Actes 6-7. – « Étienne »

dimanche 26 décembre 2010 – par Rodolphe Kowal, étudiant à l’Institut protestant de théologie.

 

6 1 En ce temps-là, alors que le nombre des disciples augmentait, les croyants de langue grecque se plaignirent de ceux qui parlaient l’hébreu : ils disaient que les veuves de leur groupe étaient négligées au moment où, chaque jour, on distribuait la nourriture. 2 Les douze apôtres réunirent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il ne serait pas juste que nous cessions de prêcher la parole de Dieu pour nous occuper des repas. 3 C’est pourquoi, frères, choisissez parmi vous sept hommes de bonne réputation, remplis du Saint-Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de ce travail. 4 Nous pourrons ainsi continuer à donner tout notre temps à la prière et à la tâche de la prédication. » 5 L’assemblée entière fut d’accord avec cette proposition. On choisit alors Étienne, homme rempli de foi et du Saint-Esprit, ainsi que Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, d’Antioche, qui s’était autrefois converti à la religion juive. 6 Puis on les présenta aux apôtres qui prièrent et posèrent les mains sur eux. 7 La parole de Dieu se répandait de plus en plus. Le nombre des disciples augmentait beaucoup à Jérusalem et de très nombreux prêtres se soumettaient à la foi en Jésus.8 Étienne, plein de force par la grâce de Dieu, accomplissait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple. 9 Quelques hommes s’opposèrent alors à lui : c’étaient d’une part des membres de la synagogue dite des « Esclaves libérés », qui comprenait des Juifs de Cyrène et d’Alexandrie, et d’autre part des Juifs de Cilicie et de la province d’Asie. Ils se mirent à discuter avec Étienne. 10 Mais ils ne pouvaient pas lui résister, car il parlait avec la sagesse que lui donnait l’Esprit Saint. 11 Ils payèrent alors des gens pour qu’ils disent : « Nous l’avons entendu prononcer des paroles insultantes contre Moïse et contre Dieu ! » 12 Ils excitèrent ainsi le peuple, les anciens et les maîtres de la loi. Puis ils se jetèrent sur Étienne, le saisirent et le conduisirent devant le Conseil supérieur. 13 Ils amenèrent aussi des faux témoins qui déclarèrent : « Cet homme ne cesse pas de parler contre notre saint temple et contre la loi de Moïse ! 14 Nous l’avons entendu dire que ce Jésus de Nazareth détruira le temple et changera les coutumes que nous avons reçues de Moïse. » 15 Tous ceux qui étaient assis dans la salle du Conseil avaient les yeux fixés sur Étienne et ils virent que son visage était semblable à celui d’un ange. 71 Le grand-prêtre lui demanda : « Ce que l’on dit de toi est-il vrai ? » 2 Étienne répondit : « Frères et pères, écoutez-moi. Le Dieu glorieux apparut à notre ancêtre Abraham lorsqu’il était en Mésopotamie, avant qu’il aille habiter Haran,

7 51 « Vous, hommes rebelles, dont le coeur et les oreilles sont fermés aux appels de Dieu, vous résistez toujours au Saint-Esprit ! Vous êtes comme vos ancêtres ! 52 Lequel des prophètes vos ancêtres n’ont-ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui ont annoncé la venue du seul juste ; et maintenant, c’est lui que vous avez trahi et tué. 53 Vous qui avez reçu la loi de Dieu par l’intermédiaire des anges, vous n’avez pas obéi à cette loi ! » 54 Les membres du Conseil devinrent furieux en entendant ces paroles et ils grinçaient des dents de colère contre Étienne. 55 Mais lui, rempli du Saint-Esprit, regarda vers le ciel ; il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. 56 Il dit : « Écoutez, je vois les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » 57 Ils poussèrent alors de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Ils se précipitèrent tous ensemble sur lui, 58 l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à lui jeter des pierres pour le tuer. Les témoins laissèrent leurs vêtements à la garde d’un jeune homme appelé Saul. 59 Tandis qu’on lui jetait des pierres, Étienne priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ! » 60 Puis il tomba à genoux et cria avec force : « Seigneur, ne les tiens pas pour coupables de ce péché ! » Après avoir dit ces mots, il mourut.

Frères et sœurs,

En ce lendemain de Noël, je voudrais vous parler d’un des premiers grands témoins du christianisme : Étienne. Le récit que nous avons lu dans les Actes des Apôtres nous éloigne un peu de l’esprit de Noël que nous voulons vivre avec les enfants. Pourquoi évoquer le récit tragique d’Étienne un lendemain de Noël ? Parce que la Parole de Dieu, exprimée soit dans la Résurrection soit dans la Nativité suscite immédiatement la réponse des croyants. Des témoins de la foi se lèvent. Étienne est l’un de ceux-là.

Notre récit soulève un point difficile et pour lequel il nous faut prendre d’importantes précautions : ce qui concerne notre regard sur le judaïsme lorsque nous commentons des passages des Écritures tels que celui-ci, dans lequel nous percevons un conflit entre les Juifs et les chrétiens. L’histoire de l’Église a été empoisonnée pendant des siècles par une doctrine terrible, celle de l’enseignement du mépris. Le mépris chrétien pour les Juifs a pu s’enraciner dans une certaine lecture – une lecture péjorative – de tels passages des Écritures. En Actes 6-7, Étienne comparaît en effet devant une assemblée qui est liée de près ou de loin à la condamnation et à la crucifixion de Jésus. L’enseignement du mépris a condamné l’ensemble du judaïsme pour cela. Cette lecture a conduit à accuser directement les Juifs du meurtre de Jésus. Nous ne pouvons plus accepter ce genre de lecture dans laquelle tout est mélangé. Il n’y a aucun rapport entre les Juifs réels que nous connaissons, qui sont nos concitoyens, nos amis, nos voisins, nos frères en Abraham et quelques responsables du Temple du début du Ier siècle.

Notre récit sur Étienne parle d’un conflit entre Juifs qui a lieu dans les années 40 du Ier siècle. Il constitue pour nous un récit exemplaire. Il nous montre la religion comme un lieu de passions violentes, hier comme aujourd’hui.

Je voudrais pour proposer de lire ce matin le récit d’Étienne avec cette idée : que le témoignage d’Étienne nous montre à quel point notre vie entière se joue dans notre foi.

Que raconte notre récit ? Tout d’abord, que le personnage d’Étienne est introduit à partir de l’histoire d’un conflit dans la communauté primitive, à Jérusalem dans les années 40. Il s’agit d’un conflit entre les hellénistes et les hébraïsants. Les veuves des hellénistes sont délaissées. Les hellénistes sont des Juifs parlant le grec et les Juifs hébraïsants sont sans doute ceux qui parlaient l’araméen. Il est intéressant d’observer que la distinction entre ces deux groupes a lieu au sein de la première communauté chrétienne, celle des disciples de Jésus. Tout se passe en effet ici au sein du judaïsme, autour du Temple.

Les personnages principaux des Actes des Apôtres (au début) sont les Douze, Pierre en tête. Ils ont comme fonction principale la prière et le service de la Parole. Pour résoudre le conflit entre hellénistes et hébraïsants qui porte sur les veuves, les Douze nomment Sept diacres, pour servir aux tables. C’est sans doute la forme la plus ancienne de diaconie chrétienne. Les Douze délèguent aux Sept une partie de leur travail pour se consacrer davantage à la prière et la Parole. Étienne est l’un des Sept.

Étienne est décrit comme un homme rempli d’Esprit saint et de sagesse, et aussi plein de foi. C’est un homme animé de ferveur religieuse à une époque où le mouvement chrétien est en pleine expansion.

Étienne est un personnage très exposé, car il est un témoin passionné et brillant. C’est pour cela qu’il est pris à parti par un groupe de Juifs issus de la synagogue des Affranchis.

Ne parvenant pas à contrer Étienne en débattant avec lui, ces Juifs en viennent à convoquer de faux témoins pour l’accuser. Étienne est accusé de vouloir changer la loi de Moïse et d’annoncer la destruction du Temple. C’est alors qu’Étienne est présenté devant le Grand Prêtre.

Devant le Grand Prêtre, le plaidoyer d’Étienne est une véritable confession de foi juive. Elle met l’accent sur le fait que le peuple d’Israël est rétif, dès l’origine, aux prophètes, ce qui explique que sont qui se situent dans cette filiation n’aient pas non plus reconnu Jésus. L’accusation est forte. Étienne remet aussi en question la notion de lieu sacré de la foi juive.

Le plaidoyer d’Étienne est irréprochable, car il contient une grande quantité de citations précises des Écritures. Il est cependant inacceptable pour ses accusateurs.

Au paroxysme de la violence de son discours, Étienne voit Jésus à la droite de Dieu. Cela apparaît comme un blasphème avéré pour ses accusateurs. Étienne est condamné à la lapidation. Jusqu’au moment ultime, Étienne confesse sa foi en Jésus.

Étienne aurait-il pu se sauver de cette mort lamentable sous les pierres ?

S’il avait reconnu le fanatisme de ses accusateurs, s’il avait évalué la violence de leur passion religieuse, peut-être aurait-il pu en réchapper.

Mais non, s’il en a été ainsi, c’est que psychologiquement, Étienne était poussé à agir de cette manière, à témoigner de sa foi de Jésus-Christ jusqu’à la mort. Il ne nous reste qu’à imaginer le contexte qui a amené des croyants comme Étienne à embrasser la foi de Jésus.

D’autre part, ce qui est décrit dans le texte des violences faites à Étienne entre en résonance avec des faits de l’actualité récente : le dernier communiqué du Conseil Œcuménique des Églises sur la situation des chrétiens aux Philippines peut nous offrir un tel exemple, pris entre des centaines. Il s’agit du témoignage d’une mère dont le fils subit la pression de soldats islamistes. Ces soldats, comme dans notre récit des Actes des Apôtres, ont recours au mensonge, au faux témoignage pour exercer leur pression sur les jeunes chrétiens. Le mère de ce garçon est bouleversée, car elle voit son fils sombrer dans la violence.

Cela se passe à l’étranger. Qu’en est-il de la violence religieuse chez nous, en France ? Nous semblons relativement protégés de cela, abrités sous un parapluie politique. Nous vivons sous un régime de tolérance religieuse. Il y a cependant un prix à payer pour cette tolérance, c’est celui de l’indifférence envers les religions. Notre foi n’est plus, pour beaucoup, que l’expression d’une préférence personnelle, un choix, une option. Or, nous savons qu’elle est bien plus que cela pour nous.

Nous, protestants, gardons puissamment en mémoire l’époque des persécutions, l’époque du Désert, et le dur combat mené par les ancêtres pour vivre légitimement en France, dans la tolérance. Ce témoignage est précieux.

Frères et sœurs,

Nous avons lu le récit d’Étienne avec cette idée que son témoignage nous montre que dans notre foi, c’est notre vie entière qui se joue.

Le martyr d’Étienne s’est déroulé sous nos yeux. Au nom de Jésus, Étienne a subi les violences d’un autre clan. Il est mort sous les pierres.

Ce témoignage est poignant à lire. Nous voyons que ce qu’il renferme est un phénomène encore – et probablement pour toujours – attaché à l’humanité, celui du fanatisme, celui de la violence religieuse, car, qu’on le veuille ou non, la foi touche à nos préoccupations ultimes. L’homme la défend parfois avec violence et cruauté.

La paix est pour nous une valeur précieuse. Elle est aussi très fragile.

En Étienne, nous avons une figure de foi et de courage qui nous inspire.

Avec cet encouragement, en investissant toute notre force pour nous opposer à la violence, nous voulons vivre d’une foi qui nous fait dire, au moment ultime « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » !

Amen.