive acceptation du monde, celle d’un consentement, même éclairé, à toute chose qui advient, y compris à la mort. Elle est la sagesse du courage et de l’abnégation, de l’approbation –amor fati– sorte d’amen au destin qui nous serait réservé, et finalement conformation à ce qui est puisqu’il est tellement vain de se révolter.

La sagesse, il est vrai, est admirable. Elle se tient stoïque et ferme devant l’adversité, elle est sereine en toute circonstance et quasi héroïque, du moins aspire-t-elle à le devenir. Elle rencontre parfois même la géniale intuition bouddhique d’un accueil souriant du monde et d’un plongeon spirituel en lui qui englobe toutes choses et s’y fond …

Que cherchez-vous, demande Jésus ?

Lui, en tout cas, ne cherche pas de héros à sa suite, ni des sages ni même des courageux. C’est à nous qu’il s’adresse et il sait de quoi nous sommes faits : il connaît nos larmes secrètes, nos déplorations et nos fatigues cachées. Il sait nos égarements, nos épuisements, et nos chemins de ronces. Il sait que la douleur d’une mère qui perd son enfant est inextinguible et atroce, et il ne l’acceptera ni n’y s’en satisfera jamais.

Il sait que les violences et la barbarie des hommes se déploient au grand jour avec les dictateurs qui les encouragent, comme elles s’expriment aussi dans les plus petits gestes de nos vies conjugales, familiales et sociales, et qu’y consentir est tout simplement inacceptable.

L’Evangile dont nous parle le récit de ce jour, n’est donc pas tant une sagesse, comme s’il s’agissait d’en déployer les effets en Eglise, et de créer -mais avec quels moyens ?- une sorte d’Eglise école, une espèce d’Eglise modèle, un incroyable monastère d’hommes devenus sages, hommes nouveaux, et enfin réconciliés avec eux-mêmes ! Il résonne bien plutôt comme une parole vive et s’offre comme une nourriture offertes à tous ceux qui sur leur route, et à tout âge, en toute circonstance heureuse ou malheureuse, peinent à vivre avec eux-mêmes, ont faim et soif, et veulent se reconnaître comme des humains blessés mais révoltés, fragiles mais non pas résignés, dignes et indignés, lucides et réalistes mais dont le regard intérieur voit loin.

L’Evangile est alors parole et nourriture qui attestent qu’une espérance traverse ce temps et cet espace qui sont les nôtres. Et en cette espérance s’origine le sens de nos vies.

Or l’espérance de l’Evangile inquiète quelque peu la sagesse et trouble son horizon immobile. Elle agace sa quête de sérénité. Mais elle l’emmène avec elle et lui montre et lui apprend à discerner les voies d’un autre monde.

L’espérance ne se satisfait pas du déjà-là. Elle désigne de loin un pas encore.

Un peu sur le mode de ces paroles de Jésus, après qu’il a dit à ses disciples : « Que cherchez-vous ? », il les invite à la découverte et à l’inconnu de rencontres à venir en disant : « Venez et vous verrez ! ».

Et il leur fait comprendre qu’ils n’ont pas tout vu, que tout n’est pas encore advenu ici et maintenant.

Et alors André entraîne Simon, et Simon rencontre Jésus, et Jésus rencontre Philippe, Philippe Nathanaël et toute une chaîne, jusqu’à vous tous ce matin, et tous ceux qui en ce moment même et dans le monde entier désignent de loin « ce » qui est en train d’advenir, et « celui » qui vient.

En le nommant de mille manières, Roi d’Israël, fils de Joseph, Fils de Dieu, Messie…

Ils n’ont rien vu ! Ecoutez :

« Oui, je vous le déclare, c’est la vérité, dit Jésus, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au dessus du Fils de l’Homme », autrement dit, en référence à ce texte du livre de la Genèse qui relate le fameux rêve de l’échelle de Jacob, le ciel s’ouvre, et l’horizon ne se limite pas seulement à celui de ce monde-ci.

Le ciel s’ouvre et, par la vision d’un au-delà que la sagesse humaine ne perçoit pas, s’inaugure en Jésus, le Fils, et non plus seulement en Jacob-Israël, un salut pour le monde entier. Un au-delà dont les limites dépassent celles de telle ou telle nation, telle ou telle culture, et où toute l’humanité se trouve convoquée, invitée, accueillie, et promise à la vie.

Que cherchez-vous, demandait Jésus au début de l’évangile ?

Et nous de répondre ensemble : ta parole et ton pain. Et lui de nous dire, en ouverture à cette année ecclésiale : en vérité, c’est moi qui vous cherche, qui entreprend de vous chercher, c’est moi qui part à votre recherche, inlassablement et avec bienveillance, et j’ouvre le ciel pour que notre communion et notre joie soient complètes, au delà de toute détresse et de toute larme, de toute crainte et de toute violence.

Et je vous offre ma parole et mon pain, signes d’une réalité toute humaine, ouvrant vos yeux et vos coeurs aussi aux réalités ultimes.

Frères et soeurs, qu’aux noms de Nathanaël, Simon, André, et Philippe, s’ajoutent désormais les vôtres et ceux de toute la multitude des témoins, comblés par une parole qui bénit et rassasiés pour la marche sur un chemin d’espérance par une nourriture éternelle,

Amen