Apocalypse 1, 10-19 – La Bible dans une main, le Journal dans l’autre 

Dimanche 18 septembre 2016, par le Pasteur Michel Leplay

Comme l’écrivait le voyant, l’Apocalypse – qui veut dire Révélation et non pas catastrophe, puissions-nous être, ce matin, « saisis par l’esprit au jour du Seigneur ». Je suis, pour ma part, saisi de joie en vous retrouvant et saisi de crainte devant la tâche de la prédication. Que l’Esprit nous permette de demeurer dans la joie qui demeure et d’annoncer sans crainte la Parole de Dieu.

St Jean, qui est pour nous le premier et le grand paroissien du Saint-Esprit, raconte qu’il « entendit derrière lui une puissante voix ». Celle-ci, à mon avis, ne peut être que la voix qui est avant nous, la parole qui nous précède, la voix de Moïse sur la montagne nous apportant les dix paroles commandées du Décalogue, la voix de Jésus dans la plaine nous recommandant les sept demandes du Notre Père. La voix d’avant, la voix d’hier, la voix première, parole initiale, « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », et la basse continue du Seigneur quand « la Parole a été faite chair et a habité parmi nous ». Ainsi, les deux testaments témoignent de « cette puissante voix que nous entendons derrière nous », depuis que « au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » de la Genèse, jusqu’au prologue de l’évangile de Jean « Au commencement était la parole, et la parole était Dieu », en passant par le Psaume « Avant que tu fus tissé dans le sein de ta mère, je te connaissais »…

Alors, il est dit au voyant par cette voix d’avant « Ce que tu vois, écris-le dans un livre » en grec BIBLOS. Vous avez bien entendu : BIBLOS, un livre, le livre, la Bible, une bibliothèque dont nous avons ce matin lu des extraits de trois livres. Et du dernier d’entre eux qui ferme la marche des témoins qui nous précèdent.

La BIBLE est ainsi en quelque sorte, en ce jour du Seigneur, notre « journal du dimanche »…

Notre génération maintenant vieillissante, s’était souvenu d’un aphorisme prêté à Karl Barth et qui nous tenait lieu de viatique pour notre ministère : « Le chrétien doit avoir la Bible dans une main et le journal dans l’autre ». Le professeur bâlois de théologie avait répondu au cours d’une interview en 1963.

« Les jeunes ne peuvent pas seulement étudier la théologie et regarder les nuages du ciel, il faut regarder la vie telle qu’elle est : oui, la lire dans le journal. Donc, ici la Bible, là le journal – les deux vont nécessairement ensemble. S’il ne s’agit pas de lire le journal sans la Bible, il ne s’agit pas non plus de lire la Bible sans le journal ». Et déjà, dans une interview du 11 novembre 1918, le jeune pasteur suisse avait conseillé : « prenez votre Bible et prenez votre journal. Mais interprétez le journal à la lumière de la Bible » ! Paul Ricœur reprenant Max Weber, mettra en tension la morale personnelle de conviction religieuse et la morale sociale de responsabilité politique.

Arrêtons-nous un instant sur la Bible, ce livre de papier, qui garde les traces d’une parole éternelle, le papier du journal et son éphémère écriture du jour.

Par commodité pour cet inventaire et paresse culturelle, je m’en tiendrai aux journaux papier, quotidiens ou hebdomadaires, en kiosque ou par abonnement. Voyez plutôt une diversité aussi vaste que celle de la Bible elle-même, Je les cite en désordre, avec des points d’humour qui ne vous étonneront pas. Car le journal dans une main signifie concrètement pour les uns le FIGARO, quotidien des familles bien-pensantes et parfois divisées, ou le MONDE, ce quotidien du soir qui se veut être la lumière du matin, ou encore pour citer les plus grands titres de la presse, l’HUMANITE qui porte si mal le programme de son titre, LIBERATION qui en toute liberté nous entraine parfois à trop de liberté, et parmi le autres, je n’en retiens que trois, MATCH- avec ses concours de mots et de photos, les ECHOS pour les économes de la sagesse financière, l’EQUIPE qui annonce le meilleur esprit communautaire et pour clore cette liste incomplète, le quotidien la CROIX bien souvent plus chrétien que catholique si l’on peut dire, et notre hebdomadaire REFORME, le plus ancien de la presse française, qui est protestant sans animosité, actuel sans servilité, plus biblique qu’ecclésiastique, l’hebdo qu’il vous faut pour conjuguer au mieux le journal et la Bible.

Je signale en passant que ce matin, à cette heure même, l’émission de Présence protestant à la TV est consacrée à un reportage sur le journal REFORME.

Après cette embardée sur le journal qui est, disons dans notre main gauche, j’en viens à la Bible, autorité ancienne, actuelle et décisive pour les Eglises de la Reforme comme pour toute chrétienté normale. Après ses premières paroles que nous avons méditées sur l’écriture d’un livre au jour du Seigneur, l’apôtre Jean ajoute : « Je me retournai pour voir une voix qui me parlait…»

Se retourner, c’est faire un demi-tour, tourner le dos, changer d’horizon, ce qui impliquerait que l’écrivain et le lecteur du livre se détournent du papier et des lettes pour « regarder la voix qui parle ». Alors, la Bible n’est plus seulement du papier blanc de lettres noires, mais une sorte de « journal parlé’’, comme le « porte-parole » d’un Dieu dont la voix se donne à entendre et à voir. Mais quelle histoire, surréaliste, du papier fragile avec son encre noire et une parole certaine dans la lumière ! Il voit sept chanceliers d’or, les sept églises d’Asie mineure, à l’époque, comme les communautés chrétiennes du 8° arrondissement de Paris ! Alors, écoutons à notre tour ce que « l’Esprit dit aux Eglises ». Aux Eglises sur la terre des hommes et leur histoire quotidienne.

Et là j’en reviens, pour conclure, au journal, au quotidien, papier, écran, ou voix qui nous parle de notre solitude et des béatitudes, de l’actualité temporelle des hommes et de l’éternité éternellement présente de Dieu lui-même.

Le paradoxe, pour conclure cette chevauchée un peu désordonnée, est que le papier, pour en rester à la galaxie Gutenberg, le papier qui porte les mots des nouvelles et de la Parole, papier journal ou papier-bible, ce papier fait écran, il nous protège du choc impitoyable de la réalité, soit celle de l’actualité humaine vécue, soit celle de la sainteté divine entrevue. Deux exemples.

Pour le JOURNAL, dans une main, il y a une distance qualitative entre ce qu’il me raconte et ce que je vois dans mon quartier : des centaines de migrants échoués à Paris. C’est proprement ingérable et tant les aides particulières, que les solutions politiques sont momentanément insuffisantes. On mesure ainsi la distance entre savoir par le journal et voir dans la rue.

Quant au papier-bible, aussi respecté et noble que le papier journal est de tous usages populaires, il est aussi écran. Les vieux sages juifs du hassidisme disaient que le nom imprononçable de Dieu les protégeait de la vue insupportable de sa gloire ; « Nul ne peut voir ma face et vivre »… et l’écriture même de la Thora nous protège de la parole tellement lumineuse qu’elle nous brûlerait sans cet écran.

Ainsi le papier, de la Bible ou du journal est-il ce qui garde le témoignage et qui en même temps nous garde de l’incandescence. « L’Eternel, béni soit-Il, a dû restreindre l’intensité de sa lumière infinie pour créer les mondes afin qu’ils puissent recevoir cette lumière sans être aussitôt anéantis » (Le Maggid de Mezeritch, C. Chalier, p.159).

Toutes proportions gardées, quand nous célébrons la Sainte-Gène, il est juste et bon que le corps et le sang du Seigneur soient représentés par du pain et du vin et les paroles liturgiques conservées sur le papier.

Alors, en mémoire de lui, dans l’aujourd’hui de Dieu, le journal dans une main et la bible dans l’autre, nous sommes en communion avec et en lui les uns avec les autres.

Mais pour conclure, avec quelque audace, et puisque nous allons célébrer la Sainte-Cène, voici dans une main notre pain quotidien, fruit de la peine des hommes et du soleil de Dieu, et dans l’autre, à droite, la coupe du Royaume et le vin du sacrifice de Jésus-Christ et de la joie du Royaume de Dieu.

Amen