Romains 5, 1-11 Matthieu 22, 34-40 – Être rendus juste devant Dieu à cause de notre foi

Prédication de Clotaire d’Engremont, le dimanche 29 octobre 2017, dimanche de la « Réformation »

 

  1. Être rendus juste devant Dieu à cause de notre foi
  2. Avoir accès à la Grâce de Dieu
  3. Espérer participer à la gloire de Dieu
  4. Être en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ.
  5. Croire que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pêcheurs. (je souligne ici le mot encore !)

Ces expressions tirées du chapitre 5 de l’épître de Paul aux Romains qui nous ramènent au début de l’ère chrétienne constituent, grâce à Paul, une sorte de quintessence du Christianisme par leur profondeur et par leur densité, au point que certains commentateurs se sont demandé ce que serait devenue la foi chrétienne si Paul n’avait pas existé.
Nous pouvons penser, en toute sérénité, que le plan de Dieu aurait permis l’intervention d’une autre personne… de la même trempe que Paul… ! Toujours est-il qu’en ce dernier dimanche d’octobre où nous faisons mémoire, dans les églises protestantes, du geste de Martin Luther qui placarda le 31 octobre 1517 ses 95 thèses contre les indulgences et pour la gratuité du salut, il est évidemment symbolique de consacrer un temps de réflexion sur des mots à forte teneur théologique tels que la foi et la grâce.

La foi, tout d’abord, pour le chrétien c’est plus que la croyance, c’est la totale confiance en Dieu et en son fils, Christ Sauveur et Ressuscité. N’attendez-pas de moi une autre explication que celle-ci car la foi n’est pas une fin en soi ; elle est certes mystérieuse mais est surtout primordiale pour comprendre le message que constitue la Grâce.

La Grâce, et c’est là où je voulais en venir plus longuement, est le maître mot qui a permis à Martin Luther de sortir de son désespoir qui l’avait envahi dans sa cellule monacale où il s’adonnait à toutes sortes de mortifications et de pénitences issues du Moyen-âge. Moyen-âge qui voyait les feux de l’enfer brûlant des cohortes de damnés éloignés du Salut.
Lorsque Paul nous parle de la grâce, et c’est ce qu’a saisi et a expliqué Martin Luther, il est patent qu’il se réfère au don surnaturel – donc gratuit – que Dieu veut bien accorder en vue du Salut. La Grâce, c’est la gratuité. Fonder la relation à Dieu sur cette gratuité, sans condition, sans demande de rétribution, peut paraître même encore aujourd’hui difficile à admettre par certains, dans un monde où tout se paie, en monnaie sonnante et trébuchante, au sens propre comme au sens figuré !…
« Dieu est Dieu parce qu’il ne réclame rien pour lui mais ne fait que donner et se donner » rappelle Martin Luther après d’autres penseurs chrétiens qui le disaient avant lui depuis très longtemps, mais qui étaient moins entendus… (Jean Huss, un des derniers, ne disait pas autrement mais fut brûlé 100 ans avant la venue de Martin Luther). Pour reprendre ceci dans une forme encore plus précise et que j’emprunte à Georges Casalis(1)Martin Luther et l’église confessante, éditions du Seuil 1966 un pasteur et théologien du XXe siècle (1917-1987) je cite : « en somme, au Dieu JUGE qui condamne sans rémission, Martin Luther en est arrivé au PÈRE qui communique sa justice à ses enfants : la justice dont parle l’écriture n’est pas celle que Dieu exige de l’homme ni la condamnation que subit le pêcheur, mais celle qu’il donne gratuitement au pêcheur qui vient à lui dans l’humble repentance portée par la Foi »

Il est clair ajoute Georges Casalis que « l’essentiel de l’illumination de Martin Luther reste le cœur de toute authentique spiritualité évangélique, l’essence même du message chrétien : les formules peuvent changer mais deux points constituent les piliers de la foi des Églises issues de la Réforme :

1er point : c’est la primauté de l’amour souverain de Dieu sur toute décision ou attitude de l’Homme.

2ème point : c’est le mystérieux échange en vertu de quoi le CHRIST, en qui DIEU s’est abaissé jusqu’à prendre rang dans l’Humanité, ce qui permet ainsi aux pêcheurs d’appeler DIEU « NOTRE PÈRE » ».

En d’autres termes, la mort du Christ suivie de la résurrection est notre seule et unique justification. C’est grâce à cela que nous sommes pardonnés et appelés à une vie totalement nouvelle. Nous sommes alors portés par la « glorieuse liberté des enfants de Dieu » comme aiment à le répéter les réformateurs depuis le XVIe siècle.

Si nous restons à l’écoute de ce que nous venons de méditer à grands traits grâce aux versets extraits de l’Épitre aux Romains, si nous gardons à l’esprit que la grâce est gratuitement un don de Dieu, nous pouvons mieux comprendre encore le double commandement de Jésus qui figure aux versets 37 à 40 du chapitre 22 de l’évangile de Matthieu que je relis : « Tu aimeras le Seigneur, ton DIEU, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence, c’est là le grand commandement, le premier. » Un second cependant lui est semblable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». De ces deux commandements dépendent toute la loi et tous les prophètes. Dans ce passage cité, Jésus ne se laisse pas enfermer dans le piège que veulent lui tendre les pharisiens, c’est-à-dire les très légalistes Docteurs de la loi. Comme Dieu aime sans conditions, gratuitement, le fils de Dieu invite l’Humanité à aimer Dieu aussi sans condition non plus, sinon d’avoir un cœur, une âme et de l’intelligence. Il se contente de dire que le double commandement est la seule loi qui compte… Dieu aime en premier, mais Dieu est aussi celui qui est aimé, rappelle Matthieu. Dieu est donc la quintessence de l’Amour c’est-à-dire la plénitude de la vie. C’est pourquoi, nos œuvre terrestres, même si elles sont louables, ne complètent pas à proprement parler, la Grâce de Dieu. Pour citer un ami pasteur à la foi bon théologien et excellent pédagogue, nos œuvres ne sont pas les « infirmières » de la Grâce ; nos œuvres sont en fait elles-mêmes le fruit de la Grâce divine. Amour et Foi sont alors deux piliers d’une même vocation… Autrement dit et je cite encore Georges Casalis : « Si donc le don gratuit de Dieu a pu répondre à l’angoisse du cœur de  Martin Luther, il ne faudra pas moins du don de ce même cœur pour répondre à la paix que Dieu donne ». D’ailleurs dans son petit traité sur « La liberté du chrétien » datant de 1520, trois ans après l’affaire des 95 thèses, Martin Luther développe deux propositions qui peuvent précisément apparaitre comme contradictoires :

  1. Le chrétien est en toutes choses Seigneur et n’est soumis à personne ;
  2. Le chrétien est, en toutes choses, Serviteur, et est soumis à tout le monde.

Mais du fait du don gratuit de la Grâce, aucune œuvre n’est vraiment nécessaire pour mériter le SALUT. Certains disent même que toute volonté intempestive de s’en approcher en éloigne en vérité. Et pourtant la liberté chrétienne lie l’homme à celui qui lui a donné la dite liberté. C’est bien sûr Jésus-Christ. C’est pourquoi les œuvres, de ce point de vue, sont nécessaires non pas pour rendre l’homme meilleur, mais parce que l’homme est destiné à être meilleur grâce à la justice de Dieu.

Chers amis, comment essayer d’être meilleur ? Le chrétien est tenu, me semble-t-il, de s’engager là où il est, pour un monde que l’on voudrait plus juste en paroles comme en actes car sans progression continue pour plus de justice dans ce monde, l’Amour demandé par Jésus devient une notion quelque peu éthérée qui peut même friser l’imposture !!

 

Il est temps de conclure.
Au-delà du dernier repas, dont nous allons faire mémoire dans quelques instants, il y a la croix, quintessence de l’amour de Dieu qui nous demande, dans l’espérance, de rester debout et libéré de nos peurs, afin d’essayer de venir à bout des situations les plus difficiles, en toute lucidité.
La liberté chrétienne, chères sœurs, chers frères, n’a rien à voir avec la recherche forcenée de la richesse, de la puissance ou même de la réussite dite sociale. La vraie liberté c’est de se laisser envahir par une transcendance qui, grâce au Dieu de Jésus-Christ, nous rend à la fois objet et sujet de la dite GRÂCE.
Dans l’ordre, l’Homme est alors, selon le triptyque qui ressort de l’épître aux Romains :

  • justifié,
  • réconcilié,
  • et sauvé

A cet instant, GRÂCE et AMOUR deviennent un seul et même mot.

Amen

Notes   [ + ]

1. Martin Luther et l’église confessante, éditions du Seuil 1966

Genèse 4, 1-16 – Caïn notre frère en humanité

Prédication du Pasteur Samuel Amedro, le dimanche 22 Octobre 2017

Comme une suite de notre réflexion de dimanche dernier à propos de la fraternité, histoire de nous préparer à la disputatio que nous organisons ici le 29 novembre prochain pour fêter les 500 ans du protestantisme, l’histoire de Caïn et Abel s’est imposée tout naturellement pour notre première étude biblique. Sommes-nous vraiment tous frères ? Il faut dire que l’histoire commence plutôt mal…

Avouons d’abord que nous écoutons cette histoire de Caïn et Abel avec un certain a priori en tête : une mauvaise opinion de Caïn, le « méchant » idéal, un sentiment d’injustice devant un Dieu qui, sans raison, regarde une offrande et rejette l’autre, et une vision de l’histoire de l’humanité plutôt pessimiste qui avance plus par la violence et le meurtre que par la discussion et la fraternité.

Alors je vous propose d’entrer dans cette histoire par la fin, au moment où Caïn implore la clémence de Dieu : Mon tort est trop grand à porter. Si tu me chasses aujourd’hui loin du sol et loin de ta face, je serai caché, fuyant et errant sur la terre, et tout homme qui me trouvera me tuera… Caïn sortit de la face de YHWH et il habitat sur la terre de Nod à l’Est d’Eden. Et c’est bien ce qui se passe en réalité dans ce « aujourd’hui » dont parle Caïn : cette histoire mythique raconte la défaite d’Israël devant les armées babyloniennes. Israël a perdu son jardin d’Eden, sa terre promise, et se trouve en exil à l’est d’Eden, à Babylone, au pays de Nod. La victoire de Nabuchodonosor en 587 avant JC a vu Israël perdre tout ce qui fonde son identité et son existence en tant que peuple. En fait, Israël vient d’être rayé de la carte.

Il a perdu sa terre promise, le sol donné à Adam et Eve pour qu’ils le cultivent : le Seigneur le renvoya du jardin d’Eden pour qu’il cultive le sol d’où il avait été tiré. Après avoir chassé l’homme, il posta à l’est du jardin d’Eden, les kéroubim et l’épée flamboyante qui tournoie, pour garder le chemin de l’arbre de vie. Caïn le cultivateur n’a plus de sol à cultiver. Il est désormais errant et fuyant sur la terre.

Le temple de Jérusalem ayant été totalement détruit, le peuple élu a aussi perdu le lieu de la présence de YHWH. Plus de temple, plus de sacrifice, plus de moyens de réparer le péché, plus de possibilité de communion avec YHWH… Désormais sur la terre de Nod, à l’est d’Eden, Israël se sait chassé loin de la face de YHWH.

Alors, rien n’empêche désormais la destruction totale, la disparition du judaïsme, l’anéantissement complet du peuple de Dieu : Tout homme qui me trouvera me tuera ! dit Caïn. Le roi d’Israël, lieutenant de Dieu sur terre, chef des armées de l’Eternel, le gardien d’Israël, celui qui, normalement, ne permet pas que son pied chancelle, le roi Sédécias est mort en exil, les yeux crevés après avoir vu ses enfants égorgés devant lui. Désormais Israël se trouve à la merci de tous les envahisseurs qui se succèderont sur sa terre au cours des siècles : égyptiens, assyriens, babyloniens, perses, grecs, romains, turcs, anglais… jusqu’à aujourd’hui cette situation perdure et on ne comprend rien à la situation en Israël-Palestine, si on ne comprend pas cet appel au secours de Caïn vers YHWH : je vais disparaître de la face du sol !

Ayant perdu sa terre, son temple, son roi, Israël en exil se met à écrire, remontant le cours de son histoire depuis les prophètes jusqu’à l’origine du monde, jusqu’au jardin d’Eden pour essayer de comprendre et d’expliquer. La mise par écrit de ce que nous appelons l’AT est née de cette peur de disparaître autant que de cette nécessité de donner du sens au malheur qui frappe. Voilà pourquoi Caïn ne fait que décrire la réalité vécue : à l’est d’Eden, au pays de Nod, loin de la face de YHWH, errant sur la terre, à la merci du premier venu…

Et pourtant… Et pourtant Dieu avait prévenu ! Depuis le commencement : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. Mais Eve n’a pas écouté l’avertissement. Et ils avaient été chassés du jardin d’Eden. Dieu a aussi prévenu Caïn : Pourquoi t’enfièvres-tu ? Pourquoi ta face est tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras, mais si tu n’agis pas bien, le faute est tapie à ta porte, son désir guette vers toi et toi tu peux le dominer… Mais Caïn non plus n’a pas écouté… Avec les conséquences qu’on connaît maintenant ! Ah si j’avais su… Et la Bible répond : mais tu savais !

Par-delà la situation particulière de l’Exil à Babylone, le narrateur de la Genèse a bien conscience de parler pour tous les hommes depuis l’origine de l’humanité (symbolisé par Caïn et Abel) jusqu’au dernier jour puisque ce récit est situé aux derniers jours quand Caïn et Abel se présentent devant Dieu pour faire l’offrande du fruit de leur vie et de leur travail. En quête de fraternité, nous devons prendre conscience que nous sommes tous des Caïn ou des Abel, vivant la plupart du temps loin de la face de Dieu dans un monde régit par la loi de la jungle, à la merci du premier attentat venu et que nous ne nous battons pas tous à armes égales. Le récit biblique n’est que le miroir qui dévoile le cœur de l’homme en toute lucidité et sans faux semblant loin d’un humanisme certes flatteur pour notre narcissisme mais guère réaliste quand on regarde la violence et l’injustice du monde tel qu’il va.

Et les choses difficiles commencent dès la vie de famille, avant même de se confronter au monde extérieur. Soyons honnêtes : nul ne sait ce qui se passe dans les familles quand la porte est fermée. Par mon ministère, j’ai appris que, derrière les façades respectables (il ne faut jamais faire tomber la face), les réalités familiales sont souvent bien plus complexes qu’il n’y paraît. L’histoire de Caïn et Abel nous parle d’un père absent (le Adam connu Eve sa femme avant de disparaître complètement de l’histoire) et d’une mère qui décide de tout (elle conçut et elle enfanta Caïn, et elle dit « J’ai acquis un homme avec Yhwh » et elle continua à enfanter son frère Abel…). Officiellement on veille à garder la stricte équivalence dans la présentation des deux frères (leur naissance, leur métier, leur offrande et la réponse à leur offrande) mais en apparence seulement parce que, dans la réalité, le plus jeune a, dès le départ, bien du mal à se faire une place au soleil. La différence est flagrante. A la naissance de Caïn, sa mère lance un cri de joie et une louange au créateur : J’ai acquis (créé) un homme avec Dieu !  Dès sa naissance, Dieu est là pour Caïn et Eve a le sentiment de continuer et perpétuer l’œuvre créatrice de Dieu. Elle en est fière et elle s’en réjouit. Abel, lui, n’a le droit à rien de comparable : ni père, ni louange, ni présence de Dieu. Le récit biblique dit simplement qu’il est rajouté, en plus… Là où Caïn est présenté comme un homme, Abel, lui, n’est que le petit frère, rien de plus. 7 fois le récit ne parlera d’Abel que comme le frère… Aucune parole ne lui est adressée et il n’a pas droit à la parole. Là où Caïn apporte une offrande devant Dieu, le texte biblique dit qu’Abel ne fait qu’imiter son frère. Il n’y a pas jusqu’à son nom qui n’exprime cette différence comme on porte un malheur : Abel, la buée, la vapeur, la vacuité, la vanité… Celui qui n’a pas d’existence propre.

Caïn seul existe. Abel n’est rien.

Voilà la réalité qui nous rattrape. On essaie toujours de sauver les apparences d’égalité entre les frères et pourtant la réalité est toute différente. Les Droits de l’Homme peuvent bien poser comme une déclaration péremptoire l’égalité en droits de tous les êtres humains, la réalité des inégalités ne peut être niée par personne. Il n’est qu’à parler des migrants ou des SDF : ils n’ont pas de visage, pas d’existence propre, pas de nom, pas de famille, pas d’histoire, on ne parle d’eux que comme un problème. Rien d’autre. Voilà la réalité du monde tel qu’il va.

C’est ici que Dieu intervient dans l’histoire des hommes, dans notre histoire.

Yhwh regarda vers Abel et vers son offrande. Et vers Caïn et son offrande, il ne regarda pas.

Notre Dieu se détourne de celui qui a tout pour regarder celui qui n’est rien. Par son intervention, il donne une existence à celui qui n’en a pas. Et on accuse Dieu d’être injuste avec Caïn ? Vraiment ? Mais avons-nous jamais lu les Evangiles ? N’est-ce pas là une constante ? Notre Dieu regarde celui que tous ignorent, celui qui n’est que vapeur, buée, vacuité : l’offrande de la veuve, le larron sur la Croix, Zachée dans son sycomore, la femme adultère, l’aveugle sur le bord de la route, la brebis perdue… Alors que Caïn captait toute la lumière, Dieu nous force à regarder vers Abel et il n’aura de cesse que de faire entendre : Qu’as-tu fait de ton frère ?

C’est vrai qu’il détourne intentionnellement son regard de l’offrande Caïn… et, ce faisant, il crée un déséquilibre dans l’autre sens, une discrimination positive. C’est ce que le grand philosophe américain John Rawls[1] appelle l’équité par opposition à l’égalité : dans l’équité, le plus petit reçoit la plus grosse part du gâteau alors que dans l’égalité toutes les parts sont identiques. Dans l’équité, on met un marchepied pour aider le plus petit à voir par-dessus la balustrade, on ne coupe pas les jambes du plus grand pour que les deux aient la même longueur de jambes. En ce sens, il ne sert à rien de chercher à punir les plus riches, il vaut mieux tout faire pour enrichir les plus pauvres. Mais voilà que la jalousie nait dans le cœur de Caïn du sentiment d’injustice et de l’incompréhension : voilà pourquoi cette réforme de l’ISF est aujourd’hui ressentie comme injuste parce qu’incompréhensible : elle provoque colère, ressentiment, jalousie, et envie de meurtre. Caïn et Abel.

C’est ici que Dieu intervient une seconde fois dans l’histoire des hommes…

Cette fois, pour se tourner vers Caïn pour retenir sa colère, sa violence, soigner sa blessure. J’entends là quelque chose d’une grande importance pour comprendre et gérer notre violence intérieure : l’origine de ton problème, dit Dieu, n’est pas chez ton frère, il ne sert à rien de toujours chercher un coupable, un responsable, un procès à intenter ! Il n’est même pas en dehors de toi… la violence est nichée dans ton cœur et nulle part ailleurs. Pourquoi t’enfièvres-tu ? Et pourquoi ta face est-elle tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras. Mais si tu n’agis pas bien, la faute est à ta porte et son désir guette vers toi, et toi tu peux dominer sur lui. Quand tu sens la brûlure de la colère monter en toi, ne cherche pas à éliminer l’autre : le problème – et la solution ! – sont en toi et uniquement en toi.

Je constate ici que Dieu se préoccupe autant de Caïn que d’Abel mais il ne peut pas faire le trajet à sa place. Il ne peut que lui montrer le chemin de la guérison intérieure pour sortir de sa colère, de sa jalousie, de son ressentiment. Dieu intervient pour retenir le bras de Caïn comme il interviendra pour retenir le bras d’Abraham sacrifiant. Dieu refuse la mort d’Abel comme il refuse la mise à mort d’Isaac. Il cherche toujours une autre solution. Mais à la différence d’Abraham, Caïn ne répond rien à Dieu qui l’interpelle. Il s’adresse à son frère mais aucune parole ne sort de sa bouche. Comme toujours, il y a meurtre parce qu’il n’y a plus de mots. Dieu ne peut pas forcer le chemin de notre cœur, il ne peut que retenir nos bras vengeurs et armés pour essayer de convertir nos cœurs à regarder nos frères. Seule la parole est capable de nous arracher les armes des mains. Comme le dit un autre théologien américain, John D Caputo[2], quand Dieu intervient dans l’histoire des hommes, ce n’est jamais par la puissance d’une force contraignante mais toujours par la fragilité d’une parole qui essaie de convaincre, de persuader de choisir une autre voie, d’ouvrir une autre possibilité. Obtenir ce qu’il veut par la force ne ferait que confronter sa puissance à celle de Caïn. La seule violence de Dieu est celle de son amour disait Martin Luther King. Mais Caïn tue Abel.

C’est ici que, pour la 3ème fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Où est ton frère ? Une fois encore, Dieu fait le choix de nous ramener vers celui qu’on cherche à oublier, à éliminer. Il nous empêche de détourner les yeux de ce frère mort par notre faute : Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère (notez le pluriel des sangs versés depuis l’aube de l’humanité !) crie vers moi du sol ! Paul dira la même chose dans la 1ère aux Corinthiens : Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui est vil et méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est…[3] Alors, pour la 1ère fois, Caïn semble prendre conscience et regarder la réalité en face. Pour la 1ère fois, il répond à la parole de Dieu qui l’interpelle : ma faute est trop lourde… Caïn a pris conscience des conséquences dramatiques de son acte et de la fragilité qui en découle : Loin de ta face je serai caché, quiconque me trouvera me tuera…

Alors, pour la dernière fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Pour que le meurtre et la violence ne puissent pas avoir le dernier mot dans l’histoire des hommes, Yhwh posa pour Caïn un signe pour que tout homme qui le trouve ne le frappe pas. Dieu pose un signe sur Caïn pour mettre un obstacle et une limite à la violence. Un signe qui brise l’engrenage infernal qui semble régir notre monde et qui cherche à éliminer tout ce qui est fragile et vulnérable. Pour que le malheur n’ait jamais le dernier mot.

Alors, toi qui entends cette histoire, je veux te laisser partir avec une question importante : as-tu appris à discerner ce signe sur toi comme sur les autres ? Sais-tu le reconnaître, le décrire, le montrer, le transmettre à tes enfants, à ton entourage ? Quel est-il donc ce « signe » que Dieu a posé sur chaque être humain descendant de Caïn, le racheté ? Je t’en prie, mon frère, ma sœur, ne prend pas sur toi de frapper celui que Dieu lui-même a décidé de protéger. Parce qu’il est ton frère et que Dieu a posé un signe sur lui pour que tu t’en souviennes. Amen.

[1] John Rawls, Théorie de la Justice, Point Essais, 2009 (1971).

[2] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève : Labor et Fides, 2016.

[3] 1 Corinthiens 1, 27-29

Romains 8, 28-30 et Matthieu 23, 1-12 – La fraternité en question

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 15 octobre 2017

Frères et sœurs… Il est toujours utile d’interroger les évidences. Au nom de quoi suis-je fondé d’ouvrir mon message en vous qualifiant de « frères » et de « sœurs » ? Il me semble d’ailleurs que la question porte en elle quelque chose d’assez violent. Certains pourraient se sentir exclus et rejetés par celui qui chercherait à vérifier le lien qui nous unit : sommes-nous vraiment tous frères et sœurs ? D’autres, a contrario, pourraient se sentir prisonniers, captifs d’une relation dite fraternelle qu’ils n’ont pas vraiment choisie et qui s’imposeraient à eux du simple fait de s’asseoir dans ce temple. Oui, vraiment il est bon d’interroger les évidences. C’est de cette manière que la paroisse du St Esprit a choisi de fêter les 500 ans du protestantisme. En proposant de nous disputer à propos de la fraternité. Quand je parle de « dispute », c’est dans l’acception académique du terme il s’entend : c’est par une dispute universitaire qu’est né le protestantisme en 1517 quand Luther expose publiquement 95 thèses contre les indulgences pour les proposer à la disputatio par ses pairs dans le cadre de l’université de Wittenberg. Pour ma part, j’ai le sentiment que le thème de la fraternité a pour nous aujourd’hui la même force de l’évidence indiscutable et indiscutée que les indulgences pouvaient avoir au temps de Luther. Je vais donc proposer des thèses concernant la fraternité qui seront soumises à discussion lors d’une disputatio publique qui aura lieu dans notre temple le 29 novembre prochain avec un rabbin, un musulman et un historien agnostique. « Sommes-nous vraiment tous frères ? » Rien n’est moins sûr en vérité ! En tout cas la question mérite d’être posée… Parce que dès qu’on y regarde d’un peu plus près, la situation s’embrouille immédiatement. J’y vois au moins 4 difficultés importantes.

D’abord, prenons acte du fait que le terme de fraternité emprunte au champ sémantique de la famille. Ce faisant, il semble évoquer de facto un lien hérité, un patrimoine reçu, une filiation commune. C’est ainsi que le point de vue chrétien part de la paternité de Dieu pour comprendre la fraternité : N’appelez personne sur la terre père, car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Ou pour le dire avec les mots de Paul : Ceux que [le Père] a connus d’avance, il les a prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin qu’il soit le premier-né d’un grand nombre de frères. Celui que nous appelons Notre Père. Mais là encore, est-ce une évidence ? Y-a-t-il une image paternelle de Dieu commune aux 3 religions du Livre ? Rien n’est moins sûr si on en croit le Coran qui affirme à plusieurs reprises que Dieu n’engendre pas et qu’il n’a pas de fils[1]. Autrement dit, avons-nous le même Dieu que les musulmans ? La question mérite au moins d’être posée. Alors on essaie d’esquiver le problème en revendiquant la fraternité des enfants d’Abraham. Mais nous savons tous qu’Abraham est un des héros mythiques de la naissance du peuple d’Israël avec Isaac et Jacob. Nous serions alors avec les juifs et les musulmans des « Frères en mythologie », fils et filles d’un même mythe ? Comme l’Evangile de Matthieu (3,9), j’ai moi-même quelques doutes à ce sujet : et ne prétendez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham… Par ailleurs, est-ce qu’un athée ou un agnostique doit se sentir forcément exclu ou pense-t-il possible de fonder ailleurs que dans une filiation commune la fraternité entre les hommes, une sorte de fraternité sans filiation, sans père commun ? D’où vient la fraternité de notre devise républicaine ? Dans Totem et Tabou écrit en 1913, Freud imagine le commencement de la civilisation par un pacte des frères qui tuent le père pour s’approprier les femmes. Une fraternité qui se construit sans père, sans filiation. Certains ont fait le rapprochement avec la Révolution Française qui crée une fraternité citoyenne par l’exécution du père de la nation en la personne du roi Louis XVI. De la même manière, l’analogie est possible avec une certaine conception de la laïcité qui voudrait absolument à éliminer Dieu de l’espace public. C’est la revendication de Philippe Foussier, Grand Maître du Grand Orient de France qui évoquait, il y a à peine 10 jours encore dans le journal Le Monde, « la nécessité d’un réarmement républicain » pour « repartir à l’offensive » en expliquant que « la laïcité, ce n’est pas la coexistence des religions. » Moi j’ai le sentiment que la revendication d’une fraternité sans filiation, sans paternité relève d’un orgueil humain qui entend se suffire à lui-même sans y parvenir tout à fait puisqu’il ne peut s’empêcher de convoquer des figures de substitution souvent féminines d’ailleurs : la Raison, la Race, la Patrie, l’Equipe de France de foot… Comme les pharisiens dénoncés par Jésus dans l’Evangile de Matthieu, ils se font appeler Maître ou Grand Maître… En psychanalyse on appelle cela un retour du refoulé : chassez l’hubris par la porte, il revient par la fenêtre.

Alors actons que la fraternité relève de l’intimité de la communauté familiale. Elle rassemble des personnes qui se reconnaissent une origine commune (le même père) et une histoire commune (des souvenirs communs). Il y a dans le mot même de fraternité un caractère restrictif et discriminatoire : par définition, tout le monde ne fait pas partie de la même famille. Ainsi, chez nos amis francs-maçons, le titre de frère s’acquiert après une initiation très précise qui n’est pas accessible à n’importe qui ni n’importe comment. Dans le NT également, le terme de frère n’est réservé qu’à celles et ceux qui partagent la foi chrétienne. Mais on sent immédiatement poindre le danger de la fermeture sur soi, dans l’entre-soi autour du même, un certain danger d’endogamie, de fonctionnement de « classe » que l’on pourrait appeler un communautarisme si on désigne par-là l’enfermement des communautés dans des identités et des cultures de repli. Il y a là une peur de l’altérité qui ne dit pas son nom. Qui ne voit aujourd’hui monter partout avec effroi cette vague de nationalisme qui n’est que le fruit amer de la mondialisation ? Faut-il évoquer ici le chantre de America first qui vient de sortir son pays de l’UNESCO en même temps qu’Israël ? Refuser de participer à l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture. Comment est-ce possible ? Qui ne voit que la fraternité peut devenir une idéologie mortifère quand elle est au service de la peur de l’autre ?

Alors dans le même temps et comme dans une réaction en miroir, certains poussent le balancier de l’autre côté en vidant la fraternité de tout contenu et de toute limite en l’étendant à l’ensemble de l’humanité dans un universalisme aussi creux que naïf et faussement généreux. Prenant au pied de la lettre le récit de la création, ils reprennent la parole du prophète Malachie (2,10) N’avons-nous pas un seul Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Les théologies des Droits de l’Homme fondent, pour la plupart, la fraternité qui lierait l’ensemble du genre humain sur une « image de Dieu » reçue en héritage à la Création, image de Dieu fondatrice d’une dignité humaine irréfragable. Nous nous trouvons alors devant une fraternité qui, à vouloir trop embrasser, bien mal étreint. La dilution universelle vide la fraternité de tout contenu réel et concret, niant toute validité aux idées de culture, de nation, de patrie, de famille, d’identité. En fait, je crois sérieusement qu’on a dans cet universalisme de la fraternité une autre manière plus subtile de nier la différence, non plus en la rejetant mais en la gobant. C’est, je crois, une grande violence symbolique de nier l’existence d’autres identités, d’autres cultures, d’autres histoires, d’autres familles pour tout englober. Beaucoup en Afrique et en Asie reprochent à l’Occident son néo-colonialisme voilé qui cherche à imposer l’universalisme de ses valeurs au mépris des autres. Il faut dire ici que la Réforme protestante est venue contester cet humanisme universel de tradition catholique. Je cite ici Jean Calvin à propos de la créature faite à l’image de Dieu : « Il est certain qu’Adam a perdu cette intégrité dans sa chute qui l’a aliéné de Dieu[2]. » Pour les réformateurs, il n’y a aucune fraternité universelle du genre humain qui soit possible en dehors de la réconciliation avec Dieu apportée par le Christ. Sauf à vider le mot de son sens, la fraternité ne peut pas s’étendre à l’infini sans perdre son contenu et sa signification.

Mais, il reste une 4ème et dernière difficulté que je relève sur cette notion de fraternité. Il est courant de confondre dans un même élan fratrie, fraternité et relations fraternelles. Et pourtant, parler de fraternité ne dit rien a priori de la qualité du lien dont on parle. Force est de constater que la réalité fraternelle est bien trop souvent marquée de violence, de conflits, de compétition et de jalousie au moins tout autant que de solidarité, d’amour, de partage et de relations harmonieuses. A leur manière, les récits bibliques (Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, les relations entre disciples ou dans les premières communautés chrétiennes, etc.) s’en font l’écho constant. Dès lors, il est tentant de voir la fratrie comme un champ de bataille, un lieu de compétition, source de violence mimétique pour reprendre ici les analyses de René Girard (La violence et le sacré). On peut se demander si les relations fraternelles dans le cadre d’un dialogue œcuménique, interreligieux, avec les athées ne nécessitent pas d’assumer la part conflictuelle inévitable contenue dans ce lien.

Nous venons de le constater ensemble, plus on s’approche de l’idée de fraternité et moins elle paraît évidente : difficulté voire refus de trouver une filiation commune, risque de fermeture communautariste autant que de dilution universaliste, sans parler des relations conflictuelles inhérentes à la fraternité… La fraternité entre les humains se trouve donc marquée du sceau de l’ambiguïté.

Cette conception toute humaine de la fraternité se trouve questionnée voire contestée par Jésus dans l’Evangile de Matthieu. Contestée d’abord pour lui-même quand sa mère et ses frères essaient de se l’accaparer : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Il étendit la main sur ses disciples : Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de mon Père, voilà ma mère et mes frères ! (Matt 12,48s) Refusant une conception purement biologique vécue par lui comme une prison, un enfermement, il nous propose une redéfinition complètement spirituelle de la fraternité : Un seul est votre Maître et vous êtes tous frères. (…) Un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Je remarque et je souligne immédiatement qu’il s’agit ici d’une affirmation, une description, une réalité affirmée par Jésus et en aucun cas un idéal à atteindre, un commandement à mettre en pratique, une espérance à cultiver. Non : comme Paul, Jésus pose la fraternité comme une réalité déjà là, offerte. Je reprends ici les réflexions de D. Bonhoeffer : « La fraternité chrétienne n’est pas un idéal que nous aurions à réaliser ni un héritage biologique que nous aurions à subir mais une réalité créée par Dieu en Christ et à laquelle il nous est permis d’avoir part[3]. » La fraternité est un cadeau que Dieu nous fait en et par Jésus-Christ. C’est une réalité spirituelle puisque donnée par l’Esprit Saint qui fait de nous des frères en Christ sans que nous l’ayons voulu ni choisi. Ce n’est pas un fantasme d’harmonie perpétuelle et de bonheur fraternel c’est une réalité créée par Dieu. Pour connaître la véritable fraternité, il faut d’ailleurs sans doute en passer par la désillusion, l’amertume et le conflit entre chrétiens. Il est vrai que certains décident de quitter la communauté à cause de leurs désillusions sur l’Eglise et le comportement des chrétiens. Mais au fond ils montrent là qu’ils préfèrent leur rêve d’idéal à la réalité que Dieu nous donne. Ils confondent la fraternité spirituelle avec la fraternité émotionnelle. En fait, rêver de construire la communauté fraternelle idéale rend orgueilleux et prétention puisqu’on estime que la fraternité serait un projet qui serait entre nos mains, que nous devrions construire une cité sainte qui serait le fruit de nos œuvres. Ce rêve de fraternité idéale nous imposera des exigences, des contraintes, des lois, des règles pour réaliser ce qui n’est au fond qu’un fantasme, une projection imaginaire : et c’est ainsi que l’on voit des frères se poser en juge d’autres frères, distribuer des certificats de bonne fraternité, rejeter ceux qui ne suivent pas leur propre rêve, considérer la réalité comme un échec, source de frustration, d’envie, de jalousie et de ressentiment.

La vérité c’est que je ne choisis pas mes frères et sœurs : ils me sont donnés. « Je suis frère pour l’autre à cause de ce que Jésus Christ a fait pour moi et en moi. » dit Bonhoeffer. Autrement dit, notre communauté fraternelle n’existe qu’à cause de ce que Christ a fait pour moi et qu’il a fait aussi pour vous. C’est ce que dit Paul dans les Romains en parlant de prédestination pour bien montrer que nous n’y sommes pour rien, nous ne faisons que le recevoir comme un cadeau : Nous savons que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu’il a appelés selon son dessein. Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin qu’il soit le 1er né d’un grand nombre de frères. Et ceux qu’il a prédestinés il les a aussi appelés, il les a aussi justifiés, et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. C’est donc Christ et lui seul qui nous ouvre le chemin de l’amour fraternel : nous sommes donc redevables envers nos frères de ce que Dieu nous a fait à nous-mêmes. Accueillez-vous donc les uns les autres comme Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu (Rm 15,7). La communauté chrétienne ne nous a pas été donnée par Dieu pour que nous mesurions continuellement sa température ou que nous en auscultions en permanence le nombril, les pulsions, les petitesses et les difficultés. Nous entrons dans la communauté des frères et des sœurs non pas avec nos exigences mais avec gratitude et prêts à recevoir ce que Dieu veut nous donner. Ne nous plaignons pas de ce que Dieu ne nous donne pas mais remercions de ce qu’il nous donne chaque jour. Et s’il vous arrive d’être déçus par rapport à un frère ou une sœur (ou par votre pasteur, sait-on jamais), sachez y trouver l’occasion de redécouvrir que la communauté chrétienne ne peut pas vivre de ses propres relations, actes ou paroles mais seulement d’une parole et d’un acte qui nous relie en vérité : la parole d’amour et de Grâce que nous recevons en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Amen.

 

[1] Sourate 2, Verset 116 :

Dieu a dit : « Et ils ont dit : « Allah s’est donné un fils » ! Gloire à Lui ! Non ! mais c’est à Lui qu’appartient ce qui est dans les cieux et la terre et c’est à Lui que tous obéissent. »

Sourate 112 AL-IHLAS (LE MONOTHEISME PUR) :

1 – Dis : « Il est Allah, Unique. 2 – Allah, Le Seul à être imploré pour ce que nous désirons. 3 – Il n’a jamais engendré, n’a pas été engendré non plus. 4 – Et nul n’est égal à Lui. »

[2] Jean Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, I,XV,4

[3] Cf. Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire, Genève : Labor et Fides, 2007, p.23-41.

Esaïe 5, 1-7 et Matthieu 21, 33-46 – Des responsables d’Eglise responsables

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 8 octobre 2017

 

Il est très fréquent d’entendre présenter l’AT en opposition avec le NT, avec un Dieu violent et jaloux défenseur de la loi d’un côté et un Jésus apôtre de l’amour des ennemis et de la grâce universelle de l’autre. Pour une fois, l’histoire qui nous est proposée aujourd’hui va nous donner à voir les choses de manière plus nuancées et plus complexes, en nous écartant un peu du mythe du « petit Jésus » tout sucre et tout miel. Bref, j’ai ce matin deux versions de la même histoire à vous proposer : une bonne et une mauvaise nouvelle, une version douce et agréable à entendre qui nous vient de l’AT et une version beaucoup plus difficile à recevoir parce qu’elle recèle un potentiel de dynamite important. Elle a vraiment de quoi nous bousculer, nous remettre en question, voire nous irriter. Celle-ci nous vient du NT et elle est mise dans la bouche de Jésus lui-même. J’aurais bien aimé en rester à la première mais il ne m’est pas possible de taire tout à faire la seconde…

Commençons donc par la bonne nouvelle. C’est une chanson d’amour que nous chante le prophète Esaïe. Laissez-moi chanter une chanson au nom de mon ami. Elle parle de mon ami et de sa vigne… Tout est fait pour nous faire ressentir de l’intérieur l’amour du propriétaire de la vigne. Par l’attention et les soins constants qu’il lui apporte, nous ressentons l’attente et l’espoir de l’amoureux qui attend la réponse de l’être aimé : Mon ami avait une vigne sur une petite colline au sol fertile. Il a retourné la terre, il a enlevé les pierres, et dans sa vigne, il a mis des plants de bonne qualité. Il a construit une tour pour surveiller la plantation et il a aussi creusé un pressoir. Il attendait de sa vigne du bon raisin… Voyez de quel amour on parle fait d’attention et de soins constants… Mais la chute est inattendue, brutale, soudaine : elle donne du vinaigre. Réaction de dégoût de celui qui s’attendait à boire un vin fin et qui se retrouve avec du vinaigre dans la bouche. On ressent toute la déception, l’amertume, la colère même de l’amoureux éconduit. Alors, dit le prophète Esaïe, vous comprenez maintenant pourquoi le pays d’Israël, la Terre Promise du peuple élu, s’est vu ruiné, piétiné, balayé par les armées du roi de Babylone ? Soyez juge entre moi et ma vigne ?  Rendez-vous compte : Il attendait le droit mais partout c’est l’injustice. Il voulait la justice mais partout ce sont les cris des gens sans défense. Le prophète de l’AT porte un message fort que je veux vous faire entendre à votre tour : notre Dieu se moque des actes religieux (cultes, prières, sacrifices, génuflexions) : ce qu’il veut c’est la justice. Comme le disait Martin Luther King, la justice c’est la correction des problèmes laissés en suspend par l’amour : “Dieu a les deux bras étendus. L’un est assez fort pour nous entourer de justice, l’autre assez doux pour nous entourer de grâce.”[1] Voilà les fruits qu’il attend de son peuple : injustices et cris de détresses sont insupportables pour Dieu. Parce qu’il aime sa vigne, il est indigné, scandalisé, révolté par la souffrance qu’il voit, par les cris qu’il entend. Dès le début de l’Exode, le Dieu de l’AT l’affirme avec force : J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte. Je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs égyptiens. Oui je connais ses souffrances. Je suis donc descendu pour le délivrer… Je veux l’emmener dans un pays beau et grand qui déborde de lait et de miel. (Exode 3,7-8). Amour de Dieu pour sa vigne. Celui qui souffre a du prix aux yeux de notre Dieu. Voilà le message d’amour qui nous vient de l’AT. Voilà aussi l’interpellation qu’il nous lance : notre Eglise porte une responsabilité dans les injustices dont nous sommes témoins tous les jours. Permettez-moi une fois encore de citer Martin Luther King quand il disait : Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui.” Nous sommes mandatés par Dieu pour résister au mal.[2] Un jour ou l’autre, il nous faudra bien porter ces fruits-là aussi… Mais pour le moment, ce que je retiens d’essentiel, c’est l’affirmation forte qui ressort de notre lecture de la Bible que nous sommes, nous ici présents, la vigne du Seigneur. Nous lui appartenons. Nous, nos enfants et nos petits-enfants, nous sommes la vigne du Seigneur. A l’heure de la récolte, le propriétaire réclame son bien. Rien de plus normal, pensons-nous… tant que nous restons dans la parabole. Et pourtant… Dans la vie réelle, il n’est pas simple de se dire qu’on appartient à quelqu’un. L’heure semble à l’autonomie revendiquée et à la liberté assumée : « believing without belonging » disent les sociologues. Nous revendiquons pour nous et nos enfants la possibilité de croire sans appartenir, adhérer sans s’affilier, participer sans s’engager. Pour respecter leur liberté de choisir, nous avons refusé de leur transmettre… Parce que s’engager c’est se lier et porter une responsabilité, c’est-à-dire accepter de répondre à Celui qui revendique notre présence. Et pourtant qui peut croire encore que la foi relève de la génération spontanée ? Même la culture hors-sol nécessite soins et nutriments. Nul n’ignore au fond sa dépendance même si l’on feint le contraire : si vous êtes ici présents aujourd’hui dans ce temple c’est parce que vous l’avez reçu de quelqu’un. Les enfants ont été amenés par les parents voire les grands-parents. A moins que ce ne soit les enfants qui évangélisent leurs parents en les contraignant à venir au culte une fois de temps en temps… Mais il faut bien constater que nos anciens avaient vu grand si j’en crois la notice sur notre temple dans le livre consacré aux temples réformés et luthériens de Paris qui accorde 700 places au temple du St Esprit… 700 places pour accueillir les fruits, ce n’est pas rien ! Mais ici comme dans la parabole de Matthieu la difficulté ne vient pas du fait que les fruits seraient acides ou même qu’ils aient goût de vinaigre comme dans le chant du prophète Esaïe : la situation est bien plus grave puisqu’il n’y a plus de fruit. Impossible de savoir si les fruits sont bons ou mauvais puisqu’ils ont été volés.

C’est ici que le NT se fait beaucoup plus difficile à entendre et à recevoir parce qu’il lance une polémique sans concession. Jésus n’est pas en train de se défendre, il attaque directement les pharisiens et les grands-prêtres. Il suffit de lire le début du chapitre 21. Après une entrée triomphale dans Jérusalem sur un ânon comme un roi, il pénètre dans le Temple pour y renverser les tables et les chaises de marchands de colombes avant de dessécher un figuier qui avait le malheur de ne pas porter de fruits. Comprenez que les responsables des autorités du temple et de la loi juive l’interpellent : De quel droit est-ce que tu fais ces choses ? Qui t’a donné le pouvoir de les faire ? (Matt 21,23). Et c’est là que Jésus les attaque bille en tête : Ecoutez bien cette histoire ! vous qui contestez mon autorité… Et reprenant le chant du prophète Esaïe, ce n’est plus l’amoureux déçu qui parle, c’est le propriétaire en colère : mes fruits, mes serviteurs, ma vigne, ma récolte. Le Royaume des cieux s’est approché ? Et bien nous y sommes maintenant : voici le temps de la récolte, le moment voulu, c’est maintenant. Le Seigneur vient d’entrer à Jérusalem. Il est le propriétaire qui vient réclamer son bien. Et ce n’est plus seulement une polémique, c’est un procès pour meurtre en série avec préméditation. L’Evangile de Matthieu nous raconte. Les serviteurs envoyés pour réclamer la récolte ne sont pas seulement molestés comme dans les récits parallèles des Evangiles de Marc ou de Luc : ils ont été successivement écorchés vifs, assassinés et lapidés, les uns après les autres, envoyés toujours plus nombreux. Il semble que nous soyons revenus dans la vie réelle de la compétition à outrance, de tous contre tous, de la loi de la jungle, « manger ou être manger », struggle for life… Et pourtant, malgré les meurtres répétés pour lui voler sin bien, notre Dieu essaie de faire entendre une autre petite musique, presque imperceptible : Au moins ils respecteront mon fils… Il n’a pas perdu espoir. Au cœur d’un monde bien réel régit par la violence de la compétition, quelqu’un parle pour essayer de négocier une trêve, une autre manière de vivre et de gérer les conflits : « Je vais envoyer mon fils ». Donner ce que j’ai de plus précieux. Tout faire pour essayer de les sortir de l’affrontement perpétuel et du cercle mortifère de la violence. Et pour cela, notre Dieu n’hésite pas à se donner lui-même, à s’exposer : seul celui qui s’offre gagne le respect. En principe cela devrait fonctionner… Mais quand les vignerons voient le fils, ils se disent entre eux : « C’est lui l’héritier. Venez ! Tuons-le et à nous l’héritage ! » Et ils le font sortir de la vigne et ils le tuent. Voilà, dit Jésus, Dieu a des ennemis qui veulent prendre sa place, l’expulser, l’exproprier. Et tous les moyens sont bons. La fin justifie les moyens.

Mais de qui parle-t-il ? Qui doit se sentir concerné ? Qui est responsable ? Accusés levez-vous ! Jésus parle clairement, comme il ne l’a jamais fait jusqu’ici, il ne se contente pas de dénoncer, de désigner, de pointer du doigt. Non, il s’adresse à eux, en face, les yeux dans les yeux : vous, chefs religieux, levez-vous et répondez. Assumez votre responsabilité. Dans la Bible on les appelle scribes, pharisiens, maîtres de la loi, grands-prêtres mais aujourd’hui, il faut les englober dans ce qu’on appelle les « responsables religieux ». Ce sont les gardiens du culte, du dogme, de la loi religieuse : comment prier (dans quelle langue, dans quelle direction, à genoux, yeux fermés, mains jointes), comment réfléchir, comment penser, comment lire les textes sacrés (quels livres sont autorisés ou interdits), comment manger (quels aliments a-t-on le droit de manger, avec qui), comment s’habiller (quelle partie du corps montrer ou cacher : les bras, les jambes, les cheveux, les visages), comment se marier (avec qui, selon quel rite), comment faire l’amour (ou pas)… ils savent tout sur tout, ils donnent des ordres, des consignes, des règles, des interdits. Ils distribuent des bons points et des mauvais points. Ils savent. Ils se comportent comme des propriétaires alors que ce ne sont que des usurpateurs.

Quand hier soir on discutait avec les catéchumènes des causes qu’ils aimeraient défendre, l’une d’entre elles disait qu’elle n’en pouvait plus de ces attentats meurtriers. Je la comprends et je ressens comme elle cette grande lassitude. Mais il ne faut pas se tromper de cible et Jésus voit juste. Il n’attaque pas le peuple, la foule, les disciples : comme lui, je crois qu’il faut arrêter d’accuser, de désigner, de dénoncer les pauvres gens de Syrie, d’Irak, de Lybie, du Maroc ou d’ailleurs : ils sont les premières victimes des manipulations idéologiques. De même, ce n’est pas à vous qui êtes présents qu’il faut reprocher les bancs vides de nos temples. Il faut arrêter aussi d’accuser les religions en soi (l’islam en particulier ou les religions en général) – J’ai lu hier encore dans Le Monde que le Grand-Maître du Grand Orient de France voulait en finir avec les religions et reprendre le combat de la laïcité pour les expulser de l’espace public. De même qu’on ne met pas en cause une femme parce qu’elle a été violée, on ne peut pas mettre en cause une religion qui a été violée. Elle est victime, elle aussi. Il faut également arrêter d’accuser Dieu lui-même de nos turpitudes humaines : j’en ai assez d’entendre cette tarte à la crème qui affirme doctement « Si Dieu existait, il n’y aurait pas tous ces attentats et toutes ces catastrophes naturelles ». Dieu lui-même est victime dans cette histoire : son propre fils a été assassiné. Les responsables religieux se comportent comme des propriétaires de ce qui ne leur appartient pas. Ils se croient propriétaire de Dieu, de la religion, du dogme, de la foi des gens, de la vérité. Ce n’est pas le doute qui rend fou. C’est la certitude. C’est l’absence de doute et la certitude de ceux qui croient savoir. Jésus parle fort et il ne mâche pas ses mots : il les regarde droit dans les yeux et il dévoile leur jeu. Il en mourra. Ils le crucifieront pour avoir mis en lumière ce qu’ils voulaient usurper. On ne peut même pas dire « Père pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. » parce que justement, ils savent ce qu’ils font. C’est une stratégie consciente, délibérée et préméditée.

En commençant, je disais ce message très difficile à recevoir parce qu’en vérité je fais moi-même partie des responsables religieux et je reçois cette accusation me concernant de plein fouet. Je n’oublie pas que j’ai été président de la commission jeunesse de la FPF pendant presque 10 ans, puis président d’une Eglise Evangélique Au Maroc pendant un mandat de 5 ans, et maintenant pasteur d’une belle et grande Eglise parisienne depuis un peu plus d’un mois. Je suis sous le regard du Maître de la vigne et cette parabole met en lumière ma responsabilité personnelle dans la situation de notre Eglise. Alors Jésus demande : « Quand le propriétaire de la vigne viendra, qu’est-ce qu’il va faire à ces vignerons ? » Les chefs religieux répondent à Jésus : « Il va tuer sans pitié ces gens méchants. Il louera la vigne à d’autres vignerons, et au moment de la récolte, les vignerons lui donneront le raisin. » Je ne suis pas surpris de leur réaction : ils se croient aussi propriétaires du jugement dernier… Mais Jésus va-t-il confirmer ce verdict des chefs religieux ? Et bien c’est tout le contraire. Ecoutez bien sa réponse : Vous avez sûrement lu ces phrases dans les Ecritures… (Et là il cite l’AT, le Psaume 118) : La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre principale de la maison. C’est le Seigneur qui a fait cela. Quelle chose merveilleuse pour nous !

A sa manière l’apôtre Paul annonce exactement la même Bonne Nouvelle au chapitre 5 de l’épître aux Romains : « 6 Oui, quand nous étions encore sans force, le Christ est mort pour les gens mauvais, au moment décidé par Dieu. 7 Déjà, pour une personne juste, on ne serait guère prêt à mourir. Pour une personne qui fait le bien, on aurait peut-être le courage de mourir. 8 Mais voici comment Dieu a prouvé son amour pour nous : le Christ est mort pour nous, et pourtant, nous étions encore pécheurs. 9 Maintenant, son sacrifice nous a rendus justes. Alors, c’est sûr, le Christ va nous sauver aussi de la colère de Dieu. 10 Oui, quand nous étions les ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Puisqu’il nous a réconciliés, alors c’est sûr, Dieu va aussi nous sauver par la vie de son Fils.

Nous voilà revenu au même constat que la semaine dernière : il nous faut de toute urgence remettre Christ crucifié au centre de la vie de notre Eglise. Il est la pierre angulaire de notre foi et de notre vie. Amen.

[1] MLK, La force d’aimer, Empreinte Temps Présent, 2013.

[2] MLK, in L. Bennett, L’homme, p. 124.

Philippiens 2, 1-11 – Une Eglise qui rend vivant le Christ

Prédication du Pasteur Samuel Amédro le dimanche 1er octobre 2017

Le culte de rentrée étant derrière nous, votre pasteur dignement installé, il nous revient maintenant de nous mettre au travail pour construire l’Eglise ensemble. En de pareils cas, il est d’usage que le CA de l’entreprise ou de l’association se rassemble pour dessiner sa vision stratégique de l’avenir, poser des objectifs précis et quantifiables affectés de moyens adéquats, bref, monter un « business plan ». En vérité, il n’en est rien. Le CP a juste posé un mot pour cette année : « la fraternité ». Je sais qu’il y a derrière cela une histoire récente qui explique et qui justifie ce choix. C’est donc à partir de ce mot posé comme une direction à suivre, comme une vision pour l’avenir, que je me mets en route avec la ferme intention d’écouter la volonté de Dieu pour son Eglise et non de mettre au centre nos plans, nos stratégies, nos rêves, nos fantasmes, nos illusions ou nos envies…

« S’il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit, un élan d’affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité ; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. »

L’apôtre Paul partage avec nous le rêve d’une Eglise idéale, fondée sur un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit et un même élan d’affection et de compassion, mettant au cœur la préoccupation de l’unité et le souci de l’autre. Oui vraiment, nous partageons ce rêve. Mais est-ce vraiment réaliste ou même tout simplement possible ? Comment faire pour que ce ne soit pas que des vœux pieux, des phrases creuses, une théorie aussi généreuse que déconnectée de la réalité ? Ce serait faire de l’Eglise un fantasme ou pire, un mensonge. D’autres verront ici un commandement. Mais ce serait alors faire de l’Eglise une fraternité contraignante, une obéissance servile à la loi du patriarche qui étouffe toute expression de sentiments vrais, toute discussion profonde et sincère, et même toute spontanéité. D’autres encore, y trouveront l’expression d’un jugement sévère sur une réalité bien éloignée du modèle à suivre. Nous aurions alors à nous confondre dans une confession du péché perpétuelle : « Seigneur, nous essayons bien volontiers mais nous devons t’avouer que la barre est trop haute et pour tout dire inatteignable. Nous devons te faire l’aveu de nos limites, nos impossibilités qui fait que nous n’arrivons pas à être d’accord avec tout le monde et encore moins à aimer tout le monde. Et nous devons t’avouer également qu’il y a des blessures non pardonnées, des réalités complexes… de l’histoire humaine quoi ! » Non, je crois que ce dont parle ici l’apôtre Paul n’est ni un fantasme, ni une loi, ni un jugement mais bien un projet d’Eglise très concret. Un projet pour notre Eglise. Je crois même qu’il s’agit du seul projet d’Eglise possible.

Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Par cette petite phrase, Paul réoriente complètement notre regard. En nous éloignant de l’introspection mortifère, il ouvre notre compréhension à ce que peut-être et sans doute doit être la vie de notre Eglise : rendre visible le Christ.

Quand, à la mort de Luther en 1546, le peintre Lucas Cranach entreprend d’essayer de rendre compte du message du Réformateur sur le retable de l’Eglise de Wittenberg, il ne garde que l’essentiel : le baptême, la Cène et la prédication, représentant Luther en chaire désignant du doigt le Christ en Croix à l’assemblée. Montrer le Christ, désigner le Christ, manifester le Christ. Rien d’autre.

400 ans plus tard, en 1935 en pleine montée du nazisme, Dietrich Bonhoeffer rentre des Etats-Unis alors qu’il avait trouvé refuge comme professeur de théologie à l’Union Theological Seminary de New York, pour enseigner secrètement au séminaire pastoral de Finkenwalde. Dans son cours sur la prédication, il dit aux futurs pasteurs de l’Eglise confessante : « La parole de la prédication tire son origine de l’incarnation de Jésus-Christ. (…) La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. (…) Elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. (…) Elle ne communique pas quelque chose ; (…) elle communique ce qu’elle est : le Christ historique, qui porte l’humanité avec sa souffrance et sa punition. »[1] C’est là le fondement de l’être et de la raison d’être de l’Eglise. Et puis citant Kierkegaard, Bonhoeffer ajoute : « C’est comme si je lisais une lettre d’amour qu’un autre aurait écrite. Je communique en toute rigueur ce qu’un Autre dit. Il s’agit du plus haut degré de participation qui mène à la mort de ma propre subjectivité. » Paul parlera ici de « désistement de soi » : J’ai été crucifié avec Christ ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi (Galates 2,20). Autrement dit, la fonction de l’Eglise n’est pas de produire un discours (si intelligent soit-il) sur le Christ ou sur Dieu pas plus qu’une analyse (si pertinente soit-elle) qui expliquerait la situation actuelle du monde tel qu’il va ; non, sa mission (la seule ?) consiste à rendre le Christ présent par sa Parole (la prédication) et par ses actes (sa vie communautaire). Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Je cite ici le professeur de NT, Michel Bouttier qui introduit sa traduction si poétique de l’hymne aux Philippiens par ces quelques mots lumineux : « Les liens de fraternité entre chrétiens sont appelés à dessiner, comme une broderie, le portrait du Messie. »[2] Si moi, pasteur, je suis chargé de parler, vous, vous êtes chargés d’agir : votre manière de vivre l’Eglise rend le Christ présent. C’est ce que dit l’apôtre Paul : la communauté en tant que Corps du Christ rend Christ présent par sa manière de vivre. Alors, il convient de nous demander quel portrait du Christ brodons-nous ? Je voudrais ici lever le regard au-delà de notre petite église locale pour porter le regard sur notre Eglise Protestante Unie de France et même au-delà sur les différentes Eglises chrétiennes que nous connaissons. Et je dois dire que je constate avec effarement l’effacement progressif mais constant de la figure du Christ… Voilà la vérité, le Christ est en train de disparaître petit à petit du discours de l’Eglise aussi bien dans sa prédication que dans ses œuvres. Je constate (et je suis prêt à ouvrir une discussion argumentée sur ce point avec qui le souhaite), je constate :

  • Une pneumatologie envahissante a peu à peu évincé la christologie. En clair, le St Esprit est en train de prendre la place du Christ : renouveau charismatique et croissance exponentielle des églises évangéliques et pentecôtistes en France mais surtout en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Régis Debray dénonce même l’emprise sur la société française d’un néo-protestantisme faisant la part belle à l’émotion, à l’individualisme du salut, à la théologie de la prospérité et de la réussite sociale.
  • La pression constante, urgente et parfaitement légitime du dialogue interreligieux amène les chrétiens à mettre sous le boisseau tout discours christologique perçu comme exclusif. Cherchant à réduire les tensions, on en vient à accepter des coups de rabots sur nos convictions : préférant la figure de Jésus prophète à celle du fils de Dieu pour ne pas froisser nos amis musulmans, choisissant de mettre en avant la sagesse du rabbi Jésus au détriment de la croix pour ne pas froisser nos amis juifs… Tout y passe : l’incarnation, la filiation divine, la croix, la résurrection, le salut, etc.
  • La volonté affichée de porter un discours en adéquation avec la postmodernité de notre société nous amène à proposer un christianisme « culturel » sans grande réflexion théologique (transformant l’Eglise en centre culturel) agrémenté d’un christianisme « moral » fondé sur la transmission de valeurs supposées protestantes. On vend les fruits mais on a arraché l’arbre qui produisait les fruits ! Et bien entendu, nous tombons sous le feu nourri des critiques de nos frères évangéliques qui en viennent naturellement à penser que les réformés ne sont plus chrétiens s’ils l’ont jamais été !
  • Les enjeux éthiques portés actuellement avec brio par notre Eglise tels que l’accueil fait aux migrants, l’engagement écologique de l’Eglise pour la sauvegarde de la création, l’accompagnement des personnes homosexuelles (pour ne prendre que les derniers débats en date) ne font jamais référence à une christologie ou à une sotériologie quelconque. Nous sommes dans l’éthique du bien mais certainement pas dans une christologie mise en acte.

Je constate l’effacement progressif et constant du Christ, et avec lui, de la notion de salut et de grâce. Ce qui me semble un comble au moment où nous nous gargarisons de manifestations publiques à la gloire du protestantisme ! Ne serait-ce pas là un grand élan de narcissisme, une tentative angoissée de se rassurer ? « Miroir, beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle… »

Je crois que c’est une erreur très grave : à mes yeux, l’Evangile est en jeu. Et je reçois comme une interpellation forte ces mots de l’apôtre Paul au début de la 1ère aux Corinthiens 2, 1-5 : Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié. Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant : ma parole et ma prédication n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Jésus Christ crucifié, rien d’autre. Et ce n’est pas là une originalité de Paul : il ne fait que remettre au centre ce qu’il a lui-même reçu, revenant à ce qui est sans doute le texte le plus ancien de tout le NT, avant les évangiles, avant les lettres de Paul, une confession de foi reçue des tout-premiers chrétiens. Voilà, dit Paul, le portrait du Christ qu’il nous faut broder par notre prédication comme par notre vie communautaire : De condition divine, il n’a pas voulu disposer du rang qui l’égalait à Dieu mais il s’est désisté lui-même pour accepter la condition d’esclave, il a pris le visage d’homme et partagé le sort commun, il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur une croix. Et c’est lui que Dieu a exalté en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom afin qu’au nom de Jésus, dans les cieux, sur la terre, au fond de l’abîme, tout être adore à genoux et toute langue s’unisse pour chanter : le Seigneur, c’est Jésus-Christ à la gloire de Dieu le Père.

De condition divine, il meurt sur la croix. Et c’est pour cela qu’il est le Seigneur. Le Christ que Luther désigne depuis la chaire du retable de Wittenberg, c’est le Christ en Croix parce que c’est là que se fait le salut de l’humanité. Karl Barth parle ici de la doctrine des deux états : abaissement et exaltation. En même temps, le Seigneur est serviteur et le serviteur est Seigneur. A la fois roi et esclave. Souverain parce que serviteur. Son autorité et sa seigneurie viennent précisément du fait qu’il s’est abaissé jusqu’à la mort sur la croix, qu’il est descendu aux enfers (au fond de l’abîme, dit l’épître aux Philippiens) pour aller chercher tous ceux qui s’y trouvaient. Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour, dit Jésus dans l’Evangile de Jean (6,39). Il est allé, lui, là où personne ne peut ni ne veut aller. Le Seigneur est allé rejoindre, lui, les réprouvés pour toujours, les damnés de la terre, les désespérés, les burn-out, les suicidés, les perdus. Il n’a pas fui, il ne s’est pas dérobé, il est allé jusqu’à l’affrontement avec les forces du mal, la réalité de la souffrance et de la mort : il a pris le visage d’homme et il a partagé le sort commun. C’est très exactement là que l’Eglise rend Christ présent, en allant rejoindre à son tour celles et ceux qui ne sont rien. Les derniers événements douloureux traversés par notre Eglise lui ont fait prendre conscience de son abaissement (les difficultés financières, les bancs vides, les enfants et petits-enfants absents…). Sachez que le Christ a partagé notre sort. Il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur la Croix. Et puisque nous sommes cohéritiers du Christ, parce qu’ayant part à ses souffrances nous aurons part à sa gloire (Romains 8,17), la théologie de la Croix est d’abord une théologie de la JOIE. Voilà pourquoi la croix est vide quand elle est présente dans un temple : elle témoigne de ce Dieu qui a décidé d’exalter celui qui est rejeté de tous en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom. La théologie de la Croix est une théologie de la joie parce que la croix est le seul lieu possible de notre restauration. Elle est au fond une théologie de la restauration, orientée vers la résurrection, le relèvement, le nouveau départ, le « Lève-toi et marche ! » Dieu l’a souverainement élevé ? Alors Dieu va souverainement nous relever ! C’est une certitude. Et moi, je me demande s’il ne serait pas temps pour nous de remettre une croix dans ce temple. Amen.

[1] Dietrich Bonhoeffer, La parole de la prédication, trad. H. Mottu, Genève : Labor et Fides, 1992, p.26-41.

[2] Michel Bouttier, Le chant du Messie. Anthologie du Nouveau Testament, Point Seuil, 1997, p.17.