Genèse 29,16 – 30,25 et Matthieu 10,34-39 – Rachel et Léa, à la découverte d’un Dieu féministe

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 26 novembre 2017

Croyez-moi mais ce n’est ni de l’opportunisme ni céder à la mode du moment que de prendre le temps d’ouvrir ensemble ce matin la question du féminisme et du respect dû aux femmes. D’abord, il faut bien le dire, nous sommes convoqués par cette question et c’est heureux. Enfin ! Allais-je dire… Il était temps, même si l’on peut regretter que des scandales tels que les affaires DSK ou Weinstein soient nécessaires pour qu’une vague de prise de conscience secoue enfin la torpeur générale. L’égalité femme – homme grande cause du quinquennat ? Tant mieux. Des programmes spécifiques dans l’Education Nationale ? Je m’en réjouis. Rendre le sexisme délictueux ? Pourquoi pas, c’est sans doute nécessaire pour au moins faire taire les goujats. Se reposer la question de la maturité nécessaire pour parler de consentement des jeunes filles ? C’est absolument indispensable. Faciliter autant que possible la prise de parole des femmes abusées ? J’allais dire : il était temps ! Tout faire enfin pour que l’opprobre ne repose plus sur les victimes mais sur les agresseurs : oui, mille fois oui… Même si je dois avouer mon désaccord profond avec certaines stratégies militantes comme celles des Femen par exemple. J’espère que je ne serai pas conspué à mon tour sur les réseaux sociaux si j’avoue mon scepticisme concernant l’utilisation forcée du langage inclusif. Il semblerait qu’à la Mairie de Paris on envisage de rebaptiser les journées du Patrimoine en journées du Matrimoine et du Patrimoine ? A ce niveau, le néologisme frôle le ridicule et je ne suis pas certain que cela serve la cause… Même les églises ne sont pas en reste dans le genre puisque j’ai appris qu’une église féministe américaine avait décroché le Christ en Croix pour le remplacer par une femme en la nommant « Jesa Christa ». J’imagine que ce sont là les scories inévitables d’un combat qui n’en est pas moins honorable autant qu’urgent…

Non, si j’ouvre ce dossier ce matin c’est pour partager avec vous la découverte de notre étude biblique de ce mercredi. Suivant notre programme des frères et des sœurs dans la Bible, nous nous sommes penchés sur l’histoire de Rachel et Léa. C’est d’ailleurs, de toute la Bible, la seule histoire de sœurs qui nous soit racontée avec quelques détails. Nous y avons découvert avec étonnement un Dieu féministe à rebours des clichés habituels sur l’Ancien Testament et la place des femmes.

Oh bien sûr l’histoire de Rachel et Léa commence dans une société patriarcale sémitique tout ce qu’il y a de traditionnelle, une société où les femmes n’ont pas d’existence propre parce qu’elles sont toujours définies par rapport à quelqu’un d’autre. Elles ne sont que filles de, épouses de, mères de… Laban avait deux filles… une plus grande et une plus petite… Une société où l’on ne décrit les femmes que par leur physique :  Léa a les yeux tendres (ou faibles) Rachel était belle à voir et à regarder. Une société où les hommes décident entre eux de ce que sera la vie des femmes sans jamais leur demander leur avis : Pour moi il vaut mieux te la donner que la donner à un autre dit Laban à son neveu… Au moins, cela restera dans la famille, pense-t-il sûrement. Une société donc où la femme est un objet que l’on donne et que l’on prend, que l’on achète et que l’on vend et pour qui l’on passe un contrat : Je te servirai 7 ans pour Rachel la plus petite…  Une société où l’on échange l’une pour l’autre sans que les intéressées ne poussent la moindre protestation. De fait, il semble que cela ne pose aucun problème ni pour Rachel ni pour Léa. Et, mieux encore, sans même que l’intéressé ne se rende compte de rien : Et au matin, surprise, c’était Léa. Une société où l’on termine une semaine de noces avec une femme qu’on ne voulait pas, pour se tourner, à peine la fête terminée, vers celle qu’on convoitait et qu’on avait acheté par un dur labeur : Achève la semaine de noces de celle-ci et l’autre te sera donnée aussi pour le service que tu feras encore chez moi pendant 7 autres années.

Sans doute vous pensez qu’une telle société décrite par la Genèse qui considère les femmes comme des objets à la disposition des hommes reflète une situation aujourd’hui dépassée ? Détrompez-vous. Je ne veux pas revenir sur l’actualité qui s’étale dans nos journaux depuis quelques mois mais je veux évoquer devant vous le cas très concret d’un ami très cher, pasteur congolais responsable d’une Eglise de migrants à Rabat, qui m’écrit cette semaine pour me donner des nouvelles de son mariage : « J’ai demandé sa main et sa famille m’a donné son avis favorable, en envoyant une facture qui retrace un montant de 2000 dollars en espèces, et les choses en nature pour constituer la dot, le mois de mars j’ai versé la somme de 1300 euros à ma famille et quelques articles, et le 29 avril le conseil de ma famille a décidé deux choses ; compléter ce qui a compléter car dans notre tradition, le mariage n’est pas un acte personnel, c’est plutôt une affaire des familles et deuxièmement ; aller discuter en même temps remettre cette dot au mois d’aout auprès de la famille d’Esther. Chose faite le 14 octobre 2017 donc par la grâce de Dieu, nous venons de traverser l’étape du mariage coutumier. » Et il me joint la liste des différents objets réclamés par la famille pour la dot…

Les choses fonctionnent comme cela depuis la nuit des temps et personne ne les remet vraiment en question. Personne ? Si justement. Il y a quelqu’un qui ne se satisfait pas de cette situation. Quelqu’un que cette situation révolte suffisamment pour avoir envie d’y glisser un grain de sable pour essayer de gripper une mécanique bien huilée alors que personne ne s’y attend : Quand le Seigneur vit que Léa n’était pas aimée, il la rendit féconde alors que Rachel restait stérile…

Ainsi donc pour le Seigneur, il y a un problème suffisamment grave pour qu’il décide d’intervenir. Le Seigneur vit que Léa n’était pas aimée… Soit dit en passant, première nouveauté, radicale celle-là : aux yeux de Dieu, tous les mariages devraient être des mariages d’amour. Ce n’est une évidence pour nous que depuis à peine un siècle mais ce n’est toujours pas le cas ni en Afrique, ni en Asie, ni en Amérique du Sud.

Le Seigneur décide donc de rendre la mal-aimée féconde, laissant la bien-aimée stérile. A y regarder de près, Dieu ne vient pas tant rééquilibrer une situation injuste en offrant une espèce de prestation compensatoire à celle qui n’est pas aimée, il vient créer une injustice pour déséquilibrer une réalité sociale bien installée qui n’était jusque-là remise en cause par personne. 4 fois, coup sur coup, Léa donne naissance à des fils et 4 fois elle prend la parole pour clamer son désir d’être aimée de son mari : Le Seigneur a regardé mon humiliation et maintenant mon époux m’aimera… Oui le Seigneur a perçu que je n’étais pas aimée et il m’a donné aussi celui-ci… Cette fois-ci mon époux s’attachera désormais à moi puisque je lui ai donné 3 fils… Tous les thérapeutes de couples vous parleront de cette stratégie désespérée de celles qui font des enfants pour tenter de colmater les brèches de leur couple. Mais de fait, quoi qu’on en pense, pour la première fois et par la Grâce de Dieu, une femme prend la parole pour exprimer son désir, pour dire ce qu’elle veut. Et ça c’est nouveau. On ne sait rien de la réaction de Jacob mais on peut supposer que si 4 fils ne l’ont pas fait changer d’avis sur son épouse, ce n’est pas un 5ème qui règlera le problème. Donc, dit le récit, Léa s’arrêta d’enfanter.

Par contre, il y en a une que l’intervention divine a vraiment bousculée : Rachel vit qu’elle ne donnait pas d’enfant à Jacob et elle devint jalouse de sa sœur… Elle aussi va découvrir la morsure du désir pour le jeter à la face de son homme comme une revendication, un ultimatum : Donne-moi des fils ou je meurs ! Chantage au suicide ? Expression d’un désespoir ? Qui sait ? Mais de fait, celle qui était aimée de Jacob découvre à son tour les problèmes de couple : Jacob se mit en colère contre Rachel et s’écria : Suis-je, moi, à la place de Dieu ? Lui qui n’a pas permis à ton sein de porter son fruit ! Jacob ne s’y est pas trompé et renvoie vers l’intervention de YHWH : c’est lui qui a créé le problème et Jacob s’en lave les mains… Ce n’est pas le courage qui l’étouffe.

Dès lors s’installe une compétition entre les sœurs et le conflit s’envenime. Rachel part immédiatement en Belgique pour avoir recours à la GPA (c’est encore interdit en France mais bon, pour la calmer, Jacob lui a laissé sa Carte Bleue) par le truchement de sa servante Bilha (à qui on ne demande rien… encore une femme dont on se sert comme d’un objet). Au premier fils, Rachel savoure sa victoire : Dieu m’a fait justice ! Il m’a exaucée et m’a donné un fils… Et au second, elle exulte : Par un combat divin j’ai su faire et je l’ai emporté sur ma sœur… Mais c’était compter sans la revanche de Léa qui, à son tour, décide d’avoir recours à la GPA grâce à sa servante Zilpa. Et pan ! 2 fils de plus pour Léa. Tout est à refaire et Léa exulte en public : Quel bonheur pour moi ! Car les filles (les copines ?) m’ont proclamée heureuse ! Remarquez que Léa ne dit pas qu’elle est heureuse, elle dit que, en public, tout le monde la croit heureuse et c’est ce qui lui importe pour le moment… Combien de gens font le sacrifice de leur désir profond pourvu que leur image sociale reste préservée ? Peu importe si je suis heureuse du moment que tout le monde croit que je le suis… Mais de fait la tension dramatique est à son comble et le conflit entre les deux sœurs loin d’être résolu. L’une veut être reconnue par son mari, l’autre veut des enfants pour se réaliser. 11 enfants sont nés de cette compétition implacable entre Rachel et Léa.

C’est alors que le récit prend un nouveau virage : Au temps de la moisson des blés, Ruben partit dans les champs… La situation conflictuelle entre les deux sœurs, suscitée par l’intervention de Dieu, semble mûre. L’heure de la moisson a sonnée, Dieu va pouvoir récolter ce qu’il a semé. Souvenez-vous de ce texte énigmatique de l’Evangile de Matthieu : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée. Oui je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison…

C’est ici que notre récit est le plus subtil : si Dieu crée le problème, il n’apporte pas la solution sur un plateau d’argent. Les sœurs vont devoir trouver elles-mêmes le chemin pour enfin exister sans retourner sous la coupe de quelqu’un qui agirait à leur place, fut-ce Dieu lui-même. Mais de fait, dans leur conflit et leur jalousie, elles ont pris conscience que chacune aimerait avoir ce que l’autre a en sa possession. Alors pour la première fois, Rachel et Léa vont devoir se parler.

Au temps de la moisson, Ruben partit dans les champs en quête de mandragores. En fait de mandragores, Ruben est parti chercher pour sa mère une plante médicinale alcaloïde hallucinogène, appelée en hébreu dûda’îm = DWD = David = le bien-aimé : autrement dit, Ruben est parti chercher un filtre d’amour pour que son père Jacob tombe amoureux de sa mère Léa. On se croirait en plein Harry Potter mais là aussi c’est tellement classique quand les enfants se sentent investis de la mission de tout faire pour réunir leurs parents divorcés… Et de fait, il semble que le danger soit grand pour Rachel si Léa obtient l’amour de Jacob. Cette fois Léa se rebelle contre sa sœur : Ne te suffit-il pas de m’avoir pris mon époux que tu me prennes aussi les mandragores de mon fils ? Tu veux tout pour toi toute seule ?? Alors Rachel décide de faire un pas vers sa sœur pour lui donner ce qui lui manque, espérant en retour obtenir la même chose : Eh bien, que Jacob couche avec toi cette nuit en échange des mandragores de ton fils. Plutôt que de prendre et de garder, Rachel décide de donner : elle donne une place à sa sœur en autorisant la relation avec Jacob. Pour la première fois, Léa la mal-aimée devient Léa l’épouse légitime. Elle ne s’y trompe pas d’ailleurs à la naissance de son dernier fils, elle s’écrie : Dieu m’a fait un beau cadeau ! Cette fois-ci mon époux reconnaîtra mon rang. Remarquez qu’elle ne réclame plus l’amour de Jacob, parce qu’en cédant les mandragores à sa sœur, elle a renoncé de son côté à son filtre magique. Par contre, face à Jacob on a maintenant une femme pleine et entière qui n’hésite pas à revendiquer son droit avec force : Le soir, Jacob revint des champs, Léa sortit à sa rencontre et dit : Tu viendras à moi car je t’ai payé contre les mandragores de mon fils. Incroyable retournement de situation. Les femmes ont pris le pouvoir. Les deux sœurs se sont disputées, ont discuté, négocié et pour la première fois, elles ont pris leur vie en main et enfin, elles décident pour elles-mêmes.

Alors pour la seconde fois, le Seigneur intervient dans l’histoire : Dieu se souvint de Rachel, Dieu l’exauça et la rendit féconde. Elle devint enceinte, enfanta un fils et s’écria : Dieu a enfin enlevé mon opprobre !

Dois-je dire combien j’aime cette histoire et combien elle me semble emblématique ? J’aime ce Dieu qui se soucie de l’honneur des femmes, de la parole des femmes, de la liberté des femmes de la même manière qu’il se soucie de l’honneur des migrants, des minorités persécutées et des victimes d’oppression… J’aime ce Dieu qui intervient dans notre histoire pour glisser un grain de sable dans les machines trop bien huilées espérant susciter des problèmes pour nous inviter à essayer de les résoudre.

Amen.

Matthieu 25, 14-30 – La parabole des talents

Prédication du Dr Jean Vitaux le dimanche 19 Novembre 2017

La parabole des talents appartient aux rares textes des Evangiles où l’homonymie donne un sens ambigu, confinant au jeu de mots : tout comme « Tu est Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise », ou « Rendez à César ce qui est à César ». Cette parabole n’a qu’un seul équivalent dans les Evangiles synoptiques, la parabole des mines, dans l’Evangile selon Luc (19, 11-25), toutes deux étant, selon les exégètes, issues de la source Q (Quelle en allemand).

Les talents et les mines étaient des unités monétaires grecques de très grande valeur : en langage contemporain, on parlerait de millions : dans l’orient hellénistique du temps de Jésus, en Israël, un talent valait 35 kg d’argent pur, soit au moins le salaire d’un homme pendant 20 ans !

Le talent, poids monétaire, et le talent, qualité humaine, ont toutefois la même étymologie : traduit de grec en latin (talentum), le sens figuré a pris le pas sur le sens monétaire, ce qui est aussi le cas en français : c’est ce qui donne dans ces deux langues une saveur particulière à cette parabole. Déjà au XVI° siècle, Jean Calvin avait déjà donné un autre double sens au mot talent : dons naturels et dons du Saint-Esprit.

Si l’on prend cette parabole au sens littéral, elle nous parait choquante : on y voit Jésus, en défenseur du placement de l’argent, de la banque, et pour traduire en langage moderne, de la finance ! ce qui parait incongru dans la bouche de Jésus, celui qui a chassé les marchands du temple.

Les bons serviteurs ont fait fructifier l’argent de leur maître, le mauvais serviteur l’a enterré et l’a rendu intact : le maître lui dit : « Alors tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon arrivée, j’aurais récupéré ce qui est à moi avec un intérêt. » Dans la parabole des Mines, dans l’Evangile de Luc, les propos sont identiques : «  Alors pourquoi  n’as-tu pas placé mon argent dans une banque ? A mon arrivée je l’aurais retiré  avec un intérêt. On n’imagine pas Jésus en propagandiste des placements bancaires

Alors, il faut lire autrement cette parabole célèbre : plusieurs éléments nous permettent de  répondre : d’abord, elle est située juste avant l’explication par Jésus du jugement dernier, ensuite Jésus se compare au moissonneur, ce qui aussi une métaphore du jugement dernier. La parabole des mines de Luc est plus explicite à ce sujet : «  Un homme de haute naissance s’en alla dans un pays lointain pour se faire investir de la royauté, puis revenir ». C’est une allusion au retour du Christ, la parousie, après l’entrée dans Jérusalem comme un roi, la passion, la crucifixion, et la longue absence avant son retour triomphal. C’est d’ailleurs l’interprétation de Jean Calvin,  : « Jusqu’au dernier jour de la résurrection, Christ est comme en chemin, absent des siens, et cependant il ne faut pas qu’ils soient nonchalants ou qu’ils demeurent oisifs et sans rien faire. »

Le maître confie sa fortune à ses esclaves : chez Matthieu, il donne ou plutôt il confie cinq talents à l’un, deux à un autre et un au troisième. Chez Luc, il donne dix mines à dix esclaves. L’intérêt se concentre sur la façon dont les serviteurs ont employé le temps qui leur était octroyé pour valoriser et faire fructifier l’argent de leur maître. Que représentent donc ces talents ? Jean Calvin nous dit que ce mot recouvre à la fois les dons naturels et les dons du Saint-Esprit, c’est-à-dire la grâce du Seigneur. Ce sont ces dons qu’il faut cultiver et faire fructifier en attendant le retour du maître.

Puis le maître revient longtemps après, de façon inopinée, sans prévenir, ce qui correspond à la parole du Christ dans l’Evangile selon Matthieu : « pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connait, ni les anges des cieux, ni le fils, ni le père »

Le maître interroge alors ses serviteurs sur leur gestion durant son absence : il félicite les esclaves qui ont doublé la mise de leur maître, et il réprimande sévèrement celui qui a enterré le talent, sans la faire fructifier, ni pour autant sans la dépenser, comme  dans la parabole du « fils prodigue ». Le plus étrange, c’est la réponse du mauvais esclave : « Maître, je savais que tu es un homme  dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récolte où tu n’a pas répandu ». Le maître apparait donc sévère mais juste dans sa logique, et la réponse du mauvais esclave est d’une logique anticapitaliste, comme on pourrait dire de nos jours : le mauvais esclave conteste à son maître son droit de seigneur : il n’a pas reconnu la grâce qui lui était faite, ni que cette grâce avait une exigence. Son incrédulité et son oisiveté témoignent de son infidélité.

Il faut en fait considérer que ce jugement du maître sur ses esclaves porte sur la fidélité dont a fait preuve chacun d’entre eux. Cette fidélité c’est la foi. Les talents sont donc un don du Seigneur : tous les dons que nous possédons en propre, qu’ils tiennent à l’intellect, à la profession ou à la richesse, nous ont été confiés par le Christ, qui en plus nous  a donné un don gratuit, sa grâce, par l’entremise du Saint-Esprit : les bons esclaves ont donc su faire fructifier les talents ou les grâces reçues du Seigneur ; le mauvais esclave ne l’a pas fait, a enterré son talent, au sens propre comme au figuré, et, ayant peur, a manqué de fidélité et de foi. Son oisiveté témoigne qu’il ne s’est pas considéré comme engagé et qu’il est resté à l’écart de la grâce et de la Parole.

Puis vient le jugement du maître, qui reste surprenant : « Enlevez lui son talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents ». Cela ne nous paraît pas juste au premier abord. Il faut donc considérer que ce jugement s’applique à la manière dont on reçoit la grâce et dont on y répond par sa conduite. Il nous faut donc recevoir la grâce avec humilité, la faire fructifier en nous, et témoigner.

Il faut sans doute relativiser un peu ces affirmations, en replaçant l’écriture de l’évangile de Matthieu dans son contexte : Matthieu s’adressait à une communauté juive, fortement teintée d’universalisme, mais aussi aux craignant-Dieu et aux païens : ce jugement était sans doute d’abord une adresse aux dignitaires religieux juifs : ceux qui ont écouté la Parole et ne l’ont pas entendue seront exclus du Royaume, ce qui s’adresse aussi bien entendu à chacun d’entre nous.

Puis vient la conclusion de cette parabole qui est de nouveau une référence au jugement dernier, tout comme le moissonneur : «  Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a. » Celui qui a reçu la Parole et qui ne l’a pas entendue, celui à qui la grâce a été donnée et qui ne l’a pas reçue ni fait fructifier, à ceux-là, la joie du Seigneur leur sera refusée, et la porte du Royaume fermée.

Cette parabole des talents est donc une métaphore de notre vie de chrétien. Le Seigneur nous a confié ses talents, c’est-à-dire sa grâce et sa Parole. Dans l’absence du Seigneur après sa passion, sa mort et sa résurrection, nous devons faire fructifier tous les talents, les nôtres et la grâce du Seigneur, car comme le dit l’apôtre Paul «  Nous devons rendre grâce pour toutes choses » (1 Thessaloniciens, 5,18). En réponse à la grâce , don gratuit du Seigneur, nous devons y répondre par notre foi, faire fructifier la grâce et apporter notre témoignage.

Amen

Newsletter n°141 (semaine du 19 au 26 novembre 2017)

Chers amis, 

 

Un anniversaire, ça se fête ! 

Notre Eglise protestante unie du St Esprit a décidé de fêter à sa manière les 500 ans de la naissance du protestantisme :

– une DISPUTATIO PUBLIQUE le mercredi 29 novembre à 20h

– un GRAND BANQUET public le samedi 2 décembre à 12h30

– un GRAND CULTE public le dimanche 3 décembre à 10h30

Pour vous aider à faire de cet anniversaire un événement, nous vous proposons d’inviter vos proches, amis, voisins à ces manifestations que nous voulons joyeuses, intelligentes et ouvertes. Vous trouverez ci-joint une invitation à la Disputatio et une autre pour le Banquet. Merci de les diffuser le plus largement possible.

Pour le banquet, il est important de s’inscrire rapidement par téléphone auprès de Laure de Vals ou par mail à l’adresse indiquée. La participation aux frais (sur place) est fixée à 30 euros par personne et gratuite pour les enfants de – de 12 ans.

Nous invitons celles et ceux qui le peuvent à financer un repas supplémentaire de sorte que nous puissions inviter ceux qui en ont besoin et que personne ne se sente exclu du banquet.

Fraternellement à chacun et à chacune d’entre vous

Le Conseil presbytéral

Matthieu 24, 1-3 et Matthieu 25, 1-13 – Est-ce que le Christ me connaît ?

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 12 novembre 2017

Jésus était sorti du temple et s’en allait. Assis au mont des Oliviers, il contemplait dubitatif le spectacle du monde. En vérité je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit. Les disciples s’avancèrent vers lui, à l’écart, et lui dirent : Donne-nous une petite révélation spéciale, à nous les chrétiens, un petit cours privé, une indiscrétion en off comme disent les journalistes : Dis-nous quand cela arrivera, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde.

Quels sont les signes avant-coureurs ? Le réchauffement climatique ? Le terrorisme islamiste ? Donald Trump contre le reste du monde ? La montée des nationalismes et des communautarismes ? Nous sommes aujourd’hui entre le 11 novembre anniversaire de la fin de la Grande Guerre et 13 novembre anniversaire des attentats de Paris, il semble bien, Seigneur, que tu aies vu juste : bientôt il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit !

Jésus coupe court à toutes ces gesticulations apocalyptiques et aux faux-prophètes qui profitent de nos défaites et spéculent sur les soubresauts de l’histoire : Prenez garde que personne ne vous égare ! Ah bon ? Pourquoi ? Tout simplement parce que le Royaume des Cieux n’a rien d’une catastrophe apocalyptique qui doit tout détruire sur son passage pour ne laisser que pleurs et grincements de dents. Tout cela existe, c’est indéniable, les bruits de bottes, les catastrophes naturelles, les fous furieux abreuvés de haine, nous connaissons tout cela. Mais cela n’a strictement rien à voir, non, rien à voir avec la venue du Royaume des Cieux. Ainsi parle le Seigneur : il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes pour aller à la rencontre de l’époux. Autrement dit, préparez-vous pour faire la fête, pour un mariage: un amour célébré par un banquet, des invités, des retrouvailles en famille, un grand repas, des rires, de la musique, des danses, des chants, des cadeaux… Un mariage, pas une catastrophe ! Alors n’essayons pas de discerner dans les spasmes de l’histoire des éventuels signes avant-coureurs de la fin du monde : voilà la vérité, nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Nous les chrétiens pas plus que les autres religions, nous n’avons aucune révélation spéciale, aucun savoir particulier, aucune information secrète qui aurait été dissimulée dans nos livres saints. Cela blesse un peu l’orgueil des disciples mais il faut avouer humblement la vérité, nous n’en savons pas plus que le commun des mortels. Aucune église, aucune religion n’est propriétaire du Royaume de Dieu : elles ne le préparent pas, elles ne le fabriquent pas, elles ne le gèrent pas, elles n’en possèdent même pas le ticket d’entrée. Comme le dit la parabole, tout se passe la nuit, quand tout le monde s’est endormi et que plus personne n’attend l’époux qui, d’ailleurs, vue l’heure tardive, ne viendra plus. Pas même le moindre petit grognement d’un quelconque chien errant qui signalerait une arrivée imminente… Rien. C’est sans espoir maintenant. Il est trop tard.

Alors, au beau milieu de la nuit, quand plus personne n’attend quoi que ce soit, quand on a perdu tout espoir à force d’attendre en vain que Dieu se manifeste et que tout le monde s’est endormi comme 10 jeunes filles innocentes et harassées, le Royaume de Dieu survient. Au milieu de la nuit, un cri retentit qui nous prend tous par surprise et nous réveille en sursaut : Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre. Une décharge d’adrénaline parcourt notre échine. Vite ! Debout. C’est maintenant ou jamais.

L’histoire nous met sur le qui-vive. Tout le monde le sait, quand on raconte une histoire, on ne cherche pas à communiquer des informations, à donner un cours, à partager un savoir (à moins d’être un historien). Non, on raconte une histoire pour provoquer une émotion, une expérience. Si je veux faire rire, je raconte une blague. Si je veux faire peur, je tourne un film d’horreur. Si je veux émouvoir, j’écris une histoire d’amour. Quand Jésus nous raconte cette parabole, ce n’est pas pour nous fournir des informations concernant le Royaume de Dieu. Si telle avait été son intention, il aurait dû nous expliquer clairement ce que c’est que cette huile dont il faut absolument nous munir si nous voulons entrer à notre tour. Il aurait dû nous dire tout aussi clairement pourquoi les filles dites avisées ou sages refusent de partager leur huile. Et enfin il aurait pu nous expliquer pourquoi l’époux, soit-dit entre nous qui est quand même arrivé très en retard, ferme la porte au nez de ces jeunes filles dites folles ou insensées uniquement parce qu’elles n’ont pas pensé à acheter une réserve de cette fameuse huile… Toutes ces choses ne sont absolument pas expliquées par la parabole et ont occupé moultes théologiens au cours des siècles. Pas d’explication donc. Quand Jésus raconte sa parabole son intention est de provoquer notre réaction, de nous mettre sur le qui-vive, de nous donner une décharge d’adrénaline. Et je dois avouer qu’il y réussit fort bien ! Qui n’a pas été agacé, bousculé, chiffonné par cette parabole ?

D’abord par ce « chacun pour soi » des jeunes filles dites sages qui refusent de partager leur réserve, en parfait adéquation avec notre société de l’exclusion ? Difficile de ne pas voir ici une parabole du fonctionnement égoïste de nos sociétés qui refusent de partager le gâteau de la mondialisation avec les quelques migrants qui quémandent dans nos rues et que nous ne voyons plus. Ensuite, comme l’a très justement remarqué un des participants à notre étude biblique de ce vendredi, n’avons-nous pas là un parfait reflet de la société actuelle qui ne laisse aucun droit à l’erreur quand elle sanctionne brutalement le moindre faux-pas ? Dallas, ton univers impitoyable… Et enfin, qui n’a pas été choqué par ce ticket d’entrée délivré par l’époux uniquement à ceux qu’il connaît : pur arbitraire ? passe-droit ? entre-soi ? Là encore les résonnances sont nombreuses avec le fonctionnement parfois détestable de notre société. Triple choc donc. L’Ecriture ne nous ménage pas. Elle ne nous caresse pas dans le sens du poil… Et pourtant dois-je rappeler que nous avons là un fragment d’Evangile ? Dois-je rappeler que le projet de Jésus n’est pas de nous annoncer une catastrophe de plus, une souffrance supplémentaire, une mauvaise nouvelle comme il nous en arrive chaque jour par médias interposés ? Il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux… Et moi je vous dis que dans ce triple choc qui nous bouscule s’offre une Bonne Nouvelle pour chacun d’entre nous et je suis ici pour les partager avec vous : la porte est ouverte, profitons-en !

Egoïsme et chacun pour soi pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle ! Bonne nouvelle que d’être enfin libre de parler pour soi-même sans possibilité d’utiliser l’huile du voisin. Chers catéchumènes, personne ne pensera à votre place, personne ne décidera à votre place. C’est entre vous et Dieu que cela se passe et personne ne peut interférer ou participer à cette rencontre. C’est entre vous et lui. C’est lui qui vous reconnaîtra à l’entrée de son Royaume. En régime protestant, on appelle cela la « liberté de conscience » : c’est un bien inaliénable qui est devenu un bien commun de l’humanité reconnu par l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. » Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un petit bout du sermon du 10 août 1522 par le moine Martin Luther. C’est pour moi un texte fondateur : « Le Christ ne parle pas seulement au pape, mais à tous […] : « Gardez-vous des faux prophètes ! » Si donc je dois prendre garde et discerner la fausse doctrine, c’est à moi de juger et de dire : pape, toi ou les conciles, vous avez décidé ceci, mais il me reste à juger si je peux l’accepter ou pas. En effet, tu ne combattras pas pour moi et tu ne répondras pas pour moi lorsque je mourrai. C’est à moi qu’il incombera de savoir où j’en suis. Il faut [nous dit la parole de Dieu] que tu sois certain qu’il s’agit de la parole de Dieu, aussi certain que du fait que tu es encore en vie et encore plus certain, afin d’y fonder ta conscience. Même si tous les hommes s’y mettaient, voir les anges, pour trancher, si tu ne peux pas décider toi-même et juger, tu es perdu. Car tu ne dois pas fonder ton jugement sur le pape ou sur les autres ; tu dois être capable de dire de ton propre chef : ceci est juste, ceci est faux. Sinon, tu ne pourras pas subsister. Car si tu voulais dire sur ton lit de mort : le pape a dit ceci, les conciles ont décidé cela, les saints pères Augustin et Jérôme ont défini ceci ou cela, le diable percera aussitôt un trou et fera irruption : et si c’était faux ? N’ont-ils pas pu se tromper ? Et te voilà à terre. C’est pourquoi tu dois être certain de pouvoir dire : ceci est la parole de Dieu, c’est sur elle que je me fonde.  […] Eh bien ! Laisse-les décider et dire ce qu’ils veulent. Tu ne peux pas y placer ta confiance, ni donner par-là la paix à ta conscience. Il s’agit de ta tête, de ta vie, c’est pourquoi Dieu doit te parler au cœur et te dire : voilà la parole de Dieu ; sinon c’est incertain. Il faut que tu en sois certain toi-même, en excluant [l’avis de] tous les autres hommes.[1] »

Punition brutale qui refuse le moindre faux-pas à celui qui n’a pas acheté sa réserve d’huile pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle là encore ! Bonne Nouvelle pour celui qui a le choix parce qu’il a été prévenu, informé, qu’il est allé au catéchisme par la décision de ses parents, qu’il a entendu la prédication de son pasteur, qui a pris le temps de réfléchir et qui a décidé de réorienter sa vie. Je voudrais vous raconter une histoire que j’ai reçue par mail et qui illustre parfaitement ce dont je parle maintenant. C’est le compte-rendu d’une conversation paraît-il tout à fait réelle captée sur le canal 106, fréquence des secours maritimes de la côte du Finistère de Galice (Espagne), entre des galiciens et des nord-américains…

Galiciens (bruit de fond) : Ici A-853, merci de bien vouloir dévier votre trajectoire de 15° au sud pour éviter d’entrer en collision avec nous. Vous arrivez directement sur nous à une distance de 25 milles nautiques.

Américains (bruit de fond) : Nous vous recommandons de dévier vous-mêmes votre trajectoire de 15° nord pour éviter la collision.

Galiciens : Négatif ! Nous répétons : déviez votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (une voix différente de la précédente) : Ici le capitaine ! Le capitaine d’un navire des États-Unis d’Amérique. Nous insistons, déviez votre trajectoire de 15° nord pour éviter collision.

Galiciens : Négatif ! Nous ne pensons pas que cette alternative puisse convenir, nous vous suggérons donc de dévier votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (voix irritée) : Ici le capitaine Richard James Howard, au commandement du porte-avions USS Lincoln de la Marine Nationale des États-Unis d’Amérique, le 2ème plus gros navire de guerre de la flotte américaine ! Nous sommes escortés par 2 cuirassiers, 6 destroyers, 5 croiseurs, 4 sous-marins et de nombreuses embarcations d’appui. Nous nous dirigeons vers les eaux du Golf Persique pour préparer les manœuvres militaires en prévision d’une éventuelle offensive irakienne. Nous ne suggérons pas, nous vous ordonnons de dévier votre route de 15° Nord ! Dans le cas contraire, nous nous verrions obligés de prendre les mesures qui s’imposent pour garantir la sécurité de cette flotte et de la force de cette coalition. Vous appartenez à un pays allié membre de l’OTAN et de cette coalition, svp obéissez immédiatement et sortez de notre trajectoire.

Galiciens : C’est Juan Manuel Salas Alcantara qui vous parle. Nous sommes deux personnes, nous sommes escortés par notre chien, par notre bouffe, 2 bières et 1 canari qui est actuellement en train de dormir. Nous avons l’appui de la radio de la Corogne et du canal 106 « Urgences Maritimes ». Nous ne nous dirigeons nulle part, dans la mesure où nous vous parlons depuis la terre ferme. Nous sommes dans le phare A-853 au Finistère de la côte de Galice. Nous n’avons strictement aucune idée de la position que nous occupons au classement des phares espagnols. Vous pouvez prendre toutes les mesures que vous considérez opportunes car nous vous laissons le soin de garantir la sécurité de votre foutue flotte qui va se ramasser la tronche contre les rochers ! C’est pour cela que nous insistons à nouveau et nous vous rappelons que le mieux à faire, le plus logique et le plus raisonnable serait que vous déviiez votre trajectoire de 15° Sud pour éviter de nous rentrer dedans !

Américains : Bien reçu, merci……………… !

Parfois il est sage d’accepter de changer de direction. C’est une question de vie ou de mort. C’est vrai pour notre vie, pour notre église et pour notre monde. Voici dit le Seigneur : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance.[2] Alors quand tu seras devant lui, tu ne te poseras plus la question de savoir s’il te connaît ou pas ! Par la foi, tu le sauras. Toute ta vie, tu te souviendras de ces mots qui transmis par le prophète Esaïe : La femme oublie-t-elle son nourrisson ? Moi je ne t’oublierai pas ! J’ai gravé ton nom sur les paumes de mes mains.[3] Parole de Dieu. Amen !

[1] Luther. Sermon du 8e dimanche après la Trinité (10 août 1522), sur Mt 7, 15 s. : « Gardez-vous des faux prophètes ». (WA 10, III, p. 258, 18- 260, 10, trad. Marc Lienhard)

[2] Deutéronome 30, 19

[3] Esaïe 49, 15

Malachie 2, 1-4 + 1 Thessaloniciens 2, 5-12 + Matthieu 23, 1-12 – Faut-il se méfier des religions ?

Prédication du Pasteur Samuel Amedro le dimanche 4 novembre 2017

Regardons les choses en face, le monde a un problème avec la religion. Antisémitisme toujours vivace ici ou là, peur et rejet viscéral vis à vis de l’islam un peu partout, « christianisme-bashing » dans la vieille Europe et persécution des chrétiens en Orient : d’une manière ou d’une autre, toutes les religions se sentent stigmatisées. Comme des vases communicants, on constate dans le même temps une montée des fanatismes et des fondamentalismes d’un côté et de l’autre une sécularisation galopante, une désaffection voire désaffiliation de la majorité silencieuse (on ne baptise plus ses enfants) quand on ne subit pas une laïcité crispée qui tend à exclure toute expression religieuse de l’espace public… Ne faisons pas semblant de ne pas le voir : le monde a un problème avec la religion. Et en lisant les textes du jour qui nous sont proposés pour ce dimanche, j’ai le sentiment que le problème en question n’est pas récent.

Livre de Malachie : Maintenant, à vous, prêtres, cet avertissement : si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de donner gloire à mon nom, dit le Seigneur de l’univers, je lancerai contre vous la malédiction et je maudirai vos bénédictions. Un peu plus loin, le prophète parlera d’imposture, de falsification de l’enseignement, de manque d’intégrité, de décisions partiales, de perversion et de destruction de l’alliance…

De son côté, quand Paul écrit aux Thessaloniciens (sans doute le plus ancien écrit du NT), c’est pour se différencier de ceux qui usent de paroles flatteuses pour faire passer leur message avec des arrière-pensées de profit, ceux qui cherchent les honneurs en profitant et en abusant de leur qualité d’apôtres du Christ pour imposer brutalement leur autorité et pour se faire entretenir par la communauté. Au contraire, écrit-il pour se démarquer, nous avons été au milieu de vous pleins de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit.

L’écho est le même dans la bouche de Jésus pour dénoncer devant la foule l’emprise malsaine et abusive des scribes et pharisiens qui disent mais ne font pas… Allant jusqu’à les maudire : Malheureux êtes-vous scribes et pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux.

Il me paraît nécessaire de prendre le temps d’essayer de discerner le fond du problème. Est-ce l’idée de religion en-soi qui est perçue comme dangereuse et dont il faudrait se débarrasser par l’éducation des ignorants ou, à tout le moins, en la cantonnant dans la sphère privée ? Ou alors est-ce un certain discours théologique qui apparaît comme mortifère et qu’il faudrait au minimum réformer, reformuler, traduire, transformer ? A moins que ce ne soit les ministres des cultes eux-mêmes qui constituent le cœur du problème avec leurs abus de pouvoir et leurs comportements inadmissibles ? Reste aussi la possibilité que ce soient les Eglises qui créent la souffrance (comme le disait un humoriste récemment : « Je n’ai rien contre Dieu, j’ai juste du mal avec ses clubs de supporters ») ?

C’est un cliché classique, asséné comme une vérité indiscutable, que les religions sont les plus grands pourvoyeurs d’obscurantisme, de conflits, de persécutions, d’inquisition, de croisades et de violence de l’histoire de l’humanité. Même si cela est parfaitement faux au regard des chiffres qui comptabilisent les morts imputables aux uns et aux autres (sauf à considérer le nazisme et le communisme comme des religions), il vous suffit d’écouter Michel Onfray déverser sa haine des religions (ou si vous avez du temps à perdre en lisant son Traité d’athéologie)[1] pour entendre celui qui se revendique disciple de Nietzsche (fils de pasteur luthérien !) : la religion serait par essence violente de par sa prétention à détenir la Vérité, soit de manière exclusive (par une sorte de pensée circulaire qui affirme « J’ai raison donc vous avez tort ») soit de manière inclusive (par absorption des autres dans des pensées hautement théologiques du genre « On a tous le même bon dieu »). Nietzsche affirmait dans La Généalogie de la morale que la nature de la religion est violente parce qu’elle est fondée sur le ressentiment et l’esprit de vengeance des faibles contre les forts, des pauvres contre les riches. Il évoque à ce sujet le « coup de génie du christianisme » qui, en développant une théologie du sacrifice (« Dieu lui-même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se faisant payer lui-même par lui-même »)[2], a promu la haine du monde et de la vie, le rejet du plaisir et le soupçon permanent posé sur la sexualité. La critique est rude mais, il faut avouer qu’elle touche juste parfois. C’est sur cet arrière-fond antireligieux qu’est née l’école laïque portée par des protestants comme Guizot ou Buisson. Je ne résiste pas à la tentation de vous citer ce dernier. Pour Ferdinand Buisson, Directeur Général de l’Enseignement Primaire pendant 17 ans, l’école laïque doit devenir « Un lieu de libération des consciences au moyen de la Raison [pour] refaire la société par l’individu, conquérir la République homme à homme, citoyen par citoyen pour forger l’esprit public, la conscience nationale, l’âme de la France et de la République »[3].

C’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. Mais est-ce la nature même de la religion qui est en cause ou faudrait-il plus justement pointer un certain discours théologique qui pose problème ? C’est ce que pense John D. Caputo, un théologien américain très populaire en ce moment qui, prenant appui sur les travaux du philosophe français Jacques Derrida, a entrepris un grand travail de déconstruction du discours théologique. A ses yeux, la religion est violente parce qu’elle est prise dans le jeu du pouvoir et de la puissance, basée sur la compétition des uns contre les autres. Je le cite : « Combien de fois le « Règne de Dieu » n’a-t-il pas été le synonyme d’un règne d’une terreur de nature théocratique ? Qu’y a-t-il de plus violent que la théocratie ? Quoi de plus patriarcal et de plus hiérarchique ? Quoi de plus autoritaire, de plus inquisitorial, misogyne, colonialiste, militariste, terroriste ? »[4] Pour sortir la théologie de la violence, il n’y a, selon lui, pas d’autre solution que de retirer à Dieu sa toute-puissance et ses attributs de pouvoir. Il faut changer de discours sur Dieu, changer de « théo-logie » pour quitter l’onto-théologie platonicienne et la métaphysique de la puissance de l’Etre qui impose sa force : « Le Dieu de la religion et de la théologie forte est une idole, une image gravée, un instrument de pouvoir institutionnel, d’un autoritarisme hiérarchique et d’un facteur de division confessionnelle et identitaire. »[5] et un peu plus loin : « Je ne pense pas à Dieu comme à quelque être supérieur qui dépasse en savoir, en volonté, en action, en puissance et en réalité toutes les entités d’ici-bas… »[6] Pour lui, la théologie de la Croix est une théologie de la force faible, la seule théologie possible pour sauver le nom de Dieu de l’emprise du pouvoir et de la puissance pour la mettre sur le terrain de la fragilité et de la faiblesse assumée.

Oui, c’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. On peut le penser mais il serait sans doute beaucoup plus juste de dire qu’il arrive que la religion (les religions !) constitue aussi un refuge pour ce qu’il est convenu d’appeler des pervers narcissiques. Et cela a le don de mettre Jésus en rogne. Sainte colère donc de Jésus dans l’Evangile de Matthieu, contre les tartuffes de tout poil qui usent et abusent de la religion comme d’autres usent et abusent de leur position dominante pour harceler les femmes ou abuser des enfants. Et de même qu’il ne faudrait pas accuser les femmes agressées d’avoir provoqué de leur agresseur (Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir… Et couvez ce sein que je ne saurais voir ! dit Tartuffe à Dorine[7]), il serait mal venu d’accuser les religions en général d’être responsables d’avoir été abusées par ceux qui s’en servent pour assouvir leur propre jouissance. Je dis « ceux » parce qu’il faut avouer qu’il s’agit bien souvent de représentants de la gent masculine. Je ne peux pas m’empêcher de penser ici aux prêtres pédophiles comme à Tariq Ramadan, sinistre personnage dont je vois la chute avec bonheur. C’est bien de cela dont il est question dans l’invective de Jésus. S’adressant aux foules autant qu’à ses disciples, Jésus s’emploie à démonter les ressorts internes, à dévoiler le fonctionnement du pervers narcissique pour nous apprendre à discerner d’où vient le danger, dressant un tableau clinique tout à fait édifiant, presqu’un cas d’école à consigner dans tous les bons manuels.

Assis sur la chaire de Moïse, ils abusent de leur autorité et de la Loi pour culpabiliser leur proie et asseoir ainsi leur pouvoir sur elle. La victime se pense coupable, le bourreau se pose en victime, et le piège se referme… Ils disent et ne font pas tandis qu’ils exigent de vous une perfection et une pureté (concernant l’argent, le sexe, le pouvoir, la fidélité ou les travaux ménagers, suivant d’ailleurs en cela leur propre faille tant il est vrai qu’on ne parle jamais que de soi-même) qui ne fera qu’augmenter votre sentiment d’impuissance et votre fascination pour le gourou. Parce que leur plaisir réside justement dans ces charges lourdes difficiles à porter qu’ils mettent sur les épaules des gens : que vous vous sentiez dévalorisés rehausse d’autant leur prestige. C’est là, sans doute, que réside le nœud du problème, dans cette manière qu’ils ont d’être obnubilés par la valorisation de leur propre image sociale : être vus des gens, avoir la première place dans les dîners, être assis au premier rang dans les synagogues, être salués sur les places publiques, être appelés maître, docteur ou Rabbi. Les autres n’existent pas à leurs yeux, ils ne sont que comme des objets, instrumentalisés au service du renforcement de leur égo pathologique. Seul compte leur besoin maladif de reconnaissance.

Par sa critique féroce de tous les tartuffes, l’Evangile de Matthieu fait œuvre salutaire pour la foule et pour ses disciples de la même manière qu’on peut penser que la laïcité offre un garde-fou salutaire à la société face aux tentations hégémoniques des religions. Selon la maxime de Montesquieu, quiconque a du pouvoir est porté à en abuser[8]. Dès lors, le seul remède envisageable consiste à en limiter la concentration en consacrant la séparation et la balance des pouvoirs. Ce principe fonde la démocratie et la Constitution des Etats Unis d’Amérique depuis son origine en 1787.

A sa manière, l’Evangile emprunte le même chemin libérateur. Et il le fait en deux temps : discerner le problème avant d’ouvrir la voie de la libération. Pour comprendre le problème, il faut se garder d’essentialiser la question : comme pour l’alcool, ce n’est pas la nature de la religion qui est en cause mais bien son usage. Il ne sert à rien de se construire un ennemi qui s’appellerait « la ou les religions » comme d’autres parlent des juifs, de l’islam, du grand capital, ou de la technique. Il faut au contraire remettre de l’histoire, du temps long, de l’évolution possible. Si en ce moment nous avons un problème avec l’islam, il faut lui accorder que la fin de l’histoire n’est pas encore arrivée et que les théologiens, historiens, croyants de cette religion n’ont pas encore dit leur dernier mot. Jésus ne dénonce pas le judaïsme en-soi mais il pointe la responsabilité des scribes et pharisiens. En même temps il ne faudrait pas tomber dans la naïveté de ceux qui refusent de voir le problème : il y a bien une difficulté autour de la question du pouvoir, de l’autorité et du besoin de reconnaissance de ceux qui utilisent la religion pour se valoriser. Le problème est donc réel et il est situé dans le cœur de l’homme. C’est là qu’il faut porter le fer pour essayer de trouver la voie.

Et vous… dit Jésus, le seul moyen de vous prémunir consiste à trouver votre juste place et à essayer de garder présent à l’esprit un des principes fondateurs de la Réforme : Dieu seul est Dieu, Soli Deo Gloria. Sa place n’est pas vacante et aucun être humain n’a autorité pour s’asseoir sur le trône du Maître. Personne devant qui plier le genou. Personne pour plier le genou devant nous. Puissions-nous toujours rester lucides et amusés devant les quêtes insensées pour les feux de la rampe, les selfies, les titres et les décorations, les hiérarchies et les phénomènes de cour. N’oublions jamais qu’à vouloir voler trop près du soleil, Icare s’est brûlé les ailes. Reconnaître la place de Dieu signifie que la solution ne se fera pas SANS la religion pour la bonne et simple raison que d’une manière ou d’une autre, si on ne lui oppose pas un frein puissant, l’être humain va toujours chercher à prendre la place de Dieu. D’où l’interpellation des pasteurs qui portent une responsabilité alourdie dans ce domaine : Jésus interpelle tous les responsables religieux en les ramenant vers la notion de service : « Qui es-tu en train de servir ? N’es-tu pas en train de TE servir de la religion pour TE construire une image idéale de toi en abusant de l’autorité que je t’ai confiée ? » Jésus nous ramène donc au cœur du problème en dévoilant sa dimension spirituelle. Le problème n’est pas le pouvoir en soi, ni la religion en soi : le problème est dans le cœur de l’homme qui cherche à prendre la place de Dieu. Pour vous, ne vous faites pas appeler « Maître » car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre « Père », car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler « Docteur », car vous n’avez qu’un seul docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. Parole de Dieu. Amen !

[1] Michel Onfray, Traité d’athéologie, Le livre de poche, 2006.

[2] Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Deuxième dissertation, § 21.

[3] Cité par Vincent Peillon, Une religion pour la république, Seuil, 2010.

[4] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève, Labor et Fides, 2016, p.65.

[5] ibid., p.69.

[6] ibid., p.73.

[7] « Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. (…) Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. » Molière, Le Tartuffe, III, 2, (v.859-862)

[8] « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI, chap. IV.