Esaïe 5, v. 1-7 Le Chant de la vigne. « Le Seigneur espérait l’équité… »

Dimanche 5 octobre 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Lorsque le prophète Esaïe se lève et prononce ses sentences, lorsqu’il reprend à son compte, le Chant de la vigne, inspiré d’une chanson de vendangeurs de son temps, et qu’il énonce le jugement sur le peuple et son roi, il est dans son rôle de sentinelle : il alerte. Et nous pourrions, certes, nous arrêter sur les raisons historiques de cette alerte, décrypter les motifs politiques et militaires qui président à son intervention : il faudrait alors évoquer la guerre syro-éphraïmite dont le roi de Juda, Achaz, va bientôt être l’un des enjeux et la cible, ou bien encore analyser les termes de l’ambition de l’Assyrie, menaçante au nord, mais ce serait au détriment du message lui-même qui reste d’une étonnante actualité. C’est que la vigne, ici Israël, le peuple que le Seigneur conduit, se trouve dans une situation économique plutôt favorable et assez prospère – les grands propriétaires terriens développent leurs domaines et leur production agricole, ils exproprient les plus petits, et étendent leur influence sur toute l’économie du petit royaume de Juda.

Or l’une des conséquences de cette évolution que l’on qualifierait aujourd’hui de positive au plan de la croissance, génère cependant, et de façon insupportable, de l’injustice et de la pauvreté. Cette distorsion entre richesse et pauvreté au sein d’une même société se trouve dénoncée par le prophète, ainsi que le processus d’enrichissement et de production aux fruits amers pour un grand nombre. Nous sommes au VIIIè siècle avant Jésus-Christ, dans les années 730, et nul ne se soucie dans le monde, en réalité, de ces événements somme toute peu importants : aucune trace dans les chroniques royales des grandes puissances d’alors, aucune trace ni d’Achaz ni du royaume de Juda, si ce n’est ce texte d’Esaïe préservé par ce petit peuple qui est lui-même visé par cette parole acérée et critique. Et cet indice est décisif : Israël a effectivement fait le choix de garder le Chant de la vigne, il a conservé la prophétie parce qu’il y avait là une parole considérée par lui comme toujours contemporaine de chaque lecteur, quelle que soir sa situation, dans la mesure où cette parole établissait la justice comme impératif auquel quiconque entend ces mots se doit d’être attentif, et le cris des victimes comme alerte à recevoir pour agir sans tarder au secours de ceux qui souffrent.

Ainsi la prophétie traversera les siècles jusqu’aujourd’hui. Ainsi l’exigence de justice -exigence que Jésus portant le même nom qu’Esaïe dont la racine signifie « Dieu sauve » transmettra plus tard à son tour – traversera aussi les temps et se trouvera portée par les mêmes voix des mêmes courageux.

Alors comment ignorer que les pages de la bible, ancien et nouveau testament, charrient ce message et prennent le monde à témoin, comment ignorer que chaque fidèle d’Israël ou de l’Eglise soit nourri à cette parole. Comment ne pas voir que le thème de la justice s’enracine profondément et pour toujours dans la conscience juive et chrétienne comme thème majeur, comme clef prophétique, au point de fonder la compréhension de la relation entre les être comme étant celle d’une relation faite d’équité, de reconnaissance et de respect de l’autre, dans le partage et le souci réel du plus petit de du plus pauvre ? Dans la grande réflexion que mènent nos Eglises depuis si longtemps sur leur rôle et leur mission, sur la pérennité légitime de leur engagement et de leur action dans le monde, ce Chant de la vigne trace des lignes ineffaçables : notre société, notre monde, la création toute entière, sont comme le « coteau fertile » de notre récit. Et la question vive est de savoir reconnaître avec lucidité ce que nous en avons fait, au nord et au sud, à l’est et à l’ouest.

« Maintenant, dit le Chant de la vigne, habitants de Jérusalem et hommes de Juda, soyez juges, je vous prie, entre moi et la vigne ! dit le Seigneur. Pourquoi, quand j’espérais qu’elle produise des raisins a-t-elle produits des fruits amers et puants ? Le Seigneur espérait l’équité, et voici le crime ; la justice, et voici le cri des victimes ! »

Il y a dans ce chant, je crois, l’expression d’une véritable détresse et d’une profonde tristesse. Et comme l’aveu d’une tragique impuissance à imposer à l’homme d’accomplir sa vocation d’habiter le monde, enfin, dans la paix.

Mais il y a plus encore, et c’est là l’essentiel. Il y a quelque chose d’un psaume. C’est-à-dire un chant porté par une voix plus grande que la voix de celui qui le chante. Et ici, l’appel retentissant à la justice et à l’écoute des victimes, mis en rime dans la langue hébraïque comme s’il s’agissait précisément de se le redire sans cesse, veut inscrire pour toujours dans nos mémoires, dans la mémoire de tous les auditeurs et de tous les lecteurs du récit, l’irrépressible imploration de Dieu lui-même à notre égard pour que nous ne perdions jamais de vue cette exigence.

L’exigence et la recherche de la justice dont la voix prophétique se fait l’écho n’ira jamais d’ailleurs, sans l’annonce de sa promesse de pardon, toujours offert, toujours renouvelé, et toujours vrai, pour celui qui écoute.

Cette exigence de justice à la quelle nous avons tant de mal à répondre, et ce pardon dont nous avons tant besoin pour vivre, cohabitent donc en nos esprits. Même si cela n’est pas facile.

Je pense alors à l’engagement des membres de nos Eglises, ici et au loin, dans nos villes et dans le monde entier, je pense au dévouement et à la persévérance de tous ceux qui tentent de vivre cette tension au quotidien, dans la discrétion et parfois l’anonymat. Je pense encore à la Cimade qui a du tenir hier une assemblée générale extraordinaire pour faire face aux obstacles placés devant elle, tendant à l’empêcher d’accomplir sa mission et d’inventer un avenir. Je pense enfin à tous ceux qui, au nom de l’Evangile et dans la ligne d’Esaïe-Jésus, parole du Sauveur, nous redisent inlassablement que Dieu est notre « ami » comme l’écrit le Chant d’Esaïe 5, le Chant de la vigne, et que cet ami aime sa vigne, notre monde, et n’a qu’un seul désir pour elle, à savoir qu’elle soit le lieu d’une paix, d’une justice et d’une joie que les prophètes ont attendues, espérées et même chantées, et auxquelles sous sommes tous appelés.

Que dans vos cœurs résonne aujourd’hui le Chant de la vigne. Qu’il résonne comme le cri déchirant de la sentinelle qui alerte devant tant d’injustice, et comme le chant joyeux du guetteur qui voit poindre le jour du pardon,

Amen