Apocalypse 13, 1-8 – « L’apocalypse annonce tous les recommencements du monde »

dimanche 14 novembre 2010 – par François Clavairoly

13 1 Puis je vis une bête sortir de la mer. Elle avait dix cornes et sept têtes ; elle portait une couronne sur chacune de ses cornes, et des noms insultants pour Dieu étaient inscrits sur ses têtes. 2 La bête que je vis ressemblait à un léopard, ses pattes étaient comme celles d’un ours et sa gueule comme celle d’un lion. Le dragon lui confia sa puissance, son trône et un grand pouvoir d . 3 L’une des têtes de la bête semblait blessée à mort, mais la blessure mortelle fut guérie. La terre entière fut remplie d’admiration et suivit la bête. 4 Tout le monde se mit à adorer le dragon, parce qu’il avait donné le pouvoir à la bête. Tous adorèrent également la bête, en disant : « Qui est semblable à la bête ? Qui peut la combattre ? »

5 La bête fut autorisée à prononcer des paroles arrogantes et insultantes pour Dieu ; elle reçut le pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. 6 Elle se mit à dire du mal de Dieu, à insulter son nom et le lieu où il réside, ainsi que tous ceux qui demeurent dans le ciel. 7 Elle fut autorisée à combattre le peuple de Dieu et à le vaincre e ; elle reçut le pouvoir sur toute tribu, tout peuple, toute langue et toute nation. 8 Tous les habitants de la terre l’adoreront, tous ceux dont le nom ne se trouve pas inscrit, depuis la création du monde, dans le livre de vie, qui est celui de l’Agneau mis à mort.
Chers amis, frères et soeurs en Christ,

Est-ce qu’il s’agit de Néron (54-68), de Vespasien (69-79), de Titus (79-81), de Domitien (81-96) ? Nul ne le sait vraiment, mais le récit hallucinant de l’Apocalypse est suffisamment elliptique pour laisser supposer à son lecteur qu’il peut s’agir, dans le récit, du règne de l’un d’entre eux : ces empereurs à qui le pouvoir donnait une légitimité quasi divine, et qui avaient le droit de vie et de mort sur quiconque, qui pouvaient faire ou défaire la cour, nommer ou révoquer tel collaborateur, avaient cependant affaire, dès les débuts de l’Eglise, à des hommes et des femmes qu’on appelait chrétiens, qui refusaient de sacrifier à leur culte païen et ne se laissaient pas faire.

Sacrifier au culte de l’empereur n’était apparemment pas grand chose. Saluer une effigie, au carrefour des villes où se trouvait un autel sur lequel brûlait quelque encens et donner quelque offrande, suffisait à marquer une appartenance, une obédience, une reconnaissance.

Mais les chrétiens de ces temps-là résistaient à ces petites choses, comme aux grandes, c’est à dire à la reconnaissance d’une autre seigneurie que celle du Christ et d’une autre filiation divine que celle de Jésus.

Devant cette posture de refus, la bête se déchaîne et le pouvoir administratif, politique et policier de Rome entre en action. Il entreprend un processus de persécution. Sous Néron tout d’abord, puis sous Domitien notamment. L’un causera le martyre de Pierre et Paul, selon la tradition, l’autre l’exil de Jean à Patmos. Les trois colonnes de l’Eglise sont ainsi touchées par la bête, c’est à dire par la prétention de l’homme à tout réguler dans le monde, les corps et les esprits, du haut de la hiérarchie au plus profond des catacombes.

L’apocalypse, alors, résonne comme un cri de révolte et de détresse, et se déploie comme un message d’espérance.

Un cri de détresse et de révolte avec ses passages déchirants, ses textes au langage désarticulé et parfois obscur, parfois codé, et dont les seuls connaisseurs des prophètes d’Israël, en particulier Ezéchiel, reconnaissent en filigrane les visions défigurées et les liturgies transfigurées…

Mais aussi un message d’espérance. L’apocalypse est d’abord et avant tout un message d’espérance.

Elle n’annonce pas l’avenir ! Et nous n’y trouverons pas, après tous ceux qui déjà ont vainement tenté de le faire, les clefs du futur ou la date de la fin du monde. Elle n’est pas divination mais déchiffrement du temps présent, invitation à le vivre et à le traverser avec courage.

Elle n’annonce pas l’avenir mais parle d’aujourd’hui dans son obscurité pourtant déjà illuminée par Christ.

En effet, c’est en son cœur même, au chapitre 12, juste avant le récit du chapitre 13, qu’elle raconte la victoire du ressuscité, la Pâques de tous les humiliés et des persécutés du monde.

L’apocalypse n’annonce pas la fin du monde, elle l’expérimente déjà au moment même où, avec le lecteur et en communion avec lui, elle parle d’exil, d’épreuve et de des terribles questionnements d’ordre spirituel que chacun peut connaître.

Elle désigne non pas un après demain terrifiant où des astres tomberaient sur notre planète à cause d’une vengeance -de quelle sorte de dieu parlerait-elle !- mais un aujourd’hui pathétique où nos contemporains chrétiens -et d’autres avec eux, d’autres croyants, d’autres opposants, d’autres victimes- sont molestés, massacrés ou humiliés pour leur foi, attendant un secours et une parole de réconfort.

Elle montre non pas un ciel menaçant, là-haut, inaccessible, mais l’Irak, la Corée du Nord ou Haïti par exemple, ou encore ces cohortes de réfugiés en Afrique et ses innombrables petites gens qui meurent en fuyant leur pays, le pauvre Lazare au coin de nos rues.

L’apocalypse dénonce et conteste la bête, c’ette réelle puissance dont disposent les hommes, puissance qu’ils mettent au service de l’oppression et de la comédie du pouvoir plutôt qu’au service des pauvres et des petits.

La bête, ici, n’a rien à voir ou si peu, entendons-nous, avec notre régime politique, dans notre pays, ni avec notre pouvoir, plutôt « bébête » qu’autre chose en vérité, mais elle symbolise ce que précisément le Christ vient contester de fond en comble : dans le langage codé du récit, souvenez-vous, cette contestation est menée sans crainte : d’un côté l’agneau, le Christ sauveur, et de l’autre la bête, l’oppression ; l’un avec sept cornes, l’autre avec dix ; l’un portant un nom glorieux, l’autre un nom blasphématoire ; l’un blessé mortellement mais ressuscité, l’autre blessé et seulement guéri ; l’agneau victorieux qui combat pour les siens et parle au nom de Dieu, et la bête qui combat les saints et parle au nom du dragon.

Cette mise en récit d’un combat céleste était sans doute nécessaire pour que les chrétiens désorientés et affolés dans ces temps de trouble, retrouvent quelques repères dans une narration saisissante qui oriente clairement le regard vers l’espérance, non vers la peur et le doute. Comme aujourd’hui, nos Eglises essaient, à leur façon, de trouver leur chemin dans ce monde incertain et dangereux, par l’analyse qu’elles font des problèmes et des questions vives, par le discernement du temps présent et leur mise en récit, en prédications, en commentaires et en déclarations de foi.

La bête peut, certes, se comparer encore à tel ou tel régime dictatorial, mais elle possède bien d’autres ressources, tel le monstre a plusieurs têtes, et elle sévit ici et là par le terrorisme, par les tracasseries administratives, par les mafias, par les menaces de mort, et elle se trouve aidée, c’est un comble, par telle situation politique désastreuse, par telle catastrophe naturelle, et elle déstabilise même les plus solides.

Et c’est d’aujourd’hui qu’il s’agit.

L’appel est lancé à l’espérance, à l’engagement, non pour demain mais pour maintenant : lorsqu’on entend un cri de détresse, ne répond-on pas le plus vite possible [1] ?

L’apocalypse, telle une sentinelle à la proue de la bible, telle la vigie sur la barque de l’Eglise, veille et garde les yeux ouverts pour saisir dans l’obscurité de nos vies la lumière de la résurrection, éclair déchirant la nuit, et signe définitif de la victoire du Christ sur toute mort. Elle révèle -tel est le sens de son nom- à qui sait la lire avec les yeux de la foi, l’évangile de Jésus-Christ, et la bonne nouvelle de tous les recommencements du monde qu’il nous est donné de vivre,

Amen
[1] Aujourd’hui est lancé l’appel en faveur de Haïti par l’AECE