Actes 2, 1-11 – « Pentecôte, où l’explosion du langage »

dimanche 12 juin 2011 – Culte de Pentecôte, par François Clavairoly

 

2 1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, les croyants étaient réunis tous ensemble au même endroit. 2 Tout à coup, un bruit vint du ciel, comme si un vent violent se mettait à souffler, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. 3 Ils virent alors apparaître des langues pareilles à des flammes de feu ; elles se séparèrent et elles se posèrent une à une sur chacun d’eux. 4 Ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’exprimer.

5 A Jérusalem vivaient des Juifs pieux, venus de tous les pays du monde. 6 Quand ce bruit se fit entendre, ils s’assemblèrent en foule. Ils étaient tous profondément surpris, car chacun d’eux entendait les croyants parler dans sa propre langue. 7 Ils étaient remplis d’étonnement et d’admiration, et disaient : « Ces gens qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? 8 Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende parler dans sa langue maternelle ? 9 Parmi nous, il y en a qui viennent du pays des Parthes, de Médie et d’Élam. Il y a des habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et de la province d’Asie, 10 de Phrygie et de Pamphylie, d’Égypte et de la région de Cyrène, en Libye ; il y en a qui sont venus de Rome, 11 de Crète et d’Arabie ; certains sont nés Juifs, et d’autres se sont convertis à la religion juive. Et pourtant nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes oeuvres de Dieu ! » 12 Ils étaient tous remplis d’étonnement et ne savaient plus que penser ; ils se disaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cela signifie ? » 13 Mais d’autres se moquaient des croyants en disant : « Ils sont complètement ivres ! »

Frères et soeurs, chers amis,

Pentecôte est une fête juive avant que d’être chrétienne. Elle est commémoration du don de la Loi au Sinaï et rappel de l’alliance avec Dieu. A cette occasion, les juifs de la diaspora venaient en pèlerinage à Jérusalem. C’est la raison pour laquelle le récit du livre des Actes qui relate cet événement en mettant en scène les disciples réunis en prière, rappelle combien il avait dans la capitale de très nombreux juifs issus de tous les pays environnants.

L’Esprit saint a donc bien choisi son jour pour que la communication soit la plus réussie possible et touche le plus grand nombre de personnes, en un même lieu. Et pour que le message passe. Pour que le dialogue ainsi instauré concerne la multitude.

S’il fallait maintenant nous redire les uns aux autres ce qu’est l’Eglise qui, pour sa part, célèbre la Pentecôte, comme elle le fait aujourd’hui dans le monde entier, nous pourrions affirmer sans conteste qu’elle est l’assemblée innombrable, visible et invisible, mystérieusement réunie par l’Esprit saint, de pèlerins du monde entier, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu sur cette terre, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu par la prière, la louange, le chant, la confession de foi, la lecture et l’écoute, c’est à dire qui entre à son tour en dialogue avec lui.

L’Eglise est l’assemblée des croyants qui, se parlant les uns aux autres, entrent en dialogue avec Dieu parce qu’il en a pris, ce jour, l’initiative.

L’Eglise est le lieu privilégié d’un dialogue où le langage humain rencontre le langage de Dieu, elle est le lieu d’une communication qui devient communion.

Et parmi les fêtes liturgiques par lesquelles elle célèbre cette rencontre dans le langage, la fe de pentecôte est sans doute la plus emblématique.

Elle est explosion du langage.

Déjà, le terme d’Eglise renvoie par son étymologie même à la notion de vocation ou d’appel, vocation adressée à chacune et chacun, appel reçu et accepté par celui ou par celle qui répond et qui entre dans une confiance imprenable.

Mais l’Eglise, ecclesia, assemblée de celles et ceux qui sont appelés, va aussi se trouver envoyée au dehors pour le témoignage, c’est-à-dire qu’elle va devoir adresser à son tour, dans le langage de la foi, l’appel reçu de Dieu à d’autres qu’à elle-même.

Et elle va transmettre ce témoignage à travers le monde dans la mission, dans l’annonce du pardon et de la grâce, dans l’oeuvre de réconciliation, partout où cela est possible, dans le geste de bénédiction et dans toutes choses qui sont de l’ordre du langage de la foi et de la reconnaissance.

L’Eglise est elle-même, si nous pouvons nous exprimer ainsi, effet de langage pour le monde.

Un effet de langage qui déploie pour toute l’humanité et pour chacun en particulier, la parole de Dieu jadis adressée à Abraham, à Moïse, à David et à tous ceux qui nous ont précédés.

Et dans cette perspective, l’Esprit saint, autrement dit l’expression tangible de l’initiative de Dieu sur nos vies, donne sens à nos existences, donne sens à nos paroles et aux mots qu’il nous faut prononcer pour que d’autres que nous entendent le message et comprennent de quoi il s’agit.

Mais de quoi s’agit-il précisément ?

Il s’agit de « proclamer les merveilles de Dieu » ! Il s’agit de reconnaître que Dieu à fait pour nous de grandes choses, qu’il nous a acceptés tels que nous sommes, qu’il nous a accueillis dans son amour et dans sa grâce, et qu’ainsi, il nous a libérés de toutes nos tentations de nous justifier nous-mêmes ou de prouver aux autres notre grande importance.

Reconnaître qu’il donne et renouvelle chaque jour la grâce de la vie, qu’il donne sens à nos existences et qu’il donne la joie, y compris dans le temps de l’épreuve et de la souffrance, une joie profonde et complète que rien ne saurait submerger.

Ensuite, « proclamer les merveilles » de Dieu revient à reconnaître que chacun peut être touché, concerné, bouleversé. Non pas seulement celui qui a la foi -celui du sérail, du dedans, de l’Eglise- mais celui qui cherche la foi et qui s’interroge, celui qui se tient au dehors ou sur le seuil et qui attend.

Et enfin, c’est attester que ce langage de Dieu qui s’adresse à nous, chacun, quel qu’il soit, peut le recevoir, l’entendre et le comprendre car Dieu parle à notre coeur, dans notre coeur…car Dieu qui parle, comme l’écrit l’auteur du récit du livre des Actes, parle notre langue maternelle. Il parle, dit le texte grec, « le dialecte dans lequel nous sommes nés »…

Et j’aimerais m’arrêter quelques instants sur cette idée que Dieu s’adresse à nous dans notre langue maternelle. J’aimerais insister sur ce point pour relever qu’ainsi Dieu se fait proche, très proche, qu’il se tient à notre portée, qu’il se met à notre portée, qu’il nous porte…qu’il nous enfante comme une mère porte son enfant et le met au monde et lui parle, et que par lui nous apprenons le langage même de la vie.

La langue maternelle peut être ici comprise comme métaphore de l’enfantement spirituel auquel nous sommes appelés, un enfantement se prolongeant par le balbutiement qui est le nôtre, avec Dieu, à travers les premiers mots de la foi –merci, pardon, amen…- à travers le b a ba de la reconnaissance, et par l’éclat de rire, enfin, tel celui de l’enfant avec sa mère, où explose la joie de l’amour et de la confiance.

Et peu importe si certains, autour de nous, s’interrogent et se moquent. Peu importe si l’on nous dit que nous sommes « enfantins », pleins de vin doux ou un peu fous. Cet apprentissage de la proximité de Dieu dans notre langue maternelle nous assure que tant que nous saurons parler, tant que nous connaîtrons ce langage qui est à la fois le nôtre et le sien, nous serons en communion avec lui. Car s’il parle, s’il nous parle, c’est au plus intime de nos vies, au plus singulier de nos existences fragiles, au plus secret de notre coeur, et s’il nous comprend, s’il nous accueille, nous aussi nous l’entendons et le recevons, nous aussi nous l’accueillons, en une secrète communion.

La Sainte cène que nous allons célébrer lors du culte manifestera, pour sa part, et publiquement, ce lien de communion intime que crée le langage de Dieu, un langage merveilleux et polyphonique :

- Le langage de l’écriture tout d’abord. Et c’est la bible que nous lisons ensemble, autrement dit l’Ecriture qu’il nous est donné de découvrir sans cesse, un écrit que nous lisons et où nous écoutons la parole que Dieu nous adresse. En effet « lire, c’est écouter » dit le philosophe [1].

- Le langage de la parole, ensuite. Et c’est la prédication que nous nous adressons les uns aux autres, dimanche après dimanche, et que nous méditons.

- Le langage du signe, enfin, avec le signe du pain et du vin de ce repas de fête. Quelques morceaux seulement et quelques gouttes dans une coupe, mais le pain et le vin qui désignent de loin le royaume qui vient et le festin qui l’accompagne.

Pentecôte est fête du langage, fête des langages et des langues des humains sur la terre, promesse d’une immense et commune louange des merveilles de Dieu.

Fête universelle et particulière tout à la fois, de sorte que chacun trouve sa place, se trouve à sa place, accueilli, reconnu, gratifié, et honoré dans son inaliénable humanité.

Pentecôte est alors fête de la reconnaissance du prix incommensurable que Dieu attache à chacune de nos vies. Et pour nous le dire et nous ne redire, pour nous le communiquer, pour nous l’indiquer, il pose sur chacune d’elles, sur chacune de nos vies, un signe de sa présence : Par ce langage, par cette langue, cette fameuse « langue de feu » de pentecôte, par ce signe, il signe nos existences de son amour indéfectible.

Allez maintenant !

Allez, et là où l’existence de quiconque est bafouée, là où l’homme est méprisé, rejeté, humilié, là où il ’a plus de place là où il n’a plus de place, annoncez sans relâche, avec audace, dans le langage de la foi que chacun comprendra, soyez-en assurés, la grâce et le pardon, la réhabilitation et la réconciliation, la joie et la flamme jamais éteintes de l’amour de Dieu pour le monde, et fêtez, comme à la pentecôte d’Israël et avec l’Eglise universelle, l’alliance de Dieu avec l’humanité, et sa Loi à jamais inscrite dans nos coeurs,

Amen

[1] Cf. paul Ricoeur, Nommer Dieu, in Lectures 3, p280 ss, Seuil, Paris, 2006