Esaïe 53v 10-12 : « La souffrance du Serviteur, comme toutes les souffrances, ne plait pas à Dieu »

Dimanche 22 octobre 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Une des plus belles pages de la bible se trouve dans le livre du prophète Esaïe. Ecrite au VI ème siècle avant J.C, elle offre un message d’espérance et de joie puisqu’il s’agit d’une prophétie annonçant au peuple d’Israël la fin de l’exil et la promesse d’un retour triomphal à Sion. Plusieurs passages de cette prophétie ont été nommés dans la tradition par l’expression « Chants du Serviteur ». Le chapitre 53 d’Esaïe est le 4ème chant du Serviteur. Qui est ce Serviteur, et que dit précisément le texte à son sujet ? Arrêtons-nous quelques instants sur ces questions : Il est question dans le récit de souffrances subies, d’épreuves endurées, et aussi d’injustice. Et nous pensons immédiatement à l’Israël de l’exil, déporté à Babylone, déraciné et aucun doute devenu le sujet de multiples difficultés, de persécutions et de toutes sortes de malheurs. Le Serviteur serait à comprendre alors comme une personnalité collective représentant tout le peuple. Il personnifierait Israël, et tout ce qui est dit sur son compte correspondrait à l’ensemble de ceux qui ont été victimes de la défaite et de la déportation. Mais il se trouve que le Serviteur est cependant présenté dans le texte comme une personne humaine, comme un individu. Et il est fait référence explicitement, qui plus est, à la réalité toute particulière du sacrifice d’expiation. Le Serviteur est en effet présenté comme « victime expiatoire ». C’est d’ailleurs la seule et unique fois que le récit biblique évoque ce fait en parlant d’une personne humaine (il n’est qu’à relire le texte de la Genèse en son chapitre 22 pour se souvenir de l’interdit désormais posé définitivement dans la tradition religieuse d’Israël concernant tout sacrifice humain). Cette référence à l’expiation, par le fait d’un homme, a bien évidemment encouragé dans la lecture de la première Eglise, une compréhension christique où la victime s’est trouvée identifiée à Jésus-Christ, en vue de la transmission du salut au monde entier. La première lecture qui s’est imposée très vite en christianisme a donc été christologique (Cf. par exemple : Mt 8 v17, 26 v28 et v 63, 27 v12-13 et Jn 19 v19). La deuxième lecture, en christianisme, peut néanmoins voir dans le Serviteur le peuple d’Israël. Cette compréhension du serviteur comme figure collective et nationale de tout un peuple n’est en rien contradictoire et peut se situer comme en préalable à la lecture christologique. Le message, dans les deux cas, porte une affirmation fondamentale et engage une même définition du salut : c’est que la souffrance des hommes ne plait pas à Dieu, et que devant elle il ne reste pas indifférent. Bien que broyé, bien que supplicié et torturé, le souffrant n’est pas abandonné par Dieu. Le souffrant préoccupe le Seigneur. Celui qui est victime du mal, de la maladie ou de quelque souffrance que ce soit est regardé par Dieu comme étant malgré tout porté par un avenir. Et plus que cela, malgré la souffrance et la mort, par delà la maladie et la mort et au travers même de la mort, l’espérance trouve un chemin : « il verra une descendance, il prolongera ses jours, et la volonté du Seigneur se réalisera par lui… ». Cette vision des choses est décisive : Si l’Eglise, en effet, a porté un certain regard sur la souffrance des hommes, si elle a su la faire entrer très vite dans le champ de sa réflexion, si elle ne l’a pas fuie -en prônant un message de préservation du monde et de retrait- ni ne l’a déniée -en lui concédant inconsciemment un sens positif-, c’est parce qu’elle l’a comprise comme un obstacle à la volonté créatrice de Dieu, et comme un élément d’opposition à son projet de vie et de bonheur pour les hommes. C’est qu’elle a appris à la débusquer, à l’identifier et à la combattre (à travers la diaconie, le service, la visite aux malades, la création d’hospices, l’encouragement de la médecine, la mise en place d’œuvres, de mission, etc.). Ici s’ouvre donc une piste pour nous : Le Serviteur souffrant de la prophétie d’Esaïe, figure toujours mystérieuse s’il en est, porte sur lui la souffrance de tous, comme pour nous signifier une fois pour toutes que sa violence n’aura pas le dernier mot et qu’en Dieu elle est abolie. Qu’il s’agisse de celle du peuple d’Israël en exil ou qu’il s’agisse de celle du Christ, la souffrance est à comprendre comme empêchement, comme obstacle, c’est-à-dire comme un adversaire dans la mesure même où cet adversaire est destiné à être vaincu par la miséricorde et l’acte salutaire de Dieu. Et l’idée d’expiation telle qu’elle est présentée ici dans son exceptionnalité dit bien ce qu’elle veut dire : Une fois pour toutes, « Oracle du Seigneur », « Parole de prophète », cet acte de salut a remporté la victoire, prolepse du royaume d’où la violence et le mal seront effacés. Le message du prophète pourrait donc se dire de la façon suivante : La souffrance de l’exil ne durera pas toujours. Mais bien plus que cela, et au-delà de cette contingence terrible que représentent l’exil et son cortège de souffrances infligés à un peuple, le projet qui se déploie désormais pour Israël comme pour l’humanité toute entière, pour la multitude et pour chacun de nous, est un projet de vie et d’espérance, au cœur même de toutes nos souffrances, qu’elles se nomment persécution, maladie grave, cancer, angoisse, tribulation, divorce, oppressions de toutes sortes. Car la souffrance, depuis que s’est exprimée la promesse d’Esaïe par le biais de la figure du Serviteur, ne laissera désormais plus jamais Dieu indifférent. Et dans la traversée de ces épreuves, il se rendra présent auprès des hommes et ne les lâchera pas. Comme il a traversé l’exil « avec son peuple », il traversera l’exil de nos existences « auprès de nous, avec nous, en nous ». Telle est la justice de Dieu que le Serviteur nous apprend à reconnaître : non pas une justice de rétribution où la souffrance serait (horreur !) le prix à payer pour notre salut, mais une justice de grâce et de miséricorde où Dieu décide une fois pour toutes de lutter avec nous, se faisant proche de nous, contre le mal et la souffrance. Et le baptême que nous venons de célébrer [1], à sa manière, se veut comme le signe définitif de cette présence de Dieu qui en Christ accompagne à jamais chacune de nos vies fragiles, souffrantes et cependant promises à la joie et au salut,

Amen