Avec Christ et en Christ, nous sommes responsables – 1 Jean 3, 18-24 et Jean 15,1-8

Prédication du pasteur Samuel Amedro, le dimanche 29 avril 2019

« Je suis venu te dire que je m’en vais… » Ces premiers mots d’une chanson de Serge Gainsbourg m’habitent au moment de relire le discours d’adieu de Jésus à ses disciples… « Et tes larmes n’y pourront rien changer. » Comment accepter l’inévitable ? Sa mort programmée, comme toutes les morts d’ailleurs, empêche de voir au-delà. Elle fait obstacle. Elle bouche l’horizon. Et puis l’absence crée une incertitude. Le manque laisse derrière lui un espace indéterminé dont il est difficile d’imaginer qu’il puisse porter du fruit, produire du neuf, ouvrir du potentiel. Sur quel chemin nous aventurer puisqu’il est parti ?

« Nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde sans Dieu (…) Avec Dieu et devant Dieu, nous vivons sans Dieu. » disait Dietrich Bonhoeffer[1]. C’est par cette phrase énigmatique tirée d’une de ses dernières lettres, écrite en prison en juillet 1944, que je terminais mon message il y a 15 jours et je crois qu’il avait déjà vu juste. Notre monde est devenu autonome, adulte et le retour tonitruant des religions n’en est que le symptôme paradoxal. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette présence (pour ne pas dire cette pression) quotidienne des questions religieuses sur l’espace publique ne signe pas une revanche de Dieu après quelques décennies de sécularisation post-soixantuitarde, mais bien au contraire une constante et bien réelle perte d’influence sur les consciences. Il nous faut prendre un peu de recul historique pour que le phénomène apparaisse dans toute sa limpidité : de Constantin (272-337) à Grégoire VII (1015-1085), la religion chrétienne s’est imposée dans tous les champs de la connaissance et de la vie humaine tant au niveau politique qu’au niveau artistique. Tout le Moyen-Age est marqué par cette omniprésence du religieux et il faudra attendre le XVIème siècle et la Réforme protestante pour voir entamer le long chemin vers l’autonomie de l’homme sur le plan moral (Michel de Montaigne), politique (Machiavel), les sciences naturelles (Nicolas de Cues et Giordano Bruno), le religieux (Jean Calvin et Sébastien Castellion), au niveau philosophique (Bayle, Descartes, Spinoza), de la Raison (E. Kant), du Droit (Grotius puis Hegel) et même au niveau spirituel et théologique (Feuerbach) : il n’est pas un domaine qui n’ait été marqué par cette lente mais inexorable prise d’autonomie de l’homme. Et jusqu’à aujourd’hui ce mouvement d’émancipation ne s’est pas démenti. J’ai essayé de faire le tour de tous les sujets du moment et de tous les domaines de la vie publique : est-il une seule question pour laquelle nous demandons à Dieu de guider nos choix et de conduire nos décisions ? Pour la recherche scientifique (intelligence artificielle et trans-humanisme), dans la vie sociale (pensons aux débats sur le mariage pour tous, les violences faites aux femmes, la protection de la planète). Pensons aux sujets politiques qui nous agitent préoccupent : gestion de la crise à la SNCF, les réformes de l’éducation nationale, de la formation professionnelle, de la santé ou de la justice, la question de la guerre en Syrie, la question ô combien cruciale pour notre avenir du réchauffement de la planète… Pensons également à la création artistique : théâtre, musique, littérature, cinéma, peinture : est-ce qu’il y a encore un art sacré ? Les artistes eux-mêmes n’ont-ils pas montré les premiers la voie vers l’émancipation de leur créativité ? Il faudrait également regarder comment se passent nos débats éthiques concernant la fin de vie (qui définit ce que c’est que la dignité humaine dans le droit revendiqué de mourir dans la dignité ?), la gestation pour autrui, la procréation médicalement assistée pour des personnes qui sont fertiles mais dont les choix de vie ne sont pas féconds comme le dit le texte de la FPF sur les questions de bioéthique.

Personne ne fait appel à Dieu, à sa foi, à ses convictions pour faire ses choix : lequel d’entre nous a lu la Bible ou prié au moment d’aller poser son bulletin de vote aux présidentielles ? Nous en sommes là. Nous avons tous appris à venir à bout de ces questions importantes sans faire appel à « l’hypothèse de travail : Dieu » C’est la réponse faite par le mathématicien de l’ère napoléonienne Pierre-Simon de Laplace dans son Traité de la mécanique céleste (1799-1825) à la question demandant où se trouvait encore une place pour Dieu dans son système, il répondait : « Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse »

Pour guider la recherche scientifique, prendre des décisions politiques, faire des choix économiques, réviser nos lois de bioéthique, jusqu’aux moindres décisions que nous prenons au quotidien, l’hypothèse « Dieu » ne s’impose plus comme nécessaire et je ne suis pas certain qu’il faille s’en plaindre. Tant qu’à construire notre vie, autant assumer la responsabilité de nos choix sans se cacher derrière une prétendue révélation de la volonté de Dieu qui nous rassure à bon compte. L’heure est à l’anthropocène, cet âge de l’humanité adulte où il n’est plus question de se cacher derrière les forces de la nature ou les commandements de la divinité pour masquer nos responsabilités quant au devenir de la planète. Et pourtant cela n’est pas sans angoisse quant à l’avenir. Il me semble que la résurgence éruptive du religieux que tout le monde constate ici ou là n’est que le symptôme de l’inquiétude humaine devant l’immensité de la responsabilité qui se dévoile devant nos pas… Comme l’enfant à qui on a enlevé les petites roulettes qui stabilisaient son vélo et qui prend soudain conscience qu’il est seul responsable de sa sécurité et qu’il lui est impossible d’arrêter de pédaler sous peine de perdre l’équilibre.

Chassée par la porte, la religion tente de revenir par la fenêtre et nous assistons à de multiples tentatives pour sauver son fonds de commerce, « ménager une place à la religion dans le monde ou contre lui.[2] »

  • Si elle semble avoir capitulé pour les questions séculières, l’apologétique chrétienne a cherché son refuge et son salut dans les « questions dernières » : la mort, la vie, la culpabilité « auxquelles Dieu seul peut répondre et pour lesquelles on a besoin de lui, de l’Eglise et du pasteur. » Chassée de la réalité, la religion se réfugie donc dans l’« arrière-monde » de l’au-delà, de l’après-la-mort… Mais qu’arrivera-t-il le jour où les gens se passeront de nous pour ces questions ? Pourquoi faire de Dieu le bouche-trou de nos connaissances et de nos ignorances ? Pourquoi faire de Dieu un migrant que l’on reconduit à la frontière de nos vies, que l’on expulse de la réalité de nos existences ? Pourquoi acceptons-nous de faire de Dieu un étranger en situation irrégulière ?
  • Une autre stratégie de résistance consiste à rapatrier la question de Dieu dans l’intériorité, l’intime, la vie privée pour soigner le mal-être et le désespoir supposé d’une vie sans Dieu, dénigrant les petits bonheurs, les joies séculières, les plaisirs humains pour traquer le client. Ainsi fleurissent les psychothérapeutes et autres philosophies existentielles qui scrutent notre intimité pour y glisser la religion comme solution magique. C’est ainsi que les secrets d’alcôve sont devenus le terrain de chasse des directeurs de conscience d’aujourd’hui, explorant les recoins sombres de l’humanité, fouillant les poubelles des gens comme le feraient des paparazzi, ils misent sur les fragilités et les faiblesses pour se refaire une santé et réintroduire Dieu en fraude. Elle n’offre qu’un regard de soupçon et de défiance vis-à-vis de chacun dans « une sorte de satisfaction mauvaise de savoir que chacun a ses côtés faibles[3]» dans une sorte de revanche de la médiocrité.
  • Dernière stratégie en date, la plus inquiétante peut-être, ce qu’on appelle la « radicalisation » religieuse dont les analyses des spécialistes montre qu’elle touche prioritairement la jeunesse. Cette radicalisation se fait toujours à partir du dénigrement du monde marqué par le péché, un monde perdu voué à la destruction et à la disparition. La religion offre ainsi le moyen de s’extraire d’une réalité qui ne veut plus d’elle en empruntant une posture de dénonciation et de rupture : ce n’est pas le monde qui nous refuse, c’est nous qui rejetons ce monde pourri. Elle ne voit rien de la beauté, de la joie, du plaisir, de la gratuité, de la gentillesse. Elle ne voit que le fumier, pointe les problèmes, les faiblesses et les fragilités.

En acceptant la Croix, Dieu met un terme à toutes ces stratégies médiocres vouées à l’échec, ces tentatives désespérées de manipulation de l’humanité pour garder le pouvoir. La Croix marque le dépouillement radical de ce Dieu qui accepte de tout perdre pour ne rien garder contre nous.

Est-ce à dire que l’athéisme représente une étape normale et inévitable dans l’évolution de l’humanité devenue enfin adulte et responsable d’elle-même, reléguant la foi religieuse dans l’enfance, genre « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Devenu homme, j’ai mis fin à ce qui était propre à l’enfant. (1 Co 13,11) » ?

Jésus anticipe cette question et tend devant nous un arc métaphorique qui nous ramène à l’essentiel et pointe dans la bonne direction en nous donnant à penser. Vigneron – vigne – sarments – fruits : ne vois-tu pas le lien naturel, quasi essentiel qui relie chacun dans son être-même. Le vigneron n’est vigneron qu’à cause de sa vigne. Le sarment n’existe que parce qu’il fait partie du cep. Le fruit ne vient que parce que le sarment est nourri par la vigne, elle-même objet de toute l’attention du vigneron qui émonde ce qui est desséché. Entre le Père, le Fils, les disciples et leurs œuvres, il existe un lien naturel qui ne dépend ni de la décision ni des efforts des disciples. Ce lien est le lien vital qui porte notre existence. « Je suis la vigne. » Cette parole de Jésus affirme à l’indicatif. Elle révèle la nature profondément spirituelle de l’humanité. Vouloir s’en détacher relèverait du suicide comme si un sarment pouvait choisir de vivre sa vie en dehors de ce qui lui donne son être. Ce lien structurel et vital ne dépend même pas de la présence ou de l’absence de Jésus auprès des disciples. Ce lien avec Dieu est. Tout simplement. Je n’ai pas à le créer, à le fabriquer mais à le recevoir comme on reçoit sa propre vie. Parce que je suis vivant, je suis en Christ, avec Christ, relié à lui par chaque cellule de mon être vivant. Je n’ai donc pas non plus à chercher à porter du fruit : le simple fait d’être vivant est porteur de fruit. La vie que je reçois de la main de Dieu et qui se maintient malgré tout en Christ est par elle-même porteuse de vie. C’est à partir de cet indicatif qui affirme et révèle que peut s’entendre l’impératif qui nous interpelle et nous engage : « Demeurez en moi ! »

Dans un monde résolument autonome d’une humanité définitivement adulte, il n’est pas question d’essayer de reconquérir un territoire perdu d’une emprise religieuse sur le monde ou sur les consciences ! Par contre, Jésus ouvre devant nos pas ce que devrait/pourrait être la vie et la mission de l’Eglise.

Mes petits-enfants, n’aimons pas en paroles et de langue mais en acte et dans la vérité ; à cela nous reconnaîtrons que nous sommes de la vérité… Ces paroles de la première lettre de Jean (3,18s) nous proposent de comprendre l’Eglise comme un lieu de vérité (on ne fait pas semblant) et de miséricorde (on est accepté tel qu’on est). Demeurez-en moi et moi en vous dit Jésus à ses disciples : cette inhabitation réciproque fait de l’Eglise un corps, un espace de communion et d’interdépendance : nous sommes liés, reliés, dépendants les uns des autres, par-delà les frontières et les espaces (l’Eglise est par essence universelle et fraternelle : aucune exclusion n’est possible).

 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, le vigneron l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde afin qu’il en porte davantage. Ces paroles de Jésus m’incitent à comprendre l’Eglise comme un espace qui émonde, qui nettoie, qui enlève ce qui est desséché dans notre vie, ce qui ne porte pas de fruit, ce qui nous encombre. J’entends là quelque chose comme un nécessaire espace de silence dans le brouhaha du monde, un espace qui permette de s’extraire et de s’arrêter un instant avant de repartir.

Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera. Voilà pourquoi celui qui vient dans ce temple doit pouvoir trouver un espace de prière où il pourra déposer ce qui lui pèse, ce qui fait poids, lourdeur, fardeaux : Venez à moi vous qui êtes chargés et fatigués et je vous donnerai du repos (Matt 11,28) Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix (Jean 14,27). Que cette Eglise soit un espace qui allège, qui rend léger pour les voyageurs de passage.

Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. Il faut donc que dans le silence qui apaise, une parole soit dite, portée clairement, prononcée sans détour. Jésus parle et c’est à l’Eglise de faire entendre sa voix. Non pas de manière tonitruante mais comme le murmure subtil d’une voix intérieure qui me fait résonner cette Parole du Christ qui demeure en moi comme je demeure en lui. Notre mission consiste donc à offrir un espace d’écoute d’une Parole vraie qui donne à penser, à réfléchir, à comprendre, à démystifier l’idolâtrie comme l’illusion, qui dévoile ce qui voudrait rester dans l’ombre.

Demeurez en moi… Il y a là quelque chose de la permanence, de la durée longue, de l’engagement qui dure, de la promesse qui défie le temps. J’entends là comme un appel à faire de l’Eglise un espace de mémoire et de fidélité où l’on se souvient de ce qui est éternel, où l’on garde une place pour le temps long et les cheveux blancs, un espace qui nous sort de la tyrannie du présent et de l’instantané.

Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. Ces derniers mots de Jésus ouvrent sur l’avenir avec espérance et sans crainte. L’impératif de la fidélité est gros d’une espérance qui ouvre un possible, un futur, un demain. Non le monde n’est pas voué à sa perte. Oui l’Eglise peut être et doit être l’espace d’une indignation qui refuse le nihilisme et en même temps, elle est porteuse d’une espérance. Ensemble imaginons l’utopie d’un Royaume différent. Ici commence le temps de notre responsabilité et de nos décisions. Dans notre Eglise, on ne vous dira jamais ce qu’il faut penser, croire, décider ou pour qui voter. Vous êtes adultes et ceux qui ne sont pas membres de l’église sont aussi des adultes. « Avec Dieu et devant Dieu, nous vivons sans Dieu. » Avec Christ et en Christ, nous vivons en adultes responsables de notre monde.

[1] D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, 2006, p.431. Lettre du 16.07.1944.

[2] D. Bonhoeffer, op. cit., p.388. Lettre du 08.06.1944.

[3] ibid, p.412.