Actes 1, v. 1 – 11 – « les paroles du Christ, fondatrices de notre église… »

Jeudi 17 Mai 2012 – Ascension – par le Dr Jean VITAUX.

 

Théophile, j’ai parlé, dans mon premier livre, de tout ce que Jésus a commencé de faire et d’enseigner, jusqu’au jour où il fut enlevé (au ciel), après avoir donné ses ordres, par le Saint-Esprit, aux apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux aussi qu’avec plusieurs preuves, il se présenta vivant, après avoir souffert, et leur apparut pendant quarante jours en parlant de ce qui concerne le royaume de Dieu. Comme il se trouvait avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre la promesse du Père dont, leur dit-il, vous m’avez entendu parler ; car Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés d’Esprit Saint. Eux donc, réunis, demandèrent : Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume pour Israël ? Il leur répondit : Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. Après avoir dit cela, il fut élevé pendant qu’ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils avaient les regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’en allait, voici que deux hommes, en vêtements blancs, se présentèrent à eux et dirent : Vous Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, reviendra de la même manière dont vous l’avez vu aller au ciel.

Le récit de l’ascension du Christ marque une rupture profonde dans le Nouveau Testament. Luc nous le montre bien en en faisant la césure entre le dernier chapitre de son évangile et le premier chapitre des Actes des apôtres, nous donnant deux relations successives de l’Ascension. En effet après sa mort sur la croix et sa résurrection, où, après la résurrection, le Christ apparaît encore aux apôtres, parlant avec eux, se faisant reconnaître par les stigmates de son supplice, et même mangeant avec eux pour affirmer sa résurrection et vaincre leur incrédulité. La thématique de l’Ascension est la disparition du Christ ressuscité aux yeux des disciples et par voie de conséquence à l’humanité entière, à tout homme et donc à chacun de nous jusqu’à son retour, au jugement dernier et à la parousie, accomplissement du Royaume de Dieu. Le Christ quitte donc la scène, et seuls les hommes désormais pourront en assurer la mémoire et en témoigner : c’est une rupture profonde, qui est toujours d’actualité pour tous : le Christ a disparu de nos yeux, mais son message transmis par les écritures et par le témoignage nous a été transmis de génération en génération par les apôtres, puis par leurs disciples, puis par tous les croyants jusqu’à nos jours. Le Christ, une fois disparu des yeux des disciples lors de l’Ascension au ciel, sera remplacé par la puissance de l’Esprit Saint.

Nous ne nous attarderons pas sur la représentation de l’Ascension céleste du Christ dans les Cieux, qui reprend les mots de la transfiguration (Luc 9, 2-8), où le Christ apparaît à trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean : il apparaît vêtu d’une blancheur éclatante, son visage changea et il était accompagné de Moïse et d’Élie qui parlaient avec lui de vive voix de son départ. La scénographie de l’Ascenscion dans les Actes est la même : Jésus est accompagné de deux hommes en vêtements blancs, qui cette fois s’adressent directement aux apôtres après le Christ pour compléter son message : c’est donc Moïse et Elie qui s’adressent aux apôtres pour signifier l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance. La nuée qui cache le Christ aux hommes est aussi un rappel de l’Ancien Testament, où Dieu apparaît souvent, comme à Moïse, sous la forme d’une nuée, nuage obscurcissant le ciel. L’ascension est donc la réalisation de la promesse de la transfiguration. La durée de 40 jours qui sépare l’Ascension de la passion est également un rappel de l’ancien et du nouveau testaments : le chiffre quarante rappelle à la fois les 40 jours que Jésus passa dans le désert conduit par l’Esprit et tenté par le Malin avant d’entreprendre son ministère en Galilée, et les 40 années d’errance du peuple d’Israël dans le désert sous la conduite de Moïse avant d’apercevoir la Terre Promise. C’est encore un rappel indéfectible de l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance.

Par contre, les paroles du Christ s’adressent certes aux apôtres, mais aussi et surtout à nous, tous les Chrétiens qui se sont succédés depuis 2000 ans. Nous n’avons pas eu comme les onze apôtres la chance de voir le Christ ressuscité, ni le Christ en gloire lors de l’ascension avant qu’il ne soit soustrait à leurs regards par la nuée. Nous sommes en cela tout à fait comparables au douzième apôtre Matthias qui sera désigné par tirage au sort en remplacement de Judas (Actes 1, 15-26). Matthias avait suivi le Christ depuis la première heure, mais n’avait vu ni la transfiguration, ni les apparitions du Christ ressuscité, ni l’Ascension. Notre connaissance de Jésus pour nous, Chrétiens, repose depuis sur le témoignage des apôtres, transmis par l’écriture, qui est le fondement de notre foi, comme l’affirmait Jean Calvin : « solo scriptura, solo fide », une seule écriture, une seule foi. Le Christ nous transmet plusieurs messages :

Le premier message du Christ est le remplacement de la présence réelle du Christ ressuscité par la présence invisible du Saint-Esprit : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ». Dans le dernier chapitre de l’évangile de Luc, il dit aussi : « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon père a promis ».Et il ordonne aux apôtres de rester à Jérusalem afin de recevoir l’Esprit Saint, ce qui sera accompli à la Pentecôte pour les apôtres. Ce message, initialement adressé aux apôtres, nous concerne directement. Puisque nous n’avons pas pu connaître le Christ, seul l’Esprit Saint peut nous guider par la grâce de Dieu et entretenir notre foi. Et dans le dernier chapitre de Luc, il précise la puissance opérative du Christ puis du Saint Esprit : « Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les écritures ». C’est pourquoi la lecture des Écritures reste le fondement de notre foi par la puissance opérative du Saint-Esprit. L’Esprit saint, dont le Christ annonce la venue, remplacera la présence réelle du Christ : il assistera efficacement les apôtres, ce qui est le thème principal du livre des Actes des Apôtres, de telle sorte que Jésus peut s’effacer sans les laisser orphelins selon le terme employé par l’apôtre Jean (Jn 14, 18). C’est en quelque sorte l’acte de création de l’Église : le temps de l’Église sera celui de l’absence de Jésus jusqu’à son retour en gloire comme le soulignait Charles L’Eplattenier.

Le deuxième message du Christ, relaté dans le dernier chapitre de Luc est une authentique confession de foi et un appel au témoignage : « Le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations à commencer par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins ». Cette courte confession de foi retient l’essentiel, et la confession de foi est un des fondements majeurs des églises issues de la Réforme. L’appel du Christ au témoignage est non moins fondamental. Si la foi est individuelle et est l’expression de la grâce divine, le témoignage, en diffusant l’écriture, et en donnant en exemple les vertus du chrétien (certes avec toutes ses limites liées à la faiblesse de l’homme) a permis la transmission de la parole du Christ depuis les apôtres jusqu’à nos jours. La prédication et la méditation des écritures est le fondement avec la louange et le chant des psaumes, de nos cultes. Témoigner au nom de Christ est et a toujours été le propre du Chrétien, que ce soit au sein de son église, de sa famille, de son entourage amical, relationnel ou professionnel, et aussi de la société. Cette valeur fondamentale nous a été donnée en mission par le Christ lui-même avant de disparaître de la vue des apôtres, dont nous sommes chacun un peu les descendants.

Le troisième message du Christ était sans doute plus destiné aux contemporains du Christ lors de la rédaction de ce texte vers 80 après Jésus-Christ ou un peu plus tard. : « vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le père a fixés de sa propre autorité ». En effet, de nombreux chrétiens dans l’attente proche du jugement dernier et de la parousie, renonçaient au monde, vendaient leurs biens et attendaient la fin du monde et l’achèvement de l’histoire du salut. Si Paul a fait de la parousie un des éléments de l’espérance chrétienne, cette espérance escathologique projetée dans le présent ne pouvait avoir que des conséquences désastreuses : en effet, outre ses effets destructurants sur l’église et la société, la non venue rapide de la fin du monde et le regret de ne pas voir personnellement la parousie avaient comme risque la lassitude, l’inassouvissement des espérances eschatologiques et le rejet de la croyance en Christ. Pour nous, après 2000 ans de chrétienté sans Christ, ce message nous paraît admis et nous n’attendons plus la venue imminente de la parousie et l’instauration du royaume de Dieu,bien que… les tentations millénaristes soient toujours fortement répandues dans le public et même dans certaines sectes religieuses. En témoignent encore cette année, les théories de la fin du monde le 21 décembre 2012, fondées sur des spéculations hasardeuses sur le complexe calendrier maya.

Le dernier message du Christ nous touche beaucoup plus, car c’est son universalité : « Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre ». Après avoir rappelé l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance, avec la présence d’Élie et de Moïse, Jésus invite les apôtres à aller à Jérusalem, où dix jours plus tard, l’action du Saint-Esprit les fera parler en langues lors de la Pentecôte. De là, ils pourront se répandre jusqu’aux confins de la terre, et même en Samarie, terre d’une déviance hérétique juive unanimement réprouvée par les juifs contemporains. Les confins du monde font sans aucun doute allusion à Rome et à son empire mais aussi à la seconde diaspora juive, consécutive à la destruction du temple de Jérusalem par Titus en 70 de notre ère. C’est surtout pour nous, un témoignage fort de l’universalité de la parole du Christ, qui s’étend à tous, juifs, hérétiques, païens de toutes origines.

La conclusion de l’Ascenscion revient à Moïse et à Élie qui expriment l’espérance chrétienne : « Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel ». La parousie nous attend donc, mais nous ne la verrons pas de notre vivant. L’espérance chrétienne est intacte, mais ne soyons pas présomptueux pour en déterminer les effets et la date.

Ce récit de l’Ascension, rapporté deux fois par Luc dans son dernier chapitre de son Évangile et dans le premier chapitre des Actes des Apôtres, nous impressionne finalement moins par la théâtralité de l’Ascension, tellement souvent peinte par les peintres baroques, mais bien plus par les paroles du Christ, qui se révèlent fondatrices de notre église : grâce et foi par la puissance de l’Esprit Saint, rôle central des Écritures, universalité de la parole du Christ, valeur du témoignage, transmission de génération en génération du message évangélique du Christ, espérance eschatologique chrétienne, sans tomber dans les affres du millénarisme et de la parousie imminente. Les paroles du Christ lors de l’Ascension sont vraiment fondatrices de notre église, en particulier protestante : rapport à l’Ecriture, Témoignage, Universalité. Le temps de l’Église étant celui de l’absence du Christ visible, suivons son enseignement et remettons nous sous la garde de l’Esprit Saint pour assurer notre foi.

Amen.