Actes 1, v. 12 à 26 « Il n’y a pas d’autre succession apostolique que l’œuvre efficace et actuelle du Saint-Esprit « 

Dimanche 28 mai 2006 – par Fabian Clavairoly

 

C’est un petit texte discret, sans prétention. L’adjonction de Matthias aux Onze apôtres. Rien de bien extraordinaire. Un de ces textes qu’on lit de manière distraite, en diagonale sur la grande route des fêtes chrétiennes quand on sort de l’Ascension direction Pentecôte. Pourtant, à y regarder de près, il est majeur, à tel point qu’après relecture, on se rend compte que les thèmes abordés y abondent : la nature de l’Eglise par exemple et son rôle ; le thème de l’Election ; le hasard aussi, de manière un peu surprenante ; les gens qu’on ne remarque pas et qui restent en retrait comme Matthias… Est-ce qu’il y a un rapport entre ces sujets ? Pas sûr non, il est possible qu’il n’y en ait pas, mais je crois que si on ne parle que des choses qui ont un rapport entre elles, on ne va pas très loin.

I- L’Eglise, entre nature et mission.

Ce texte nous parle du groupe de disciples qui entourait Jésus lors de sa prédication en Galilée. Une sorte de garde rapprochée d’hommes… et de femmes. Compagnons de la première heure, ils ont été conquis par un geste, une phrase, par un message. Ils sont la lumière du monde, le sel de la terre (Mt 5,13) ; doivent être écoutés comme Jésus Christ (Lc 10,16) et c’est à eux que revient la tâche de répandre la Parole parmi les nations. Eux, ce sont les Apôtres. Vous êtes au clair avec les apôtres ? Ce qui pour l’évangéliste Luc, l’auteur des Actes des Apôtres, forme l’identité et l’essence de l’Eglise, ce sont ces Apôtres. Ils en constituent le fondement parce que, avec le Saint-Esprit, ils assurent la continuité de la prédication de Jésus en annonçant au monde entier sa résurrection. Ces Douze -parce qu’il parait qu’ils étaient Douze- tirent leur importance de leur place charnière, unique et irremplaçable, entre l’histoire de la prédication de Jésus et les débuts du christianisme primitif. A ce titre, ils ne peuvent avoir de successeurs : les successeurs des témoins directs de la résurrection n’en sont plus les témoins directs ! Donc Douze finalement, le chiffre biblique, la totalité, ça arrangeait tout le monde. C’était très clair sur le papier, au début. Mais très vite, tout a dérapé. Vous-vous souvenez qu’à l’origine Judas était parmi eux, mais il a trahi, ce qui signifie que la parole de Jésus dans Jn 17,18, « comme tu m’as envoyé je les ai envoyés » ne s’applique déjà plus aux Douze au complet, Judas en est exclu… Une fois les entrailles de Judas répandues, c’est Matthias qui remplace Judas au pied levé, et quand l’Eglise remplace Judas par Matthias, ce ne sont pas les Onze, c’est l’assemblée des cent vingt personnes présentes ce jour-là nous dit le texte, qui établit le nouvel apôtre dans ses fonctions [1]. D’autre part, Saul de Tarse « mis à part par Dieu et non par les hommes » d’après lui (cf. Ga. 1,1) devint l’apôtre Paul de ce fameux collège des Douze + 1 donc… En fait, il semble que si le titre d’apôtre avait été l’apanage des Douze, Paul n’aurait pas pris tant de peine à démontrer que ceux qui le combattaient à Corinthe ne méritaient pas ce nom. Songez aussi à tous ceux que Paul nomme apôtres dans ses lettres (Jacques, Barnabas, Andronique et Junias, Sylvain et Timothée…) sur lesquels je ne m’étendrai pas pour ne pas compliquer les choses. Vous le voyez, du symbolisme -le chiffre 12- signifiant la plénitude, la totalité, c’est-à-dire finalement l’universalité à qui s’adresse le message de l’Evangile, on passe rapidement à la réalité humaine de l’Eglise. A la pratique, la pragmatique. La question qui se pose alors, et très vite, les premiers chrétiens vont la poser, c’est de savoir comment la communauté des chrétiens peut rester fidèle. Qu’est-ce qui légitime l’Eglise, qu’est-ce qui fonde réellement son « apostolicité » -ça y est le mot est lâché. Cette Eglise qui ne peut plus se contenter d’un symbole, si beau soit-il. Ma réponse ici, veut être claire. Du fondement posé par les apôtres, certains éléments ne sont pas transmissibles, d’autres le sont. Les éléments intransmissibles sont : la rencontre avec le Ressuscité, La suivance des quarante jours, le mystère de l’Ascension et le miracle de la première Pentecôte. Ces témoignages originels sont originaux, uniques ils sont universels, témoignages ils demandent à être reçus sans pouvoir être dupliqués. Les éléments transmissibles quant à eux sont la vocation et la charge de prêcher, de témoigner et d’édifier, de baptiser et d’enseigner. Il faut donc, vous voyez, pour faire vivre le message, une forme de tradition, une tradition qui prend ici son sens noble, du latin tradere : transmettre. La transmission d’une succession apostolique non pas marquée d’un quelconque sceau de caste sacerdotale, mais mue par la chaîne des apôtres qui transmettent un message : la Parole, grâce au Saint-Esprit.

Il n’y a pas d’autre succession apostolique que l’œuvre efficace et actuelle du Saint-Esprit qui offre et accomplit pour nous l’Evangile de Jésus Christ à travers ses témoins. Calvin et toute la Réforme protestante, expliquera que l’Eglise est apostolique non pas par une continuité juridique, mais par sa capacité à proclamer l’Evangile grâce à la prédication, et à l’administration des sacrements selon la volonté de Jésus Christ. C’est ce qui fonde la légitimité de l’Eglise, c’est son rôle « ultime ». Entre un déjà et un pas encore, la nature de l’Eglise est indissociable de sa mission. Le fondement, l’origine, impliquent la mission, le témoignage. Mais qui est appelé à témoigner ?

II- L’élection est le fondement de l’Eglise universelle

Cette mission, ce témoignage, sans lequel l’Eglise n’existe pas est pour la première fois destiné à être proclamé à tous par-delà les frontières. Il n’est pas, et c’est une nouveauté, l’apanage de certains, de la civilisation par exemple (contre les barbares), des initiés gnostiques (contre le monde), ou même du peuple élu (contre des goyim)… La vocation chrétienne, en dépassant toute autre vocation, ne rentre pas en compétition avec les autres. C’est pour cela qu’elle peut coïncider avec la condition de celui à qui elle s’adresse. Mais précisément pour cela, elle la révoque entièrement. C’est la révocation de toute vocation. Et qu’est-ce donc qu’une vocation, sinon la révocation de toutes les vocations factuelles ? Tandis que la loi mosaïque ne concerne que le peuple élu, et que par définition, le barbare ne fait pas partie de la civilisation, la foi, ce fruit d’une grâce offerte à tous, permet à tout homme de répondre à l’appel de Dieu. A tout homme ! Mais quelles sont les conditions ? Quelles qualités, quelles qualifications sont requises ? Y’en a-t-il seulement ? Pour compléter le cercle, pour arriver à Douze et signifier que l’Evangile a une portée qui casse les frontières humaines, les apôtres décident de choisir parmi ceux qui sont là depuis le début de l’aventure, ils prient, et ils tirent au sort. Ils prient : « Toi, Seigneur, qui connais les cœurs de tous, désigne celui des deux que tu as choisi […] ». C’est Dieu qui aura le dernier mot, pas les hommes. Rappelez-vous de la phrase de Paul qui tient, lui aussi, à cette précision en se présentant comme étant « mis à part par Dieu et non par les hommes ». Je ne sais pas si vous réalisez bien ce que ça veut dire pour Matthias à qui l’on ne demande rien, et qui ne s’est vraisemblablement pas posé de question. Il a été appelé, de ces appels qu’on ne discute pas ; il a eu une vocation, au sens étymologique du terme. Il a été l’objet de la phrase, et non le sujet, comme les premiers apôtres, comme Paul et bien d’autres après eux. L’élection est le fondement de l’Eglise universelle. Comme jamais auparavant, tout le monde, et chacun en particulier, est concerné. Ça vous est arrivé, ou ça peut vous arriver, comme c’est arrivé à ce Matthias. Un type qui finalement n’avait rien demandé à personne, dont on n’avait jamais entendu parler avant, et dont on n’entendra plus parler après d’ailleurs. L’Election, la vocation externe dont fait l’objet Matthias est double, il est certes discerné par les autres, mais ceux-ci laissent le dernier mot à Dieu. Alors il y a cette histoire de hasard, qui peut en embêter certains, dont je fais partie. Les apôtres prient certes, mais ils tirent au sort : le kleros qui pour le coup n’a rien de vraiment biblique. C’est une habitude grecque, traditionnellement on jetait des pierres ou des bouts de bois dans un casque pour tirer au sort. Mais en fait, c’est du hasard si on croit au hasard ; ici, c’est la notion de Providence qu’il faut comprendre, qui a pour but essentiel de marquer la priorité de l’initiative divine, et de mettre en exergue l’antécédence de la grâce. Là où les incroyants ne verront que le jeu de forces naturelles ou l’effet du hasard, les croyants apercevront la main de Dieu. Le hasard n’existe pas, c’est le pseudonyme que prend Dieu lorsqu’il veut passer incognito. C’est donc derrière le thème de l’Election, de la prédestination, celui de la Providence de Dieu qui transparaît. Les apôtres, pris dans un projet qui les dépasse complètement, ne peuvent que réaliser ce dépassement d’eux-mêmes à la lumière de leur vocation, et se remettre entre les mains de Dieu dans la prière. Parler de l’Election, de la Providence, ces mots un peu impressionnants, ne signifie finalement pas autre chose que parler de la grâce, de la priorité de l’initiative de Dieu dans son action à l’égard des hommes. D’une invitation qui nous est lancée. Car vous l’avez compris, ce texte veut nous dire quelque chose, il nous parle, vous l’entendez ? Voici ce que nous dit ce texte aujourd’hui : dans cette Eglise qui ne peut sous aucun prétexte devenir un but en elle-même, mais qui n’existe que dans la mesure ou elle répond à sa vocation, tout le monde, et chacun en particulier est appelé. Ne vous y trompez pas, cet appel n’est pas celui des hommes, ni même d’une institution, mais bien celui du Maître. Il frappe à la porte de ceux qui un peu comme Matthias, font tapisserie comme on dit, restent dans l’ombre, par humilité ou par crainte. Ceux-là Il les appelle, et Il leur dit, et Il vous dit : « Toi là-bas, au fond, oui toi, c’est à toi que je parle ! Il y a une place pour toi, une place de choix à mes côtés. Viens donc plus près ! De quoi as-tu peur ? Ne crains pas, que pourrait-il t’arriver si tu as la foi ? ». Il vous dit que vous êtes l’Eglise, et que vous tenez le flambeau, ce message d’une grande valeur qu’il faut partager. Il vous rappelle par ce texte aujourd’hui, que le fondement, l’origine, impliquent la mission, le témoignage, et que c’est à vous, après Pierre, après les Douze, les Douze + 1 + 2 + des milliers d’autres, que l’invitation est lancée. Et comme Matthias, vous vous sentez dépassés, dérangés, dépassés. Parce que ça dérange, ça déplace. Alors quoi, on ne peut pas être tranquille ? Vous percevez ce que cet appel a d’irrévocable. La vocation est irrévocable. Non, on ne peut plus être tranquille.

Amen.

[1] Si la doctrine ecclésiastique romaine de la succession apostolique avait existé de ce temps-là, les choses se seraient passées moins démocratiquement…