Genèse 7-9 – « Noé, et le recommencement du monde… »

Dimanche 1er mai 2011 – par François Clavairoly

 

Un récit comme celui du déluge et de l’histoire de Noé peut évidemment être lu et reçu de plusieurs manières. J’en retiens deux en particulier, ce jour. Il est possible d’en retenir principalement l’aspect étrange et merveilleux qui s’est ancré dans notre mémoire d’enfant, lorsque nous l’avions entendu pour la première fois et lorsque, oubliant quelque peu l’anéantissement et la disparition du premier monde, nous évoquions la fascinante cohorte de tous les couples d’animaux, et que nous nous enchantions à les nommer sans fin, émerveillés par l’innombrable création de Dieu.

Je repense à nos enfants de l’école biblique, d’ici ou d’ailleurs, décrivant la procession solennelle d’entrée des éléphants, des girafes, des chèvres et des moutons, des crocodiles et des perroquets, et …des scorpions. Ou bien encore aux représentations plus ou moins fantaisistes de l’arche, faite en papier, en carton ou en bois et de toutes les formes possibles. Avec Noé à bord, accompagnés de quelques hôtes rescapés.

Première lecture, donc, et non des moindres : l’histoire de Noé et du déluge est racontée et comprise comme l’extraordinaire histoire d’un sauvetage du monde entier [1]. Et si cette façon de recevoir le récit a tellement marqué nos esprits, c’est parce que le héros, Noé, a su réagir à tant et bâtir le navire, mais parce qu’aussi ce geste solidaire et généreux, sur ordre de l’Eternel dont on ne comprend pas bien l’initiative -sinon comme celle d’un Dieu en colère, comme celle d’un père ombrageux qui se fâche et décide de punir- acquiert symboliquement un caractère fondateur.

Heureusement, ici, la punition nous épargne tous et l’histoire devient conte, que ce soit pour enfant ou pour adulte, qui se termine bien.

L’autre manière de lire le récit n’est pas si éloignée de celle de notre enfance. Car elle fait droit au même merveilleux et à la même confiance en Dieu. Il s’agit plus sérieusement de recevoir le texte comme un mythe. Entendons-nous sur ce mot étonnant : mythe, en grec, signifie premièrement récit. Nous avons affaire à un « récit », donc, et non pas au compte rendu d’un fait divers, d’un événement, à un article de presse relatant telle catastrophe qui aurait eu lieu dans notre histoire, mais un récit – un récit, certes, peut-être inspiré par une pluie exceptionnelle dont on aurait gardé le souvenir effrayé- mais un récit ayant pour but de dire quelque chose de spécifique que les mots eux-mêmes contiennent et déploient devant nos yeux, un monde de représentation qui nous parle de Dieu et non pas d’un accident climatique.

Ce récit possède plusieurs significations entremêlées dans le texte, un texte qui lui-même, au plan de la rédaction, témoigne d’une complexité rédactionnelle. Il porte ainsi plusieurs accents, ouvre et suggère plusieurs pistes de lecture.

Je voudrais, ce matin, à l’occasion d’un baptême, en suivre une. Et le signe qui nous guidera sera celui de l’arc-en-ciel.

L’arc-en-ciel dont les enfants et même les adultes, parfois, cherchent la racine, la source ou l’origine, sans jamais la trouver sur cette terre, est un signe qui donne à penser.

Ici, dans ce temple, s’il fallait nous interroger sur cette signification, nous dirions sans nous tromper beaucoup, que l’arc-en-ciel est signe de paix, de réconciliation entre Dieu et les hommes, signe d’un temps apaisé, d’un beau temps qui vient après l’orage, signe d’un shalom offert à toute l’humanité.

Certes, la colombe, qui au deuxième lâcher revient vers l’arche de Noé avec dans le bec un rameau d’olivier puisqu’elle a trouvé un arbre, et qui , au troisième envoi, ne revient plus, est devenue symbole de paix, l’arc-en-ciel est perçu de même par beaucoup comme tel. Toutefois, ce n’est pas exactement ce que le récit nous indique et il ne faut pas se laisser dériver vers des compréhensions trop « romantiques » ou naïves de ces symboles.

Ce que dit le texte -et ce sera les sens de ce message-, c’est que l’arc-en-ciel est signe posé par Dieu pour Dieu lui-même. Il est signe posé par Dieu pour qu’il n’oublie pas de plus jamais anéantir sa création, pour qu’il n’oublie pas l’alliance qu’il a faite avec l’humanité.

L’arc dans les nuées est signe mnémotechnique pour que l’Eternel se souvienne qu’il est responsable de chacun de nous sur cette terre.

Qu’il se souvienne et nous, alors même qu’il sait de quoi nous sommes faits, et de quoi nous sommes capables, puisqu’au commencement du monde nous l’avions rejeté, nous l’avions méprisé en commettant des actes d’injustice et de méchanceté, nous avions désobéi à sa parole. Ce signe dans le ciel rappelle à Dieu qu’avec les humains, il accepte de recommencer. Il accepte de recommencer avec nous et jamais plus il ne rayera nos vies de sa mémoire.

Nous pouvons ainsi relire ce récit du déluge et de l’histoire de Noé comme une sorte de redoublement, comme une réplique du récit de la création, avec l’histoire édifiante d’Adam et Eve, ou comme un recommencement du récit de la lutte fratricide de Caïn avec Abel, un récit où il nous est promis, pour toujours, et malgré nos mensonges, nos trahisons, nos violences et nos passages à l’acte, malgré notre aptitude à faire tant de mal à autrui et à soi-même que Dieu veut recommencer avec nous.

Et peut-être faut-il recevoir la bible toute entière comme ce message qui nous redit -et c’est une bonne nouvelle, c’est l’Evangile- que Dieu ne se lasse pas de nous et désire tellement nous offrir un avenir qu’il nous « embarque » à nouveau avec lui, avec Noé, nous relève, nous redresse, nous reprend par la main, tel un père aimant, même un peu fâché, mais aimant…et dont l’initiative prend un caractère irrévocable. Dieu nous aime pour toujours.

L’alliance faite avec Noé, renouvelée avec Abraham, avec Moïse, avec David, selon ce que les textes bibliques relatent, est une alliance de paix qui ne sera jamais remise ne cause.

Des guerres, des violences, il y en aura toujours. De la violence, et des souffrances, en ce moment même, dans le monde, au loin, comme tout près de nous, il en aura toujours.

A Marrakech, un attentat, à Abidjan, des vengeances, à Tripoli, des meurtres et des viols, à Damas, des fusillades…à Paris, à New-York, et même à Neuchâtel où à Tahiti…Chez les truands, les assassins et les petites frappes, chez les malades, chez les enfants, et même les tout petits ! L’oeuvre du mal s’exprime et nul n’est à l’abri.

Mais Dieu qui ne se satisfait pas de ce « déjà là « qu’est le mal dans le monde, s’il ne veut pas l’anéantir car alors il supprimerait toute vie par la même occasion, veut cependant le combattre jour et nuit, jusque dans la nuit de Pâques où il tue la mort en Jésus-Christ.

De Noé à Jésus-Christ, nous pouvons par conséquent recevoir le grand récit biblique comme l’histoire significative d’un Dieu qui lutte contre le mal et l’injustice, et qui nous apprend à grandir « dans » ce mal et « dans » cette injustice mais sans plus jamais désespérer,

Amen