Genèse 4, 1-16 – Caïn notre frère en humanité

Prédication du Pasteur Samuel Amedro, le dimanche 22 Octobre 2017

Comme une suite de notre réflexion de dimanche dernier à propos de la fraternité, histoire de nous préparer à la disputatio que nous organisons ici le 29 novembre prochain pour fêter les 500 ans du protestantisme, l’histoire de Caïn et Abel s’est imposée tout naturellement pour notre première étude biblique. Sommes-nous vraiment tous frères ? Il faut dire que l’histoire commence plutôt mal…

Avouons d’abord que nous écoutons cette histoire de Caïn et Abel avec un certain a priori en tête : une mauvaise opinion de Caïn, le « méchant » idéal, un sentiment d’injustice devant un Dieu qui, sans raison, regarde une offrande et rejette l’autre, et une vision de l’histoire de l’humanité plutôt pessimiste qui avance plus par la violence et le meurtre que par la discussion et la fraternité.

Alors je vous propose d’entrer dans cette histoire par la fin, au moment où Caïn implore la clémence de Dieu : Mon tort est trop grand à porter. Si tu me chasses aujourd’hui loin du sol et loin de ta face, je serai caché, fuyant et errant sur la terre, et tout homme qui me trouvera me tuera… Caïn sortit de la face de YHWH et il habitat sur la terre de Nod à l’Est d’Eden. Et c’est bien ce qui se passe en réalité dans ce « aujourd’hui » dont parle Caïn : cette histoire mythique raconte la défaite d’Israël devant les armées babyloniennes. Israël a perdu son jardin d’Eden, sa terre promise, et se trouve en exil à l’est d’Eden, à Babylone, au pays de Nod. La victoire de Nabuchodonosor en 587 avant JC a vu Israël perdre tout ce qui fonde son identité et son existence en tant que peuple. En fait, Israël vient d’être rayé de la carte.

Il a perdu sa terre promise, le sol donné à Adam et Eve pour qu’ils le cultivent : le Seigneur le renvoya du jardin d’Eden pour qu’il cultive le sol d’où il avait été tiré. Après avoir chassé l’homme, il posta à l’est du jardin d’Eden, les kéroubim et l’épée flamboyante qui tournoie, pour garder le chemin de l’arbre de vie. Caïn le cultivateur n’a plus de sol à cultiver. Il est désormais errant et fuyant sur la terre.

Le temple de Jérusalem ayant été totalement détruit, le peuple élu a aussi perdu le lieu de la présence de YHWH. Plus de temple, plus de sacrifice, plus de moyens de réparer le péché, plus de possibilité de communion avec YHWH… Désormais sur la terre de Nod, à l’est d’Eden, Israël se sait chassé loin de la face de YHWH.

Alors, rien n’empêche désormais la destruction totale, la disparition du judaïsme, l’anéantissement complet du peuple de Dieu : Tout homme qui me trouvera me tuera ! dit Caïn. Le roi d’Israël, lieutenant de Dieu sur terre, chef des armées de l’Eternel, le gardien d’Israël, celui qui, normalement, ne permet pas que son pied chancelle, le roi Sédécias est mort en exil, les yeux crevés après avoir vu ses enfants égorgés devant lui. Désormais Israël se trouve à la merci de tous les envahisseurs qui se succèderont sur sa terre au cours des siècles : égyptiens, assyriens, babyloniens, perses, grecs, romains, turcs, anglais… jusqu’à aujourd’hui cette situation perdure et on ne comprend rien à la situation en Israël-Palestine, si on ne comprend pas cet appel au secours de Caïn vers YHWH : je vais disparaître de la face du sol !

Ayant perdu sa terre, son temple, son roi, Israël en exil se met à écrire, remontant le cours de son histoire depuis les prophètes jusqu’à l’origine du monde, jusqu’au jardin d’Eden pour essayer de comprendre et d’expliquer. La mise par écrit de ce que nous appelons l’AT est née de cette peur de disparaître autant que de cette nécessité de donner du sens au malheur qui frappe. Voilà pourquoi Caïn ne fait que décrire la réalité vécue : à l’est d’Eden, au pays de Nod, loin de la face de YHWH, errant sur la terre, à la merci du premier venu…

Et pourtant… Et pourtant Dieu avait prévenu ! Depuis le commencement : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. Mais Eve n’a pas écouté l’avertissement. Et ils avaient été chassés du jardin d’Eden. Dieu a aussi prévenu Caïn : Pourquoi t’enfièvres-tu ? Pourquoi ta face est tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras, mais si tu n’agis pas bien, le faute est tapie à ta porte, son désir guette vers toi et toi tu peux le dominer… Mais Caïn non plus n’a pas écouté… Avec les conséquences qu’on connaît maintenant ! Ah si j’avais su… Et la Bible répond : mais tu savais !

Par-delà la situation particulière de l’Exil à Babylone, le narrateur de la Genèse a bien conscience de parler pour tous les hommes depuis l’origine de l’humanité (symbolisé par Caïn et Abel) jusqu’au dernier jour puisque ce récit est situé aux derniers jours quand Caïn et Abel se présentent devant Dieu pour faire l’offrande du fruit de leur vie et de leur travail. En quête de fraternité, nous devons prendre conscience que nous sommes tous des Caïn ou des Abel, vivant la plupart du temps loin de la face de Dieu dans un monde régit par la loi de la jungle, à la merci du premier attentat venu et que nous ne nous battons pas tous à armes égales. Le récit biblique n’est que le miroir qui dévoile le cœur de l’homme en toute lucidité et sans faux semblant loin d’un humanisme certes flatteur pour notre narcissisme mais guère réaliste quand on regarde la violence et l’injustice du monde tel qu’il va.

Et les choses difficiles commencent dès la vie de famille, avant même de se confronter au monde extérieur. Soyons honnêtes : nul ne sait ce qui se passe dans les familles quand la porte est fermée. Par mon ministère, j’ai appris que, derrière les façades respectables (il ne faut jamais faire tomber la face), les réalités familiales sont souvent bien plus complexes qu’il n’y paraît. L’histoire de Caïn et Abel nous parle d’un père absent (le Adam connu Eve sa femme avant de disparaître complètement de l’histoire) et d’une mère qui décide de tout (elle conçut et elle enfanta Caïn, et elle dit « J’ai acquis un homme avec Yhwh » et elle continua à enfanter son frère Abel…). Officiellement on veille à garder la stricte équivalence dans la présentation des deux frères (leur naissance, leur métier, leur offrande et la réponse à leur offrande) mais en apparence seulement parce que, dans la réalité, le plus jeune a, dès le départ, bien du mal à se faire une place au soleil. La différence est flagrante. A la naissance de Caïn, sa mère lance un cri de joie et une louange au créateur : J’ai acquis (créé) un homme avec Dieu !  Dès sa naissance, Dieu est là pour Caïn et Eve a le sentiment de continuer et perpétuer l’œuvre créatrice de Dieu. Elle en est fière et elle s’en réjouit. Abel, lui, n’a le droit à rien de comparable : ni père, ni louange, ni présence de Dieu. Le récit biblique dit simplement qu’il est rajouté, en plus… Là où Caïn est présenté comme un homme, Abel, lui, n’est que le petit frère, rien de plus. 7 fois le récit ne parlera d’Abel que comme le frère… Aucune parole ne lui est adressée et il n’a pas droit à la parole. Là où Caïn apporte une offrande devant Dieu, le texte biblique dit qu’Abel ne fait qu’imiter son frère. Il n’y a pas jusqu’à son nom qui n’exprime cette différence comme on porte un malheur : Abel, la buée, la vapeur, la vacuité, la vanité… Celui qui n’a pas d’existence propre.

Caïn seul existe. Abel n’est rien.

Voilà la réalité qui nous rattrape. On essaie toujours de sauver les apparences d’égalité entre les frères et pourtant la réalité est toute différente. Les Droits de l’Homme peuvent bien poser comme une déclaration péremptoire l’égalité en droits de tous les êtres humains, la réalité des inégalités ne peut être niée par personne. Il n’est qu’à parler des migrants ou des SDF : ils n’ont pas de visage, pas d’existence propre, pas de nom, pas de famille, pas d’histoire, on ne parle d’eux que comme un problème. Rien d’autre. Voilà la réalité du monde tel qu’il va.

C’est ici que Dieu intervient dans l’histoire des hommes, dans notre histoire.

Yhwh regarda vers Abel et vers son offrande. Et vers Caïn et son offrande, il ne regarda pas.

Notre Dieu se détourne de celui qui a tout pour regarder celui qui n’est rien. Par son intervention, il donne une existence à celui qui n’en a pas. Et on accuse Dieu d’être injuste avec Caïn ? Vraiment ? Mais avons-nous jamais lu les Evangiles ? N’est-ce pas là une constante ? Notre Dieu regarde celui que tous ignorent, celui qui n’est que vapeur, buée, vacuité : l’offrande de la veuve, le larron sur la Croix, Zachée dans son sycomore, la femme adultère, l’aveugle sur le bord de la route, la brebis perdue… Alors que Caïn captait toute la lumière, Dieu nous force à regarder vers Abel et il n’aura de cesse que de faire entendre : Qu’as-tu fait de ton frère ?

C’est vrai qu’il détourne intentionnellement son regard de l’offrande Caïn… et, ce faisant, il crée un déséquilibre dans l’autre sens, une discrimination positive. C’est ce que le grand philosophe américain John Rawls[1] appelle l’équité par opposition à l’égalité : dans l’équité, le plus petit reçoit la plus grosse part du gâteau alors que dans l’égalité toutes les parts sont identiques. Dans l’équité, on met un marchepied pour aider le plus petit à voir par-dessus la balustrade, on ne coupe pas les jambes du plus grand pour que les deux aient la même longueur de jambes. En ce sens, il ne sert à rien de chercher à punir les plus riches, il vaut mieux tout faire pour enrichir les plus pauvres. Mais voilà que la jalousie nait dans le cœur de Caïn du sentiment d’injustice et de l’incompréhension : voilà pourquoi cette réforme de l’ISF est aujourd’hui ressentie comme injuste parce qu’incompréhensible : elle provoque colère, ressentiment, jalousie, et envie de meurtre. Caïn et Abel.

C’est ici que Dieu intervient une seconde fois dans l’histoire des hommes…

Cette fois, pour se tourner vers Caïn pour retenir sa colère, sa violence, soigner sa blessure. J’entends là quelque chose d’une grande importance pour comprendre et gérer notre violence intérieure : l’origine de ton problème, dit Dieu, n’est pas chez ton frère, il ne sert à rien de toujours chercher un coupable, un responsable, un procès à intenter ! Il n’est même pas en dehors de toi… la violence est nichée dans ton cœur et nulle part ailleurs. Pourquoi t’enfièvres-tu ? Et pourquoi ta face est-elle tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras. Mais si tu n’agis pas bien, la faute est à ta porte et son désir guette vers toi, et toi tu peux dominer sur lui. Quand tu sens la brûlure de la colère monter en toi, ne cherche pas à éliminer l’autre : le problème – et la solution ! – sont en toi et uniquement en toi.

Je constate ici que Dieu se préoccupe autant de Caïn que d’Abel mais il ne peut pas faire le trajet à sa place. Il ne peut que lui montrer le chemin de la guérison intérieure pour sortir de sa colère, de sa jalousie, de son ressentiment. Dieu intervient pour retenir le bras de Caïn comme il interviendra pour retenir le bras d’Abraham sacrifiant. Dieu refuse la mort d’Abel comme il refuse la mise à mort d’Isaac. Il cherche toujours une autre solution. Mais à la différence d’Abraham, Caïn ne répond rien à Dieu qui l’interpelle. Il s’adresse à son frère mais aucune parole ne sort de sa bouche. Comme toujours, il y a meurtre parce qu’il n’y a plus de mots. Dieu ne peut pas forcer le chemin de notre cœur, il ne peut que retenir nos bras vengeurs et armés pour essayer de convertir nos cœurs à regarder nos frères. Seule la parole est capable de nous arracher les armes des mains. Comme le dit un autre théologien américain, John D Caputo[2], quand Dieu intervient dans l’histoire des hommes, ce n’est jamais par la puissance d’une force contraignante mais toujours par la fragilité d’une parole qui essaie de convaincre, de persuader de choisir une autre voie, d’ouvrir une autre possibilité. Obtenir ce qu’il veut par la force ne ferait que confronter sa puissance à celle de Caïn. La seule violence de Dieu est celle de son amour disait Martin Luther King. Mais Caïn tue Abel.

C’est ici que, pour la 3ème fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Où est ton frère ? Une fois encore, Dieu fait le choix de nous ramener vers celui qu’on cherche à oublier, à éliminer. Il nous empêche de détourner les yeux de ce frère mort par notre faute : Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère (notez le pluriel des sangs versés depuis l’aube de l’humanité !) crie vers moi du sol ! Paul dira la même chose dans la 1ère aux Corinthiens : Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui est vil et méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est…[3] Alors, pour la 1ère fois, Caïn semble prendre conscience et regarder la réalité en face. Pour la 1ère fois, il répond à la parole de Dieu qui l’interpelle : ma faute est trop lourde… Caïn a pris conscience des conséquences dramatiques de son acte et de la fragilité qui en découle : Loin de ta face je serai caché, quiconque me trouvera me tuera…

Alors, pour la dernière fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Pour que le meurtre et la violence ne puissent pas avoir le dernier mot dans l’histoire des hommes, Yhwh posa pour Caïn un signe pour que tout homme qui le trouve ne le frappe pas. Dieu pose un signe sur Caïn pour mettre un obstacle et une limite à la violence. Un signe qui brise l’engrenage infernal qui semble régir notre monde et qui cherche à éliminer tout ce qui est fragile et vulnérable. Pour que le malheur n’ait jamais le dernier mot.

Alors, toi qui entends cette histoire, je veux te laisser partir avec une question importante : as-tu appris à discerner ce signe sur toi comme sur les autres ? Sais-tu le reconnaître, le décrire, le montrer, le transmettre à tes enfants, à ton entourage ? Quel est-il donc ce « signe » que Dieu a posé sur chaque être humain descendant de Caïn, le racheté ? Je t’en prie, mon frère, ma sœur, ne prend pas sur toi de frapper celui que Dieu lui-même a décidé de protéger. Parce qu’il est ton frère et que Dieu a posé un signe sur lui pour que tu t’en souviennes. Amen.

[1] John Rawls, Théorie de la Justice, Point Essais, 2009 (1971).

[2] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève : Labor et Fides, 2016.

[3] 1 Corinthiens 1, 27-29