Deutéronome 30, 15-20, Esaïe 40, 1-5 et Jean 4, 23-24 « Adorons en esprit et en vérité, c’est-à-dire en liberté et en responsabilité… »

dimanche 2 juin 2013 – Culte de départ du pasteur François Clavairoly, par le pasteur François Clavairoly

 

Deutéronome 30, 15-20 :

Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Car je te commande aujourd’hui d’aimer l’Éternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer ses commandements, ses prescriptions et ses ordonnances, afin que tu vives et que tu multiplies, et que l’Éternel, ton Dieu, te bénisse dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. Mais si ton cœur se détourne, si tu n’obéis pas et si tu es poussé à te prosterner devant d’autres dieux et à leur rendre un culte, je vous annonce aujourd’hui que vous périrez, que vous ne prolongerez pas vos jours dans le territoire où tu vas entrer pour en prendre possession, après avoir passé le Jourdain. J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance, pour aimer l’Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix et pour t’attacher à lui : c’est lui qui est ta vie et qui prolongera tes jours, pour que tu habites le territoire que l’Éternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob.

Esaïe 40, 1-5 :

Consolez, consolez mon peuple, Dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui Que son combat est terminé, Qu’elle est graciée de sa faute, Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés. Une voix crie dans le désert : Ouvrez le chemin de l’Éternel, Nivelez dans la steppe Une route pour notre Dieu. Que toute vallée soit élevée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les reliefs se changent en terrain plat Et les escarpements en vallon ! Alors la gloire de l’Éternel sera révélée, Et toute chair à la fois (la) verra ; Car la bouche de l’Éternel a parlé.

Jean 4, 23-24 :

Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité.

Chers amis, frères et sœurs,

Le cri du prophète est celui du pardon. Le cri du prophète est celui de la grâce et de la joie. Et le cri de l’Eglise dans ce monde déchiré, est aussi doit rester à n’en pas douter, comme en écho à l’ancienne prophétie d’Esaïe, ce même message d’une grâce et d’un pardon, là où les hommes se haïssent et se déchirent pour leur rappeler l’espérance de la réconciliation.
Inlassablement, la parole de l’Eglise, en effet, se doit de résonner dans le cœur des hommes désespérés comme auprès de ceux qui sont abandonnés, au sein des couples en difficulté, au cœur des conflits et des violences, auprès de l’enfant maltraité ou de l’homme qui est humilié.
Hier, donc, Esaïe le prophète, annonçait au peuple déporté à Babylone la fin d’une longue et douloureuse histoire.
« Nehamou nehamou hami », disait il, « consolez consolez mon peuple », et plus que cela même, plus qu’un message de consolation, il s’agissait en même temps d’une annonce de réhabilitation, selon l’étymologie même du mot hébreu, « restaurez, réhabilitez mon peuple » dans son droit et dans sa dignité, car voici venu le temps de la liberté et de la joie retrouvée. « Nehamou nehamou hami »…
Vous entendez peut être dans ce cri le mot « neham » et la racine où se crée le nom même de Noé, un nom prédestiné pour la promesse d’un recommencement, pour une nouvelle donne, pour un pardon, pour une nouvelle alliance, pour un nouveau départ. Pour un monde nouveau à construire ensemble afin de permettre l’habitation en paix de toute l’humanité.
Un nom qui anticipe déjà la promesse de la vie et de la résurrection : Dieu a donc choisi. Il a choisi non pas la malédiction de sa création ou de son peuple, mais la bénédiction et la vie. La bénédiction de nos vies (Deutéronome 32).
Israël rentrera d’exil, alors, comme le rapportera le prophète, en une longue marche pleine d’allégresse, et son récit exaltera à ce point les conditions glorieuses de son retour vers Jérusalem qu’il l’écrira tel un magnifique exode, un exode à l’envers, comme pour défaire l’empreinte douloureuse du premier, au sortir de l’Egypte, une sorte de marche victorieuse dont les nations qui en sont témoins se réjouissent et s’étonnent lorsque passe le peuple, une marche où l’on voit que le chemin est plat et large, les vallées rehaussées, les montagnes rabaissées, la steppe nivelée et qu’il n’y a plus d’escarpement.
Il aura exagéré sans doute. Il en aura rajouté comme on dit aujourd’hui. Car nulle trace n’existe dans l’histoire d’un tel retour triomphal ni d’une marche aussi facile ni même de l’ouverture d’une telle voie royale dans le désert. Mais le sens de la prophétie demeure vif et présent à tous les esprits, et ce sens est le suivant : celui qui guide son peuple dans les déserts et les sombres vallées de l’ombre de la mort ne l’a jamais abandonné, celui qui l’a accompagné dans toute son histoire, y compris dans les moments les plus difficiles et les plus humiliants, ne l’a jamais renié ni même oublié.
Et il proclame aujourd’hui par la voix du prophète qu’un recommencement est en vue, pour une liberté retrouvée et pour un service renouvelé.
Il proclame la naissance d’un peuple libre, sa pâque et sa pentecôte tout à la fois.
Voici donc les faits, voici le sens de cette prophétie antique qui proclame un pardon et qui ouvre une nouvelle perspective au peuple d’Israël.
Je pourrais alors vous dire, à cet instant, et pour proposer une première interprétation actualisée de ce récit, qu’après mon départ de la paroisse, un recommencement vous sera possible, à vous aussi, qu’une nouvelle donne vous sera proposée, que l’Eglise se trouvera placée dans une situation de liberté et de service renouvelé. Je pourrais vous dire qu’après toutes ces années d’exil ou de servitude à Babylone avec moi, le temps vient où vous pourrez redémarrer sur de nouvelles bases, et disant cela, je ne trahirais pas totalement l’esprit de ce texte.
Car après tout, vous m’avez supporté comme on supporte un joug, à mainte occasion, et l’allégorie de la libération pourrait bien avoir quelque vérité à déployer ici :
Vous allez goûter à la liberté dans les mois qui viennent !

Mais je ne veux pas trop insister sur cet aspect des choses, et ne pas laisser vos esprits vagabonder à travers des pensées nostalgiques ou critiques, ni vous agacer encore plus en cherchant à vous faire comprendre un peu lourdement que désormais vous devrez vous débrouiller tout seul.
Je sais trop, en effet, combien la vie de paroisse est à la fois précieuse et fragile pour ne pas voir combien vous devrez être proches les uns des autres dans les temps qui viennent, proches de votre conseil presbytéral et de son président, proches des plus petits parmi vous, et pas seulement les plus petits en âge, pour vous tenir ensemble dans la communion de l’Eglise afin de témoigner fermement de l’évangile que vous avez reçu. Oui, vous devrez vous tenir proches et fraternels. Vous découvrirez même combien vous êtes frères et sœurs bien plus que vous ne le pensiez jusqu’ici et vous découvrirez dans l’émerveillement et la reconnaissance d’autres fraternités encore qui élargiront votre famille.

Je vous propose donc une autre piste d’interprétation que celle, toute paroissiale, d’un moment nouveau, d’une nouvelle étape de votre histoire à vivre ensemble. Parce qu’au fond, cela, vous le savez déjà. Et même, plus que cela, vous l’avez déjà vécu, lorsque Philippe Bertrand puis Jean-Arnold de Clermont ont quitté leur fonction. Et vous avez su assumer alors dans la fidélité et non sans une certaine élégance cette période difficile de liberté et de grâce que constitue le temps de l’absence pastorale. Vous y êtes d’ailleurs déjà prêts, en quelque sorte, puisque les choses sont pratiquement en place dès avant l’été pour la rentrée prochaine grâce au travail du conseil presbytéral.
Ce que je retiens donc de ce texte d’Esaïe, plus que l’appel à vivre la difficile liberté de l’Eglise, c’est l’appel à vivre votre liberté et votre responsabilité toute personnelle. Aussi, je ne veux pas tant ce matin prêcher à la paroisse dans une globalité qu’à chacun de vous en particulier ; je ne veux pas tant m’adresser à une communauté en tant que telle qu’à chacun de ses membres qui la fait vivre. Et pour ce faire je vous propose de relier entre eux ces deux textes d’Esaïe et de Jean.
Le premier, comme je viens de vous le dire, pour rappeler que votre vie, votre vie personnelle, votre vie toute entière, est placée sous le signe ineffaçable de la grâce et du pardon, quoique vous ayez fait et pensé, et qui que vous soyez : vous êtes pardonnés et graciés. Vous êtes justifiés comme le disait l’apôtre des gentils. Vous êtes en Christ des créatures nouvelles dont les déterminants ne sont plus ni votre origine, ni votre rang, ni votre sang, ni votre fortune, ni votre intelligence, ni votre compétence, ni votre ancienneté, ni votre droiture morale ou religieuse, ni quoi que ce soit d’autre, mais votre appartenance à Christ, à équidistance duquel nous nous trouvons tous les uns et les autres, grands et petits, riches et pauvres, droite et gauche, méchants ou gentils, nouveaux venus ou vieux de la vieille, pêcheurs honnêtes ou pêcheurs malhonnêtes.
Et le second texte est celui tiré de l’évangile de Jean, dont la phrase essentielle est précisément gravée et dorée dans ce temple : « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. »

Oui, placés sous le signe d’une grâce et d’un pardon, nous adorons. Nous adorons… -ah ! Les protestants n’aiment pas vraiment ce mot, car il leur fait penser immédiatement au veau d’or, ou aux adorateurs des idoles, ou encore aux adorateurs de l’hostie et du Saint Sacrement pour les plus remontés d’entre eux- oui, frères et sœurs, chers amis, nous adorons, nous aussi, c’est à dire que nous plaçons toute notre existence, tout ce qui fait notre vie personnelle et intime, tout ce qui fait ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, sous l’autorité, sous la seule autorité de celui qui nous conduit- le mot même d’adoration signifie agenouillement ou prosternation- et par conséquent nous reconnaissons qu’au dessus de nous se tient l’autorité souveraine de Dieu devant qui nous nous prosternons en nous mêmes (à défaut de nous agenouiller par terre…).
Nous adorons en esprit, donc – c’est à dire précisément dans la liberté, librement, car là où est l’esprit là est la liberté- et nous adorons en vérité -c’est à dire précisément dans la responsabilité, car la vérité éclaire et engage notre discernement…
Nous adorons en esprit et en vérité, autrement dit dans la liberté et dans la responsabilité que Christ nous confie ; nous agissons et nous témoignons, mais en ne perdant pas de vue que ce n’est pas nous qui sommes au centre de l’affaire mais le Christ qui rayonne en nous et nous illumine.
Nous adorons en esprit -en liberté par conséquent- et nous ne nous attachons pas autre chose qu’à l’essentiel qui est l’écoute de la parole.
Jésus visait dans cette phrase quelques uns de ses contradicteurs. Il visait notamment ceux qui pensaient que pour adorer Dieu, il fallait absolument faire quelque chose, et notamment respecter des lois et des coutumes, accomplir des gestes prescrits de puis toujours et des usages immuables, et qu’il fallait aller à Jérusalem, dans son temple compris comme le seul lieu légitime. Et ceux qui pensaient ainsi pouvaient se permettre de juger les Samaritains, par exemple, qui agissaient autrement qu’eux, qui adoraient à Samarie, dans autre lieu, un autre temple, un lieu considéré comme impur ou en tout cas comme moins légitime.

Adorer en esprit, c’est donc pour Jésus reconnaître pleinement aux Samaritains la légitimité d’une adoration qui ne soit liée ni à des obligations ni à des coutumes exclusives ni même à un type unique de lieu.
Et pour nous-mêmes, c’est par conséquent être acceptés dans notre manière de croire et de célébrer avec la possibilité d’inventer à nouveau d’autres formes de fidélités, d’autres façons de vivre le culte, d’autres façons de gérer notre relation à Dieu, dans la liberté, c’est à dire sans ressentir la menace d’un quelconque jugement ou le sentiment d’enfreindre des usages qui seraient devenus des idoles à force d’être considérés comme intouchables et porteurs de condamnation.
Et après cet appel à la liberté, à la liberté de culte, voici l’appel à la responsabilité.
C’est à dire à l’appel à vivre sa relation à Dieu et aux hommes dans la vérité.
Mais alors, de quelle vérité s’agit-il ? De quelle vérité parle Jésus ?
Celle de la doctrine ? Mais laquelle ? Celle du dogme, mais lequel, celle de l’Eglise, mais quelle Eglise ?
La vérité, vous vous en souvenez, c’est Jésus lui-même, quand il dit « je suis la vérité ».
La vérité de ses gestes et de ses paroles, la vérité de tout ce qui a fait sa brève et intense vie, la vérité c’est Jésus lui même quand il prend la responsabilité personnelle de s’approcher du plus petit, qu’il le réhabilite et lui rend sa dignité ( souvenez-vous : « nehanmou nehamou hami » disait déjà Esaïe, proclamant que Dieu réhabilite et console chacune de ses créatures), la vérité quand Jésus parle avec l’étranger, quand il franchit les frontières, quand il touche la main de l’impur, quand il aborde celui qu’on ne veut pas à sa table et qu’il mange avec lui, quand il sert au lieu de se faire servir comme tout à l’heure, au repas de la cène, il nous servira le salut, la grâce et le pardon ; la vérité encore, quand il donne au lieu de calculer promptement ce qui lui reste. Jésus est la vérité quand il se dispute avec les tradis de son camp sur les questions de société, quand il prend la responsabilité d’accepte de dialoguer avec un officier romain de l’armée d’occupation et qu’il soigne sa fille, quand il refuse de condamner la femme adultère et qu’il révèle la violence atroce des hommes qui veulent la lapider, ou encore quand il refuse de voir dans le handicap et la maladie une malédiction, quand il pleure son ami Lazare et qu’il le ressuscite pour damer le pion à la mort une première fois comme pour l’avertir qu’à la seconde, le jour de Pâques, ce sera définitif et qu’elle n’aura plus le dernier mot ; la vérité quand il apprécie de vivre pleinement des moments de grâce comme celui de l’onction à Béthanie où plutôt que de rester dans une perspective comptable et pleine de reproche, déplorant par exemple l’inutile dépense de la femme qui le parfume si chèrement, il annonce sa mort et sa résurrection et considère ce parfum comme un embaumement anticipé de celui qui ne pourra pas avoir lieu au tombeau vide, la vérité quand il accomplit des gestes symboliques signifiant qu’il se tient au service des hommes, la vérité encore, celle d’un pardon indépassable quand il sait que Pierre le renie et qu’il ne le tue pas sur le champ mais qu’il en fait son principal porte-parole, lorsqu’il laisse Judas faire ce qu’il a à faire, librement, et nous permet de comprendre ainsi que nous sommes libres nous aussi de le trahir ou de le suivre, la vérité quand il crie sur la croix son effroi et sa douleur, comme chacun de nous crie ses détresses intérieures et pleure la mort, en une longue plainte, de son ami ou de son conjoint tant aimé.
La vérité en Christ, ici, est cette responsabilité que prend Jésus de vivre sa foi pleinement dans le monde : elle est celle à laquelle nous sommes invités.
La responsabilité de vivre une vie d’homme, dans notre monde, simplement, pleinement, dans la confiance éperdue en celui qui de tous temps nous aime, nous accompagne et nous attend.
Je veux conclure maintenant cette méditation en vous redisant combien j’ai voulu lire et relire l’évangile avec vous, depuis toutes ces années, non pas comme un catéchisme à répéter sans cesse ou comme une loi immuable et froide, mais, selon le mot de Jean Calvin que je ne peux pas omettre de citer ce jour, comme une « doctrine de vie ». Qui engage non pas seulement nos existences du bout de la spiritualité ou de l’intelligence mais entièrement, en plénitude, corps et âme, dans la liberté et la responsabilité, de sorte que c’est toute notre vie qui rend gloire à Dieu, y compris dans ses tristesses et ses fragilités, dans ses détresses et dans ses vanités.

Toute la vie pour la gloire de Dieu en Jésus Christ et dans la communion du Saint-Esprit !

Amen