Actes 2 v1-11 – « Des esclaves qui deviennent prophètes, signes de contestation et d’espérance »

Dimanche 4 juin 2006 (Pentecôte) – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

La pentecôte est la fête de l’Eglise rassemblée et de l’Eglise dispersée. Elle est la fête d’un peuple qui célèbre ensemble, et la fête que chacun ressent dans son cœur ici et maintenant. Elle est à l’origine d’un « vivre ensemble » dès la première communauté chrétienne, et en même temps la reconnaissance de la singularité de chaque être humain appelé par son nom. Et en ce sens Pentecôte est la fête de tous et de chacun en particulier ; elle exprime un collectif et se vit au plus profond de soi-même. Elle dit la communion des êtres et aussi la singularité de chacun d’eux.

Cinquante jours après pâques qui est l’événement de la résurrection, elle est le moment de la création de l’Eglise, non pas le bâtiment ni l’institution ou la hiérarchie, mais l’assemblée d’hommes et de femmes dignes, debout et confessants. Une création par le souffle de l’Esprit, par le feu de Dieu et par la parole du ressuscité.

Au moment où certains pourraient se laisser aller à dire que l’Evangile n’est que du vent, le souffle de l’Esprit fouette nos visages. Il exalte nos chants et nos cœurs ; alors que d’autres s’imaginent qu’il n’y a au fond de nous qu’une petite flamme vacillante, le feu de Dieu brûle nos lèvres et nous fait témoigner sur la terre entière. Et alors que d’autres encore peuvent faire le reproche à l’Eglise d’être sans parole, elle annonce les merveilles de Dieu ! L’Eglise, qui est-elle sinon chacun de nous et tous ensemble réunis ce matin ?

Vous aurez remarqué à cet égard, à l’écoute du récit du livre des Actes des Apôtres, la récurrence de ces mots « tous » et « chacun », et leurs liens entre eux, inextricables : « Tous ensemble ils étaient réunis en un même lieu », « Dans toute la maison un bruit se fit entendre », « Sur chacun d’eux se posa une flamme », « Tous furent remplis du Saint Esprit », « De toutes les nations venaient les juifs », « Tous furent surpris », « Mais chacun d’eux entendait parler dans sa propre langue », « Tous galiléens… », « Tous stupéfaits… ». La présence certainement pas aléatoire de ces mots et de leur agencement exprime simplement ce qu’est l’Eglise : un « nous » et un « je », un ensemble et des singularités, une communion et des êtres irremplaçables. Comme notre Eglise même, portant le nom commun de paroisse ou d’Eglise réformée du Saint Esprit, et comme chacun de nous portant un nom propre et unique, tel Eliott, Maxine ou Baïkal [1] : un nom unique pour une personne unique. A l’image de ce qui se joue dans le récit de la tour de Babel, où le terrible projet des hommes voulant se rendre maîtres du monde et se faire par eux-mêmes un nom, projet qui consistait à bâtir une ville pour tous, à parler une seule et même langue en une cité finalement rendue totale, totalitaire et peuplée d’une foule anonyme [2], et où Dieu intervient, heureusement, de façon salutaire, la pentecôte érige, là encore, la communion entre les êtres par le fait même de la reconnaissance de leur diversité, de leur dignité et de leur singularité [3] . Dans cette perspective, pentecôte a véritablement quelque chose à voir avec la réalité de notre monde dans lequel elle se trouve célébrée : Pentecôte peut être reçue et comprise, en effet, comme la mise en œuvre liturgique, humble et persévérante, d’un signe de contestation et d’espérance. Un signe de contestation de toutes les forces qui, précisément, déshumanisent, qui altèrent la diversité et bafouent la dignité des êtres, qui mettent en cause leur unicité et leur singularité irréductible ; contestation de tous les esclavages et de tous les projets qui mettent en danger la liberté de parole et le langage des hommes. Et espérance de toutes les libérations. Nous retrouvons, en affirmant ces choses, le sens de la pentecôte comme fête juive, fête du don de la Loi de Moïse au Sinaï, mais un loi qui libère : après la libération de l’esclavage en Egypte, un peuple, en effet, se constitue enfin en tribus, en clans et en familles, avec des noms et une identité particulière d’hommes et de femmes libres et libérés pour servir. Un peuple recevant la Loi de Moïse comme parole de vie et comme chemin à suivre [4], pour traverser le désert, symbole des épreuves de la vie.

Pentecôte est tout cela à la fois ! Elle est la fête de l’événement qui constitue des hommes et des femmes en un peuple pour le mettre en marche, au service de la dignité humaine et pour la célébration de la gloire de Dieu. Signe de contestation de tous les esclavages et signe d’espérance pour ceux qui sont enchaînés, d’une façon ou d’une autre, elle est le temps de la première prise de parole publique de l’Eglise, le temps de la première prédication, de la première audace où les disciples devenus apôtres racontent dans le langage des hommes toutes les merveilles de Dieu. Non pas celles de César, non pas la louange de l’empereur, mais les merveilles de Dieu. Cette prédication, arrimée à la tradition d’Israël, cite en tout premier lieu les mots extraordinaires du prophète Osée, faisant référence à cette libération : « Oui, sur mes esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit, et ils parleront en prophètes ! Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » Pentecôte est le jour où les esclaves deviennent prophètes, où le salut est offert à celui qui a le courage de dire qu’il croit en Dieu, et en Jésus-Christ mort et ressuscité. C’est le jour, notre jour, où de l’anonymat l’homme passe à la confession de la foi personnelle, où de la soumission il passe à la liberté, où de la mort il passe à la vie, comme le signifie ce geste étonnant qu’est le baptême : passer de la mort à la vie, par la figuration symbolique de la noyade, au moyen de quelques gouttes d’eau versées sur le front, et attester de la manifestation de la vie, par la sortie de l’eau, comme Israël sortant des eaux de la Mer rouge, libéré, vivant et victorieux. Et comme le peuple qui se trouve appelé à traverser les épreuves de la vie, le désert, la faim, la guerre et le doute, arrive enfin à la terre promise, le baptisé, lui aussi esclave devenu prophète, libéré pour servir Dieu et son prochain, est convoqué pour vivre sa vie dans l’espérance du royaume.

Pentecôte est encore tout cela : La mise en route d’un peuple, la reconnaissance de chacun de ses membres en particulier, la contestation des forces qui déshumanisent et qui rendent esclaves, et l’espérance du royaume.

Certes, il est courant de désigner pentecôte comme l’événement inaugural de l’Eglise. Il ne faudra pas oublier, cependant, que cette inauguration ouvre sur un témoignage très particulier : le témoignage d’un peuple dont l’existence même signifie cette contestation et cette espérance, dans ses liturgies, dans ses paroles et dans ses « actes »…comme le relate le Livre des « Actes » des Apôtres :

Une Eglise où tous sont appelés, et où chacun, comme l’écrit la liturgie de notre Eglise, aura sa place toujours marquée,

! אָמֵ

[1] Noms des trois personnes baptisées ce jour.

[2] Le texte de Genèse 11 est le récit d’une bénédiction de Dieu qui réalise pour les hommes qui en sont incapables, la possibilité de la reconnaissance de l’altérité, par la création des langages et l’apprentissage de la rencontre de l’autre, dans une diversité à découvrir et une histoire à vivre et à recevoir comme une grâce.

[3] « Chacun entendait parler dans sa langue » : tout le contraire, ici, et grâce à Dieu, de la pensée unique. Et toutes les possibilités offertes de communiquer dans l’espace ainsi créé, dans cet écart entre les hommes constitué par le langage humain qui est fait de la parole, de toutes ses traductions et de toutes ses interprétations infinies que sont la parabole, le conte, le mythe, l’allégorie, la narration, le songe, le raisonnement, la poésie, la philosophie, le chant, la mathématique, le théâtre, la logique, le dialogue, le roman, la lettre, la prédication, le discours politique, la déclaration d’amour, la langue de bois, le discours humoristique, la lamentation, le psaume, le discours juridique, administratif, théologique, etc…

[4] Le terme hébraïque de loi peut se traduire aussi par « voie » ou « chemin à suivre »…