Esaïe 43, v. 16-21 : « Le mystérieux visiteur de nos vies »

Dimanche 25 mars 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Les représentations mentales de Dieu que nous construisons dans nos esprits sont diverses et multiples. Et, depuis notre plus jeune âge, les images ainsi formées en nous constituent des moyens qui nous aident à visualiser l’invisible, à dire l’indicible, et à discerner, au moins provisoirement, ce qui relève finalement plus d’un réel mystère et que d’un véritable savoir.
Chacun dispose d’éléments culturels, cultuels et spirituels, hérités ou acquis depuis l’enfance, plus ou moins riches et plus ou moins cohérents, pour entreprendre l’élaboration intellectuelle de ces représentations et en vivre.
Et nul ne saurait vraiment décrire dans le détail, arrivé à l’âge adulte, l’exacte chronologie et les raisons de cette complexe alchimie qui aboutit à ce qu’habite en nos esprits telle ou telle compréhension de Dieu plutôt que telle autre.

Voici, pour baliser le champ de réflexion, trois grands types de représentations de Dieu qui existent dans notre monde.

Le premier, et sans doute le plus partagé, consiste en l’expression d’un « penser Dieu » en termes d’infini, d’inaccessibilité, de toute puissance et d’absolue altérité. Et pour traduire cette compréhension de Dieu, la détermination de sa localisation dans le ciel, c’est-à-dire dans un espace immense et très loin de toute possibilité de mainmise de l’homme, est la plus courante : Dieu réside « là haut », par conséquent, il est même le « Très- Haut », inatteignable, et il règne dans les cieux. Son royaume n’est pas de ce monde…D’autre part, sa vie est sans limite.
Et soit il ne fait rien de l’endroit où il s’est retiré, devenu passif, en quelque sorte, après son grand œuvre de la création, et il s’ennuie, se contentant d’être deus otiosus, comme dans certaines religions africaines ; soit son pouvoir sur les êtres et les choses est immense et sa capacité d’intervention très grande : il est alors, de son poste élevé, Père éternel mais aussi Dieu juge et souverain, créateur mais aussi Roi et Seigneur des armées célestes intervenant parfois dans le cours de l’histoire et le destin des hommes.

Le deuxième type de représentation, à la différence du premier, mais sans pour autant se trouver en contradictoire avec lui, situe Dieu principalement sur la terre, où sa présence se manifeste partout : l’espace et le temps sont alors marqués du sceau du sacré. Les lieux -cultuels ou naturels- sont investis de sa force, les périodes du jour, de la semaine du mois, de l’année, sont rythmées par les rites et les fêtes qui en célèbrent la puissance et en disent le sens. La montagne, le pays, l’autel, le temple, le tombeau, la statue, la forêt, l’arbre, la source, la grotte, tel objet, tel aliment, tel animal, et même telle personne, tel prêtre, tel saint, sont perçus comme porteurs de quelque élément de divinité et sont donc tabous, intouchables, sacrés, inviolables, interdits, admirables, intercesseurs, vénérables, adorables, …au risque de bâtir un monde saturé de la présence divine, dangereux et risqué pour les infidèles, les mécréants, les incroyants ou les ignorants. Cette représentation n’est pas seulement liée aux religions premières présentes en Afrique, mais aussi à certaines religions de type monothéistes qui investissent les croyances populaires en les « baptisant », croyant maîtriser le sacré d’autant plus qu’elles se trouvent maîtrisées par lui. [1]

Le troisième type de représentation propose de concentrer encore plus la présence de Dieu en un lieu déterminé : Dieu habite l’humain. Il est présent dans l’homme. L’homme est, dès l’origine, détenteur d’une étincelle divine qui scintille au plus profond de lui-même, et, par tout un de processus d’ordre spirituel, rituel ou initiatique, il peut entreprendre de libérer cette étincelle et de l’émanciper de son enveloppe corporelle, en vue d’une accession au salut.
L’homme entre dans une démarche de divinisation progressive, de salut par purification, de libération et d’activation de la croissance spirituelle de cette potentialité divine.
La gnose, par exemple, au tournant du premier siècle de notre ère, a largement développé cette compréhension de Dieu et du salut. Et aujourd’hui encore, il n’est pas rare d’entendre des affirmations proches de cette idée dans une certaine forme occidentalisée de croyances orientales, et même dans l’esprit de personnes nourries de culture chrétienne.

Ces trois types de représentation de Dieu s’entrecroisent et se mêlent très souvent. Ils recouvrent plusieurs confessions religieuses et plusieurs espaces culturels. Ils font droit à la complexité du sujet et à la multitude des références et des textes parlant de Dieu : il n’y a qu’à se reporter aux traditions écrites et aux documents fondateurs des religions anciennes, tout autant qu’à la Bible hébraïque, au Nouveau Testament ou au Coran pour se rendre compte que les récits ne manquent pas, évoquant tel Dieu dans ciel, tel lieu considéré comme sacré, telle présence divine inscrite au plus profond de l’homme.

La page du livre d’Esaïe, dans le chapitre 43, v16-21, témoigne de Dieu, pour sa part, d’une toute autre manière. Ou plus exactement elle transmet le cri du prophète saluant le Dieu d’Israël comme celui qui « ouvre la route », qui « trace un chemin » pour son peuple, et qui marche devant.

Un Dieu qui fait surgir dans l’histoire des hommes des choses nouvelles et encore inédites : comme jadis au temps de l’exode, Israël s’est frayé grâce à lui un chemin à travers la mer où se sont noyés les chars et les cavaliers de Pharaon lancés à sa poursuite, aujourd’hui, dans une sorte d’exode renouvelé, sortant de Babylone, cette fois-ci, Israël revient vers sa terre, après la libération d’un exil qui n’a que trop longtemps duré.

Et cette traversée du désert où Dieu marche avec son peuple, au côtés de chacun de ses membres, cette traversée où Dieu marche aux côtés de chacun de nous, est l’image même de nos vies, vécues comme un passage périlleux et comme une trajectoire incertaine mais débouchant sur une route sûre et un chemin commun, un « synode », une démarche non pas tranquille et indemne, mais au moins promise à une arrivée, un parcours de vie non pas insensée ou aléatoire mais conduite et bénie.
Ainsi se donne le témoignage d’Esaïe à qui veut reléguer Dieu dans les nuages, d’une part, ou à ceux qui le verraient bien s’enliser dans les sables du désert de nos espoirs perdus. Et ainsi encore se présente Dieu, autrement qu’enfoui en nous-mêmes mais au contraire devant nous, en avant de nous, toujours nous précédant sur nos routes et nous faisant signe d’aller, inlassablement, de l’avant, au moment même où nous voudrions nous arrêter, abandonner, nous abandonner aux idoles de pierre, de bois ou de métal, où nous aimerions enfin le cerner, le saisir, le maîtriser par nos rites et nos mythes, et où nos représentations nous suffiraient à le faire exister tranquillement en nos esprits, Dieu portatif, Dieu portable, et adaptable à nos désirs et nos souhaits…Dieu à l’image de l’homme.

Le prophète annonce les limites, la péremption, la tromperie de ces images. L’effet d’aliénation de ces images pieuses et sacralisante à son sujet. La myopie de nos représentations tellement humaines, qui empêche de voir l’essentiel. Il annonce la fin de la terreur sacrée, dans le ciel ou sur la terre, pour lui substituer une présence à nos côtés, une présence jamais visible mais toujours offerte et signifiée (par les signes sacramentels), jamais audible mais toujours interprétée (par les mots de la prédication), jamais dicible mais toujours témoignée (par les gestes de la compassion). Une présence aimante et qui pardonne tout. Et « en présence de cette présence », un peuple, tout un peuple, tous les peuples de la terre appelés à entrer en dialogue avec lui, comme en une immense réponse, en prière et en célébration, en un beau chant de louange [2]. La louange du mystérieux visiteur de nos vies, qui les saisit et les oriente, enfin,

Amen.

[1] Cf. René Girard, La violence et le sacré, Grasset, Paris, 1980, p51 (1ère édition 1972) : « Le sacré, c’est tout ce qui maîtrise l’homme d’autant plus sûrement que l’homme se croit capable de le maîtriser. »

[2] Et le peuple que je me suis façonné dira ma louange…Es 43, 21.