Genèse 12.1-5, Genèse 18.20-33, et Jean 15.9-15 – « L’amitié de Dieu »

Dimanche 1er juin 2014 par le pasteur Antoine Nouis

 

Genèse 12.1-5
1L’Éternel dit à Abram : Va-t’en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. 2Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand. Deviens donc (une source) de bénédiction. 3Je bénirai ceux qui te béniront, Je maudirai celui qui te maudira.

Toutes les familles de la terre

Seront bénies en toi.

4Abram partit, comme l’Éternel le lui avait dit, et Loth partit avec lui. 5Abram était âgé de 75 ans, lorsqu’il sortit de Harân. Abram prit sa femme Saraï et son neveu Loth, avec tous les biens qu’ils possédaient et le personnel qu’ils avaient acquis à Harân. Ils sortirent pour se rendre dans le pays de Canaan. Ils arrivèrent donc au pays de Canaan.
Genèse 18.20-33
20L’Éternel dit : Ce qu’on reproche à Sodome et Gomorrhe est si énorme, et leur péché si grave 21que je vais descendre et voir s’ils ont agi tout à fait comme je l’entends dire ; et si cela n’est pas, je le saurai aussi. 22Les hommes se détournèrent de là et se rendirent à Sodome. Mais Abraham se tint encore en présence de l’Éternel. 23Abraham s’approcha et dit : Feras-tu aussi succomber le juste avec le méchant ? 24Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville : les feras-tu succomber aussi et ne pardonneras-tu pas à cette localité à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? 25Loin de toi de faire une chose pareille : mettre à mort le juste avec le méchant, en sorte qu’il en serait du juste comme du méchant, loin de toi ! Celui qui juge toute la terre n’agira-t-il pas selon le droit ? 26L’Éternel dit : Si je trouve dans Sodome cinquante justes au milieu de la ville, je pardonnerai à toute cette localité, à cause d’eux. 27Abraham reprit et dit : Voici donc que j’ai osé parler au Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre. 28Peut-être des cinquante justes en manquera-t-il cinq : pour cinq, détruiras-tu toute la ville ? Et l’Éternel dit : Je ne la détruirai pas, si j’en trouve là quarante-cinq. 29Abraham continua de lui parler en ces termes : peut-être s’en trouvera-t-il là quarante. L’Éternel dit : Je ne ferai rien à cause de ces quarante. 30Abraham dit : Que le Seigneur ne s’enflamme pas (de colère), et je parlerai encore. Peut-être s’en trouvera-t-il là trente. L’Éternel dit : Je ne ferai rien si j’en trouve là trente. 31Abraham dit : Voilà que j’ai osé parler au Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il là vingt. L’Éternel dit : Je ne (la) détruirai pas, à cause de ces vingt. 32Abraham dit : Que le Seigneur ne s’enflamme pas (de colère), et je ne parlerai plus que cette fois-ci. Peut-être s’en trouvera-t-il dix. L’Éternel dit : Je ne (la) détruirai pas, à cause de ces dix. 33L’Éternel s’en alla, lorsqu’il eut achevé de parler à Abraham, et Abraham retourna chez lui.

Jean 15.9-15
9Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. 10Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme j’ai gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour. 11Je vous ai parlé ainsi, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. 12Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. 13Il n’y a pour personne de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. 14Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. 15Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître.

Schématiquement, les spiritualités peuvent se distinguer selon deux grandes catégories. Il y a d’abord les spiritualités de l’acceptation. Elles considèrent que nous n’avons aucune prise sur ce qui nous arrive et que la spiritualité consiste à un travail sur soi pour nous aider à accepter, et à aimer ce qui advient. Nous retrouvons cette spiritualité dans le stoïcisme dont un de ses représentants, Épictète a dit : « Être libre, c’est vouloir que les choses arrivent, non comme il te plait, mais comme elles arrivent. » Les religions orientales, et notamment le bouddhisme, sont dans la même perspective que le stoïcisme, mais aussi l’islam dont le grand mot est la soumission à la volonté divine qui se confond parfois avec le réel.
Nous trouvons des éléments de soumission dans la Bible, mais ils sont en tension avec une autre spiritualité, la spiritualité de la parole qui se déploie dans l’articulation entre l’écoute et la parole.

La foi comme écoute

Une légende rabbinique raconte que, lorsqu’il était enfant, Abraham a été caché dans une grotte pour fuir la colère de Nemrod, le roi de Our, qui voulait le tuer. Le souverain avait été prévenu par des mages que les descendants d’Abraham occuperaient sa terre. Devenu grand, Abraham sort de sa grotte, et s’interroge : « qui a créé le ciel, la terre, et moi-même ? » Quand il voit le soleil se lever, il se dit que seul le maître du monde pouvait donner tant de lumière, et il passe la journée en prière devant le soleil. Mais le soir le soleil se couche à l’ouest, et la lune se lève à l’est, entourée d’étoiles. Alors il se dit : « c’est la lune qui a créé le ciel, la terre, et moi-même car elle commande le soleil, et ces étoiles sont ses serviteurs. » Toute la nuit, il reste en prière devant la lune. Mais au matin, la lune se couche à l’ouest, et le soleil se lève à l’est. Alors Abraham dit : « le soleil et la lune n’ont aucun pouvoir, il y a un Dieu au-dessus d’eux. C’est lui que je chercherai, je le prierai, et je me prosternerai devant lui. »
Si Abraham est parti dans le désert comme le dit le premier texte que nous avons lu, c’est au nom d’une quête, pour chercher ce Dieu qu’il soupçonnait être au-dessus du soleil, de la lune et des étoiles. Cette légende inscrit la foi dans le registre de la quête.
Celui qui écoute est celui qui garde la question de Dieu toujours vivante. La foi se situe entre le scepticisme et le dogmatisme. Le sceptique dit : « Ce n’est pas la peine d’écouter car il n’y a rien à entendre ! » et le dogmatique dit : « Ce n’est pas la peine d’écouter car je connais toutes les réponses ! » L’homme de foi dit : « J’écoute ! »
Si la foi est écoute, elle est aussi parole

La foi comme parole

Deux récits bibliques sont emblématiques pour évoquer cette dimension de la foi. Le premier est le dialogue d’Abraham avec Dieu à propos de Sodome. L’histoire est la suivante. Lorsque Dieu a décidé de supprimer Sodome parce qu’il ne supporte plus l’injustice de la ville, il en fait part à son ami Abraham [1].
Dieu dit à Abraham : « Je vais détruire Sodome. » Devant une telle annonce, si Abraham avait été un bon stoïcien, il aurait répondu : « Tu es Dieu et tout ce que tu fais est juste. C’est vrai que les Sodomites se sont mal comportés. Louange à toi Seigneur car tu es le Dieu de la justice ! » Au lieu de cette attitude de soumission, Abraham commence par entrer en discussion avec Dieu : « Tu veux détruire Sodome car la ville est injuste, mais es-tu sûr qu’il n’y a aucun juste à Sodome ? Posons l’hypothèse qu’il y ait cinquante justes dans la ville. Si tu la détruisais, tu détruirais les justes avec les injustes, ce qui est le contraire de la justice. » Dieu est obligé de reconnaître la logique de l’argumentation et annonce à Abraham qu’il ne détruira pas Sodome s’il trouve cinquante juste en son sein. Avec habileté, Abraham fait remarquer que l’argumentation demeure pertinente si, au lieu de cinquante, il n’y avait à Sodome que quarante-cinq, quarante, trente, vingt, dix justes. Dieu déclare qu’il ne détruira pas Sodome s’il trouve dix justes dans la ville. Abraham s’arrête là et Sodome a été détruite car il ne s’est trouvé qu’un seul juste en son sein, Loth. Dieu a pris soin de le faire sortir de la ville avant de la détruire.
Un autre récit rappelle le marchandage d’Abraham à propos de Sodome, c’est l’intercession de Moïse lorsque Dieu a décidé de détruire le peuple après l’idolâtrie du veau d’or [2]. Lorsque Dieu déclare à Moïse qu’il sera épargné car il n’a pas participé à l’érection de l’idole, ce dernier aurait pu rendre grâce de la bienveillance de Dieu à son égard. Au lieu de cela, il va utiliser tous les arguments pour faire revenir Dieu sur sa décision. Il commence par lui dire qu’il ne peut pas détruire son peuple car il serait alors la risée des Égyptiens qui se moqueraient de lui en disant : « Qui est ce Dieu qui a libéré son peuple pour le faire périr dans le désert ? » Ensuite, de même qu’Abraham a opposé la justice de Dieu à Dieu lui-même, Moïse va lui opposer sa promesse et dire : « Tu as promis à tes serviteurs Abraham, Isaac et Israël de donner une terre à leur descendance, tu ne peux pas revenir sur ta parole. » Et le texte se conclut en déclarant que Dieu regretta le malheur dont il avait décidé qu’il frapperait son peuple.
Abraham et Moïse ce sont élevés contre Dieu et, apparemment, Dieu ne le leur en a pas voulu si on en croit ces deux versets : « Le Seigneur parlait avec Moïse face à face, comme un homme parle à son ami [3] » et « Toi, Israël, mon serviteur, Jacob, que j’ai choisi, descendance d’Abraham, mon ami [4] ! » Dans le Premier Testament, Abraham et Moïse sont les deux seules personnes à porter le titre d’ami de Dieu. Le propre d’un ami est qu’on peut tout lui dire, quand on est d’accord et quand on n’est pas d’accord.
Nous trouvons dans l’évangile de Jean, un passage qui est spécifique à cet évangile. Entre le dernier repas de Jésus et son arrestation, il récapitule pour ses disciples, sous la forme d’un testament spirituel, l’essentiel de son enseignement. Et au cœur de ce testament, les quelques versets que nous avons lus, que nous pouvons considérer comme le joyaux de son évangile : Que ma joie soit en vous… Aimez-vous… Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai entendu de mon Père [5]. Jésus nous invite à entrer dans l’amitié de Dieu, là où se sont tenus Abraham et Moïse.
Autrefois, les protestant étaient appelés les tutoyeurs de Dieu. Le tutoiement induit l’amitié, l’écoute et la parole. Dans quelques années, en 2017, nous célébrerons les cinq-cents ans de la Réforme. À cette occasion, le pasteur Laurent Schlumberger a invité l’Église à réfléchir aux thèses qu’elle pourrait afficher pour dire sa compréhension de l’Évangile. Ma propre thèse parlerait de l’amitié de Dieu. Pour entrer dans cette amitié, je suis appelé à l’écoute et à la parole. Celui qui n’écoute pas a une foi autiste et celui qui ne parle pas a une foi muette. Écouter parce que Dieu parle. Parler parce que Dieu n’est pas sourd à la parole de l’humain.

Amen

[1] Gn 18.17-33.

[2] Ex 32.11-14.

[3] Ex 33.11.

[4] Es 41.8, voir aussi Jc 2.23.

[5] Jn 15.15.