Matthieu 20, 1-16 – Moi, ouvrier de la 11ème heure !

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 24 Septembre 2017

F&S, chers amis, le Seigneur notre Dieu a beaucoup d’humour. Il nous le démontre aujourd’hui encore au travers de ce bout d’Evangile qui nous est proposé aujourd’hui. Tout se passe comme s’il y avait une espèce de Providence divine… Mais que nous lisions cette parabole étonnante des ouvriers de la 11ème heure pour que je puisse vous la commenter doctement ne lui suffisait pas : il voulait nous offrir l’occasion de la vivre, de l’expérimenter, si je puis dire, en direct-live. Moi, ouvrier de la 11ème heure, dernier arrivé ici à Paris, dans ce quartier et dans cette communauté, moi qui n’ai encore rien fait, je viens ce matin vous griller la politesse, prendre le coupe-file réservé aux VIP, monter à la tribune pour prendre la 1ère place et toucher mon salaire au nez et à la barbe de tous ceux qui travaillent dans ce lieu depuis la 1ère heure, supportant comme dit le texte biblique le poids du jour et la grosse chaleur… Moi qui n’ai pas encore levé le petit doigt, je vais recevoir, par votre imposition des mains et sous la conduite éminente d’un représentant du Conseil Régional de notre Eglise, une onction toute spéciale de la part du Seigneur, une double ration de grâce et de bénédiction. Ce faisant, je glisse mes pas dans ceux de mes illustres prédécesseurs… Je veux parler bien entendu de Moïse (appelé par Dieu du milieu du buisson ardent alors qu’il n’était qu’un pauvre réfugié, un migrant au passé trouble), David (le plus petit des fils de Jessé qui reçoit l’onction royale des mains du prophète Samuel pour prendre la place du roi Saül), ou de l’apôtre Paul (l’ancien persécuteur de chrétiens qui se décrit lui-même comme l’avorton, le plus insignifiant des apôtres). Moi, Samuel, ouvrier de la 11ème heure que le maître vient juste d’embaucher pour travailler dans sa vigne avec vous tous qui m’avez précédé en ce lieu, j’ose espérer que vous ne m’en tiendrez pas rigueur de vous griller ainsi la politesse ! Et d’ailleurs là est l’humour du Seigneur à mes yeux, je sais déjà que vous ne m’en voulez pas, que vous n’en concevez aucune jalousie, aucune rancœur, aucun ressentiment : bien au contraire, depuis mon arrivée parmi vous, je n’ai reçu de votre part que des marques d’attention bienveillante et d’accueil aussi chaleureux que fraternel. J’ai bien compris que les ouvrier-e-s qui ont été embauché-e-s avant moi, parfois dès l’aube de leur vie, mais aussi celles et ceux qui sont arrivés un peu après, à la 3ème heure, 6ème heure ou 9ème heure, vous tous les ouvrier-e-s, vous vous réjouissez de voir arriver des forces vives non pas pour prendre votre relais et faire à votre place mais bien pour renforcer, donner de la vigueur, conjuguer nos talents, nos compétences et nos énergies pour le bénéfice de la vigne du Seigneur…

Et en lisant ce matin la parabole, j’ai compris que, pour vous comme pour moi, le Maître a pris la peine de conclure avec nous un accord pour un salaire décent et juste. Je n’ai pas entendu qu’il ait fait appel aux syndicats pour négocier avec les représentants du personnel ni qu’il ait passé un quelconque accord de branche mais le fait est que la parabole nous affirme que ce maître de maison qui sortit de grand matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne (…) convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée… Le Maître est donc venu passer un contrat avec ses ouvriers. Je tiens à rappeler que Jésus décrit ici le fonctionnement du Royaume des cieux : le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin… etc. J’en conclus donc que le Royaume des cieux fonctionne comme le protestantisme… Ou peut-être est-ce l’inverse ? Notre Eglise Protestante Unie de France essaie de mettre en pratique ce qu’elle comprend du fonctionnement du Royaume des cieux. En tout cas, je veux y voir une affinité avec notre culture protestante, notre manière de vivre en Eglise, de faire fonctionner notre Eglise et de concevoir notre rapport à l’autorité et au pouvoir. J’y vois moi, à la suite d’Olivier Abel qui s’opposait cette semaine encore sur ce point à Régis Debray, une théologie politique du contrat, du pacte, de l’Alliance qui se conquiert au bout de la discussion et du débat et qui tranche avec la traditionnelle culture jacobine française fondée bien plus souvent sur une théologie politique du Corps et de son unité indivisible fondée elle-même sur une autorité transcendantale personnifiée par une figure paternelle (le Corps du Roi, les Grands Corps de l’Etat, le Corps social, le Saint Père de l’Eglise Catholique). Plutôt qu’une autorité descendante paternelle qui structure le corps social de manière hiérarchique, la culture de notre Eglise entend privilégier une autorité horizontale plus fraternelle que paternelle dans une culture de type démocratique fondée sur une éthique de la discussion (dont parlait Habermas), une éthique de la parole échangée et de l’écoute réciproque. En tout cas, à défaut de toujours le vivre pleinement, nous le revendiquons fortement : chez nous, l’individu prime toujours sur la communauté (pensons à la parabole de la brebis perdue). Et l’adhésion des uns et des autres au contrat que le Seigneur entend passer avec chacun d’entre nous ne se conquiert que par la conviction personnelle et la décision éclairée en toute liberté de conscience.

Je voudrais ici m’arrêter une seconde pour prévenir celles et ceux qui, arrivés en ce lieu par hasard, par contrainte ou pour répondre à notre invitation, pourraient se sentir séduits ou attirés par un tel état d’esprit. Je voudrais les préserver d’une illusion d’optique qui pourrait laisser croire que face à la loi de la jungle qui semble régner dans le monde, la vie de l’Eglise offrirait un havre de paix sur terre en constituant une sorte d’antichambre du Royaume des cieux. Malheureusement, loin s’en faut ! Nous n’en sommes pas très fiers mais il nous faut vous avouer la vérité : cette manière de fonctionner qui se veut démocratique et ouverte ne nous rend pas plus aimables pour autant. Sur ce point, la parabole est sans illusion et sans faux-semblant : les hommes restent des hommes qu’ils soient dans l’Eglise ou non, le ressentiment des premiers passés en derniers éclate au grand jour et les murmures des contestations sont suffisamment forts pour arriver aux oreilles du Maître. Il y a dans l’Eglise comme dans le monde les mêmes conflits, les mêmes oppositions, les mêmes enjeux de pouvoir, les mêmes jalousies, les mêmes besoins de reconnaissance, le même esprit de comparaison quand ce n’est pas de compétition. René Girard aurait parlé du désir mimétique qui fait que l’on désire ce qui fait envie à l’autre du simple fait qu’il le désire.

Mais justement, tournant le dos à toute réponse verticale musclée qui tenterait de juguler l’opposition par la force, la parabole nous parle d’un Maître de maison qui prend la peine de rentrer dans la discussion, faisant droit à la parole de l’autre, fut-elle insolente, pour justifier sa décision somme-toute aussi souveraine que légitime. Laisse-moi t’expliquer mon ami : Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Ou alors ton œil est-il mauvais que je sois bon ? Le Maître cherche à convaincre…

Mieux, le Maître commence son explication par un « mon ami » que je refuse de comprendre de manière cynique, paternaliste ou même ironique… « Mon ami » signifie que même dans le conflit la relation est préservée, tu restes mon ami. Cela signifie aussi que le Maître a quitté le piédestal hiérarchique du patron qui a le pouvoir d’embaucher pour se mettre sur le même plan que celui avec qui il a passé contrat : « mon ami » pose la relation dans l’horizontalité d’une discussion d’égal à égal. Mon Maître ne cherche pas à ce qu’on baisse les yeux devant lui. L’humiliation ne construit jamais rien de bon. Le Royaume de mon Maître ne nie pas la réalité parfois conflictuelle des relations humaines mais il refuse d’utiliser la facilité du rapport de force et de la violence qui écrase toujours le plus vulnérable et fait que les premiers sont toujours les premiers et que les derniers seront toujours les derniers, les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

Je remarque aussi qu’il dit « mon ami » et qu’il ne dit pas « mon frère » en réservant son alliance de manière exclusive à ceux de son clan, de sa race, de son ethnie, de sa communauté, de sa religion ou de son église. Non, il dit : mon ami. Le royaume de mon maître se veut une communauté des « amis ». Et l’amitié se joue des frontières. On compare souvent la communauté ecclésiale à un communion fraternelle, une « con-frérie ». Ici, Jésus compare le Royaume des cieux à une véritable « société des amis », une « amicale » et qui plus est une « amicale laïque » en ce sens qu’elle ne connaît ni ne reconnaît aucun clergé, aucune prééminence de l’un sur l’autre, de l’un qui devrait ployer le genou devant l’autre. En ce sens, l’amitié me semble plus égalitaire encore que la fraternité. Souvenez-vous de la parole de Jésus dans l’Evangile de Jean : Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. (Jean 15,15)

Et cette amicale se fonde sur la confiance en la parole donnée et tenue : je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent ? L’injustice eut été de ne pas tenir ma parole, d’oublier ma promesse. Ce qui est juste c’est que je respecte le pacte qui nous lie toi et moi. Que votre OUI soit OUI et que votre NON soit NON, dit Jésus, tout le reste vient du Mauvais (Matthieu 5,37) ! Moi, je tiens ma promesse. Je suis fidèle et tu peux me faire confiance.

Alors quel est le contenu de ce fameux pacte qui nous lie dans cette communauté au moins aussi amicale que fraternelle qui se réunit dans ce temple du St Esprit. Il faut pour le découvrir revenir un instant sur le début de la parabole pour essayer de découvrir la motivation qui pousse le maître de la maison à sortir de chez lui de grand matin dit le texte, dans le but d’embaucher des ouvriers pour sa vigne… Sorti à la 3ème heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail, et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste. » Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la 6ème heure, puis la 9ème, il fit de même. Vers la 11ème heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi êtes-vous restés là, tout le jour, sans travail ? » Avez-vous senti comme moi cette obsession constante du maître ? Qu’est-ce qui le pousse ainsi à sortir de chez lui sans arrêt ni repos, depuis l’aube jusqu’à la dernière minute du jour ? S’il y en a un qui veut absolument faire baisser la courbe du chômage, c’est bien lui… Voilà la vérité essentielle qui se dit dans cette parabole :  notre Dieu a envie de nous, de chacun d’entre nous, moi y compris, l’ouvrier de la 11ème heure. Je ne dis pas qu’il a BESOIN de nous, je dis et j’affirme qu’il a du désir pour nous.

Eh bien, sachez que c’est très exactement ce que je suis venu faire parmi vous, chers amis, voilà quelle sera mon obsession constante auprès de vous en tant que pasteur : vous faire entendre l’appel de mon Maître qui n’a de cesse que de venir vous chercher pour vous mettre en route, rendre la capacité d’agir à ceux qui se sentent inutile parce que sans raison de vivre. Mon Dieu ne supporte pas de voir un seul de ses amis rester bloqué, scotché, paralysé, englué, enfermé, emprisonné. Mon Dieu est touché, ému aux entrailles, indigné même de ce qu’un seul de ses amis puisse rester par terre sans possibilité de relever la tête, sans possibilité de prendre en main sa propre vie pour gagner ce qui lui est nécessaire. Je suis témoin de ce Dieu qui veut ses ami-e-s debout. Et celles et ceux qui connaissent les tragédies qui ont ébranlé jusqu’au fondement de certaines de nos familles, comprennent alors qu’il y a des visages qui me viennent ici et que c’est à ces personnes que je pense d’abord avec émotion et amitié. J’ai été embauché par Dieu pour prendre soin de sa vigne ici avec vous, parmi vous, au milieu de vous et je le ferai de tout mon cœur. Mais comptez-sur moi également pour ne pas réserver cette énergie aux seuls frères et sœurs de la communauté : l’appel du Seigneur ne connaît ni frontière ni barrière : il veut être « bon » y compris avec les ouvriers de la 11ème heure, les derniers arrivés, ceux qui n’ont encore rien fait et qui ne méritent rien mais qu’il appelle « mon ami ».

Ce qu’il veut donner à ses amis (qu’ils soient ou non dans l’Eglise) n’est pas proportionnel à l’effort fourni. Sa bonté pour nous n’est pas indexée à un quelconque calcul de productivité (il ne s’agit donc pas de travailler plus pour gagner plus). Il n’est pas question non plus d’alimenter un quelconque « compte pénibilité » qui ferait que le salaire serait proportionnel à la difficulté rencontrée. En tant que calviniste convaincu, je sais que mon Dieu est souverain et qu’il lui est permis de faire ce qu’il veut de son bien, comme le dit si bien la parabole : car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5,45). En ce sens, je tiens à préciser aux responsables des autorités civiles qui nous font l’honneur et l’amitié de leur présence aujourd’hui que notre Eglise a toujours été et restera toujours une Eglise « pour les autres », cherchant à apporter ce qu’elle peut pour partager quelque chose de la bienveillance de Dieu dans l’espace public. Permettez-moi un seul exemple, à l’occasion du 500ème anniversaire de la Réformation, nous organisons ici-même le 29 novembre prochain une « disputatio » publique avec un rabbin, un musulman, un chrétien et un historien autour de cette question tellement importante : « Sommes-nous vraiment tous frères ? » C’est très exactement ce genre de « service public » que nous voulons apporter. Et nous espérons trouver en vous des partenaires dans cette laïcité bien comprise qui nous permette d’habiter tous ensemble notre espace public. En attendant, comptez sur nous, pour rester émus, touchés, indignés, mobilisés par tout ce qui blesse et abîme l’humain et la planète. C’est ce qui est écrit dans notre contrat de travail. C’est ce pour quoi nous avons été embauchés par le Maître de la Maison. C’est notre travail, notre vocation et notre joie. Amen.

 

Deutéronome 6, 1-9 ; Marc 3, 20-21 ; 31-35 ; Romains 8, 12-17 – Identité et Patrimoine

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 17 septembre 2017

Je ne me lasse pas de constater l’engouement toujours croissant autour de ces journées du Patrimoine. N’y voyez aucune critique de ma part : il me semble qu’il y a là un signe des temps d’une identité qui se sent fragilisée et qui part à la recherche d’elle-même. Quand on se sent sûr de soi, nul besoin d’aller visiter la galerie de portraits de ses ancêtres ! Et c’est bien ce que nous démontrent ces personnes adoptées qui partent en quête de leurs géniteurs jusqu’à le revendiquer comme ce qu’ils appellent un « droit à l’origine ». Quel drôle d’expression…

Signe des temps, disais-je, il semble que nous soyons en quête de nous-mêmes contre l’éparpillement schizophrénique, fruit amère de la mondialisation (je ne suis personne quand je suis multiple), contre l’amnésie de notre propre histoire (je ne suis personne quand je n’ai pas de mémoire, pas de passé, et que je reste prisonnier de ce que j’ai appelé la tyrannie de l’immédiateté). Bref, dans ces journées du Patrimoine, nous cherchons une permanence dans le temps, une unité de soi, une continuité, une cohérence dans notre vie. On visite des Monuments Historiques. On s’identifie à des habitudes de vie qu’on appelle « Tradition » (chez nous, on a toujours fait comme ça). On se cramponne à nos croyances prises comme des idéaux ou des normes universelles. Et on affronte (moi le premier) avec angoisse et parfois avec un sentiment de culpabilité la question de la transmission à nos enfants. Avons-nous réussi à transmettre à nos enfants ? « Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » L’avertissement du Deutéronome nous fait lever les sourcils vers le ciel en signe d’impuissance et presque de résignation… Tu seras heureux et vous deviendrez très nombreux ? Force est de constater que nous avons raté quelque chose… Quel est donc ce pays ruisselant et de miel qui nous a été donné en héritage par le Dieu de nos pères ? Notre pays à nous s’appelle la tradition réformée. Voilà ce que nous avons reçu en héritage par nos pères (et nos mères la plupart du temps d’ailleurs). Certes aujourd’hui nous avons changé de nom puisque nous sommes l’Eglise Protestante Unie de France… mais nous nous inscrivons dans la tradition réformée (c’est d’ailleurs le nom qui est encore à l’entrée sur la plaque de marbre dont on m’a dit il y a quelques jours qu’elle ressemblait un peu à une pierre tombale). Nous sommes issus de l’Eglise Réformée voire calvinistes puisqu’en faisant communion avec les luthériens, nous avons réactivé notre fibre calviniste qui était en train de s’éteindre. Bref : c’est notre famille. C’est là que nous sommes nés. C’est une anecdote que me racontait mon ami le pasteur Jean-Pierre Nizet qui avait été nommé au cœur des Cévennes à Ste Croix Vallée Française et à qui une vieille paroissienne avait demandé le plus sérieusement du monde : « Monsieur le pasteur, est-ce que vous êtes né ? » N’allez pas croire qu’elle lui demandait s’il était né de nouveau, non ! Il a mis un très long moment avant de comprendre qu’elle voulait savoir s’il était né protestant réformé, autrement dit, est-ce qu’il faisait vraiment partie de la famille… Il est vrai que puisque nous fêtons en 2017 les 500 ans de la Réforme, il faudrait raconter notre histoire en commençant par Luther… mais chez nous, c’est Calvin et Théodore de Bèze qui font figure de pères fondateurs et Noyon ou Genève nous sont beaucoup plus familiers que Wittenberg ou Worms. Notre histoire de famille s’articule autour du principe fondateur de l’absolue souveraineté de Dieu (Soli Deo Gloria !) qui arrache à l’homme toute prétention à vouloir interférer sur son salut (Sola fide et Sola gratia jusqu’à la prédestination !) et qui construit l’Eglise de manière quasi démocratique sur la seule autorité de la Parole (Sola Scriptura et sacerdoce universel des croyants). Mais il faut avouer également que notre identité de réformés français s’est construite dans le conflit dur qui nous a opposé au catholicisme : dans chaque protestant français (ce qui ne se vérifie pas à l’étranger) sommeille la mémoire de la persécution, des dragonnades, de la guerre des camisards, de la résistance de Marie Durand ou de Pierre Laporte. Le Désert pour ceux qui subissaient la persécution. Le Refuge pour ceux qui réussissaient à fuir à l’étranger. Notre mémoire huguenote reste vivace des siècles après. C’est là une des racines probables de l’attachement viscéral de notre protestantisme réformé à liberté reçue par l’instruction publique gratuite et obligatoire ainsi qu’à la laïcité en tant que séparation des Eglises et de l’Etat : ce furent là pour nous des combats auxquels nous avons pris part pour assurer notre survie. Mais c’est également à cette source qu’il faut aller rechercher l’engagement constant de nos pères auprès des réfugiés et des persécutés quels qu’ils soient (au Chambon ou par la Cimade). C’est là notre histoire. Du moins celle que nous nous racontons de générations en générations… Parce qu’il faut avouer que cette histoire qui raconte notre identité réformée est, comme toutes les histoires d’ailleurs, une histoire mythique où l’on sélectionne les faits pour les agencer dans une intrigue. Mais il faut immédiatement ajouter qu’un mythe dit toujours la vérité en ce qu’il explique une identité par un récit. Ce récit dit ce que nous sommes et pourquoi nous sommes comme ça. Comme quand on essaie de se définir par ses traits de caractères : je n’y peux rien, je suis comme ça, c’est mon caractère. C’est notre identité, c’est notre caractère, nous sommes comme ça et parfois même, nous en sommes fiers. Nous revendiquons notre exigence intellectuelle dans les cultes (parfois avec une pointe d’élitisme), une certaine droiture morale (il arrive que ce soit jusqu’à la rigidité), une piété pudique et intériorisée (qui confine souvent à la froideur et la méfiance envers les émotions trop fortement exprimées), un accueil inconditionnel de quiconque s’approche au nom de la Grâce première (jusqu’à accepter de ne pas savoir qui est vraiment membre de l’Eglise) et une liberté imprescriptible (qui laisse bien souvent les gens se débrouiller avec leurs responsabilités). Et pour paraphraser ce que Dieu dit à Moïse devant le buisson ardent, nous pourrions conclure par un : Je suis qui je suis !  C’est comme ça… Désolé ! Et c’est cette identité-là que nous aimerions tant transmettre à nos enfants et petits-enfants… Malheureusement, il semble bien souvent qu’ils n’en veulent pas ! Ou tout au moins qu’ils restent à distance… Et pourtant, nous savons que notre avenir en dépend. Nous avons bien intégré ce que dit le Deutéronome : Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur (nous les avons à cœur) ; tu les répéteras à tes fils (on a bien essayé, encore faudrait-il qu’ils écoutassent) ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route (à la maison comme dans l’espace public), quand tu seras couché et quand tu seras debout (au travail comme en vacances) ; tu en feras un signe attaché à ta main (pour t’en souvenir quand tu travailles avec tes mains), une marque placée entre tes yeux (pour t’en souvenir quand tu réfléchis) ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville (ce sera écrit partout où tu vis)Tous ceux qui connaissent le judaïsme connaissent les mezzouza, les téfilines et les phylactères, prenant ce commandement du Deutéronome très au sérieux voire au pied de la lettre pour transmettre ce qui est essentiel. Il y a là, pour eux comme pour nous, un enjeu de survie. Il y a même un proverbe juif qui dit qu’on ne peut se dire juif que quand ses enfants le sont devenus. Autrement dit, le judaïsme ne se reçoit pas en héritage de sa mère mais par la responsabilité assumée de transmission à ses enfants. Et pour eux comme pour nous, le message à transmettre est simple. Il tient en quelques mots : Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Et Jésus ajoute à la suite du Lévitique (19,18) : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  Afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils… L’enjeu est là : quoi que tu fasses, qui que tu sois, n’oublie jamais la présence de Dieu dans ta vie. N’oublie pas Dieu. Garde-lui toujours une place dans ta vie, dans la famille, à la maison, au travail, en vacances, dans l’espace public comme dans l’espace privé, que tu sois manuel ou intellectuel, garde toujours une place pour Dieu dans ta vie. Pour Dieu et pour ton prochain. Voilà ce que je rêve de transmettre à mes enfants. Souviens-toi. Fais ce que tu veux de ta vie, mais souviens-toi. C’est une entreprise contre l’oubli, contre la mémoire courte, contre la tyrannie de l’immédiat, du présent instantané. N’oublie pas que Dieu t’aime ! N’oublie pas ton prochain ! C’est une part essentielle de ton identité, de ton histoire, de qui tu es au plus profond de toi.

Mais il arrive (j’allais dire malheureusement) que les enfants décident de résister à leurs parents. C’est exactement ce que raconte le récit que j’ai lu dans l’Evangile de Marc quand Jésus essaie d’échapper à l’emprise de sa famille qui vient pour s’emparer de lui dit l’Evangile. Il arrive que l’identité et la tradition soient vécues comme des prisons, des enfermements, des héritages trop lourds à porter. Jésus se révolte contre sa famille qui tente de l’assigner à résidence. C’est bien ce qui arrive parfois avec notre jeunesse qui refuse de reproduire ce que nous aimerions lui transmettre du simple fait qu’on a toujours fait comme ça. Si la transmission de la tradition consiste simplement à rester dans la famille et à reproduire toujours la même chose, la même musique, la même manière de prier, la même manière de construire l’Eglise, alors l’identité se transforme en une prison, à une histoire subie, un héritage non choisi. Il ne faut jamais oublier que l’identité ce n’est pas seulement une histoire reçue en héritage. C’est aussi être soi, se reconnaître soi, exister par soi-même, dire « JE », apprendre à faire ses choix et à les assumer en toute responsabilité. L’histoire reçue en héritage doit pouvoir s’articuler avec une histoire encore à inventer. Le passé doit pouvoir se conjuguer au futur. Alors Jésus sort de sa prison et nous invite à faire de même. Il ne s’agit pas de s’imaginer vivre une vie solitaire, sans passé, sans histoire, sans famille, sans lien, dans une solitude magnifique à se laisser vivre au gré de ses pulsions et de ses envies ! En parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. » Il s’agit donc d’entrer dans une nouvelle histoire familiale avec une nouvelle famille, un futur qui est devant soi mais avec des frères et des sœurs. Je retrouve un écho de cette même méfiance vis-à-vis de l’héritage subi dans le texte de l’épître aux Romains : Ainsi donc, frères, nous avons une dette… mais pas envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ! Au fond, dit l’apôtre Paul, notre dette, cette identité de protestants réformés que nous avons reçue en héritage, ne peut pas rester attachée à ce qui est charnel, c’est à dire ce qui est voué à disparaître, ce qui est destiné à mourir. Si nous voulons transmettre notre identité à nos enfants uniquement pour essayer de ne pas mourir ou parce que nous avons peur de disparaître, alors nous nous trompons et nous les trompons parce que si nous vivons de façon charnelle, nous mourrons. Mais Paul nous invite à retrouver l’essence spirituelle de cette transmission. Mais si par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez. En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Dans l’identité de fils adoptifs de Dieu, nous héritons d’une liberté que rien ni personne ne peut nous arracher parce qu’elle n’est plus du tout motivée par la peur de mourir. Libérés de l’esclavage de la peur de disparaître, elle fait de nous des enfants de la promesse et elle nous ouvre les portes d’une aventure nouvelle, d’un avenir possible. En nous permettant de mettre une distance entre cette histoire que nous avons reçue en héritage et notre vie devant Dieu, Paul nous ouvre les portes d’un chemin de liberté : désormais, je sais que je ne me résume pas à mon histoire. Je peux alors librement prendre la décision de m’inscrire dans cette tradition que j’ai reçue de mes pères tout en sachant que je suis libre de la transformer pour en faire quelque chose de neuf. Je peux décider de choisir cette famille comme étant la mienne, cette paroisse, ce lieu de culte et je suis libre de les transformer, les habiter à ma façon, les faire vivre autrement. Cette identité qui fait de moi ce que je suis n’est plus seulement reçue en héritage mais elle devient aussi choisie et assumée : elle m’appartient en propre. Elle fait que je suis capable de faire des choix, d’assumer des responsabilités, de faire une promesse, de prendre des engagements et de les tenir. Désormais mon « oui » est un vrai « oui », mon « non » est un vrai « non ».

L’Evangile que je reçois aujourd’hui me permet d’articuler ce que je reçois de mes pères et ce que je choisis de faire de ma vie. J’y reçois une identité qui n’est pas seulement figée dans le passé mais souple et dynamique, enracinée dans un héritage que j’assume et résolument tournée vers l’avenir.

Et pour reprendre ce que Dieu disait à Moïse devant le buisson ardent, on peut tout aussi bien le traduire à la forme inaccomplie, en train d’être, en plein devenir. Non plus seulement Je suis qui je suis… Mais cette fois : Je serai qui je serai !  C’est comme ça… Grâce à Dieu, nous sommes en devenir. Et c’est heureux. Amen !

Ezéchiel 33, 7-9 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20 – Une dette d’amour

Prédication du Pasteur Samuel Amédro – Dimanche 10 septembre 2017

Ce message d’aujourd’hui est la suite d’une discussion et d’un partage que nous avons entamé hier avec les 6 jeunes venus de toute la France pour la Ligue pour la Lecture de la Bible et qui ont passé le week-end dans nos locaux. Il m’avait été demandé par leur responsable Amélie de méditer sur le thème d’une église de témoins. Hier nous nous sommes donc arrêtés chez le prophète Ezéchiel et nous nous sommes reconnus dans ces « prophètes guetteurs » choisis et institués par Dieu. C’est donc toi, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël… Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à porter la responsabilité de la vie des autres : c’est à toi que je demanderai compte de son sang… Lourde responsabilité s’il en est ! Mais qui sont, justement, ces « autres » dont on parle ?

Justement l’épître aux Romains va nous aider à approfondir. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, si ce n’est celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime l’autre accomplit pleinement la loi. Un petit verset qui donne beaucoup à penser… Luther donne une clé herméneutique à tous ceux qui cherchent à interpréter les Ecritures : quel que soit le texte de la Bible, il faut se demander s’il pose la Loi (en tant que volonté de Dieu reçue comme un devoir) ou s’il annonce l’Evangile (ce que Dieu a fait pour nous, ce qu’il a accompli dans nos vies). Et, de fait, notre petit verset peut se traduire et se comprendre des deux manières. Il peut se traduire comme une affirmation, au présent de l’indicatif : Vous ne devez rien à personne si ce n’est… Et il peut également tout aussi bien se traduire comme un commandement, un impératif : Ne devez rien à personne si ce n’est… Personnellement, je ne souhaite pas choisir. Ou plutôt, je choisis de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Je choisis d’abord et avant tout de le traduire comme une affirmation forte et essentielle. Voilà l’Evangile, voilà la Bonne Nouvelle au sens propre, voilà ce que Dieu a fait pour nous et qui nous appartient en propre : Vous ne devez rien à personne… Vous n’avez aucune dette envers qui que ce soit… Aucune dette, aucun devoir, aucune obligation, aucune contrainte : en Christ nous sommes libres parce que Christ nous a libérés. C’est par ces mots que Luther (toujours lui) commence son très fameux traité De la liberté du chrétien de 1520 : « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne ». Je rappelle que nous sommes à la fin de l’épître aux Romains et que Paul vient d’évoquer l’éthique chrétienne face aux autorités civiles et politiques : Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. (…) C’est pourquoi il est nécessaire de se soumettre, non par crainte de la colère, mais par motif de conscience. (Rom 13, 1-7). Par motif de conscience et non par la peur : parce que, quoi qu’il arrive, nous sommes libres, de la glorieuse liberté des enfants de Dieu, et nous ne devons rien à personne. Ne l’oublions jamais au moment de faire des choix : nous n’avons aucune dette envers qui que ce soit… Prenons nos décisions par motif de conscience et non sous la contrainte ou la peur. Premier point.

Et dans le même temps, je veux garder ouverte la seconde possibilité de traduction qui, après avoir annoncé l’Evangile, et à la lumière de ce que Dieu a fait pour nous, nous pouvons recevoir ce que dans la tradition réformée nous appellerions un chemin de sanctification. Voilà ce que Dieu attend de nous maintenant : N’ayez aucune dette envers qui que ce soit… Cette liberté reçue de Dieu doit aussi être accueillie, acceptée, j’allais dire, revendiquée et vécue concrètement : Ne devons rien à personne… Parce que notre liberté est la condition sine qua non pour un service véritable. Imaginez que nous soyons débiteurs de ceux qui ont le pouvoir et l’autorité, tout ce que nous ferions serait alors entaché du soupçon de marchandage voire de chantage. C’est ici qu’il faut entendre la seconde phrase de Luther qui complète la première. Certes, « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne. Mais en même temps, L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous. » La liberté du chrétien est donc la condition préalable à la possibilité d’être au service du Christ, libres de toute dette, les mains libres pour un service authentique qui ne soit ni un échange, ni un commerce et encore moins un chantage. Il y a là d’ailleurs un très bon symptôme qui nous permet de faire le tri : si nous ressentons la morsure de la déception quand on n’accueille pas notre témoignage, notre parole, notre service ou tout simplement quand on ne nous remercie pas à la mesure de notre engagement, c’est parce que nous en attendions une réponse positive, un merci, un retour, un succès, une reconnaissance, bref : nous étions en dette. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, dit l’apôtre Paul. C’est la condition préalable à un amour véritable et désintéressé. Parce que l’enjeu est bien celui-là : l’amour que nous devons…

Quelle que soit la traduction que nous choisissons, indicatif ou impératif, pour la dette, il y a un « SAUF » qui nous ramène vers l’essentiel et le fondamental, qui nous ramène au cœur de l’Evangile : vous n’avez aucune dette… SAUF celle de vous aimer les uns les autres ! Il y a donc un « sauf », une exception, un point nodal qui vient rompre la règle universelle : la seule dette que nous ayons, le seul devoir qui soit admis et revendiqué, c’est la dette d’amour. Nous nous devons l’amour les uns envers les autres.

Là encore, il y a deux manières de comprendre cette phrase. La TOB choisit de traduire : Celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi, là où la Segond traduit : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. Alors, envers qui ai-je ma dette : envers « mon prochain » ou envers « l’autre » ? Parlons-nous d’un amour fraternel interne à la communauté chrétienne ou d’un amour pour l’autre, l’étranger, le non-chrétien, celui du dehors ? Là encore, je crois qu’il est nécessaire de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Il faut d’une part réaffirmer fortement que notre responsabilité s’exerce au sein de la communauté chrétienne : nous nous devons l’amour les uns aux autres entre frères et sœurs en Christ. Et pourtant, ceux qui idéalisent l’Eglise sont en général ceux qui la connaissent le moins. Nous nous devons l’amour les uns aux autres mais nous avons toutes et tous été confrontés dans l’Eglise à des paroles malheureuses, pour le moins maladroites et blessantes, des pensées toujours critiques ou négatives qui abîment ce que d’autres essaient de construire difficilement, des enjeux de pouvoir, de domination voire de compétition au sein même de la communauté. Il faut avouer aussi des phénomènes de rejet ou pire de l’indifférence, du silence, un refus de la relation qui éveille chez celui qui le subit le sentiment d’être transparent et inexistant (exemple vécu à Montpellier). Il me semble significatif que dans l’Evangile de Matthieu le seul discours de Jésus qui s’adresse spécifiquement à la communauté des disciples s’attèle principalement à essayer de résoudre les conflits et les difficultés relationnelles… Si ton frère te fait du mal… Cela arrive, j’allais dire, inévitablement : vous en savez quelque chose. Comme beaucoup d’autres, vous avez eu à traverser ici ce genre de tempête. Et comme tous, vous aussi vous avez contracté une dette d’amour les uns envers les autres.  Alors, notre responsabilité spécifique envers nos frères et sœurs nous appelle à faire de notre Eglise un lieu d’apaisement et de réconciliation. J’aimerais m’engager avec vous dans ce sens. Mais nous faisons face à une évolution de l’Eglise qui rend les choses plus difficiles. Pendant longtemps l’Eglise s’est vécue comme une grande famille. On naissait, on grandissait, on confirmait, on se mariait entourés des anciens et des aînés qui avaient vécu la même chose avant nous. On se connaissait, nos enfants faisaient du scoutisme ensemble, on savait que quoiqu’il arrive on faisait partie de la même famille, presque du même clan. Même avec des conflits (qui existaient immanquablement), les liens restaient noués indéfectiblement. Aujourd’hui, l’Eglise est devenue une famille recomposée, recréée (par Dieu qui nous envoie des nouveaux venus à l’image de ces jeunes venus nous visiter ce week-end ou des coréens de l’Eglise Sonaan ou encore des camerounais de la chorale Dipita) mais cette recomposition rend les choses beaucoup plus difficiles à construire parce que les relations n’ont plus la même force de l’évidence. Les maintenir demande désormais un effort, un travail, un projet. L’apôtre Paul pose comme une dette, un devoir de nouer dans la communauté un pacte, un contrat, une alliance, un engagement réciproque que nous nous devons les uns les autres : la promesse d’une bienveillance et d’un amour réciproque comme un droit opposable. Ici, nous nous devons l’amour. Tout le reste c’est du domaine de la liberté mais pour ce qui est des relations et des liens, ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel. Karl Barth écrit que « en tant que devoir, [l’amour] est à l’abri de tous les arbitraires, de toutes les déceptions, de tous les abus. »[1] Je veux lire dans ce sens ces mots de Jésus à ses disciples dans son discours d’adieux de l’Evangile de Jean : Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous connaîtront que vous êtes mes disciples. (Jn 13,34-35) Tant il est vrai que la qualité des relations est ressentie de manière bien plus efficace que les belles paroles. C’est là le premier témoignage rendu par l’Eglise et c’est malheureusement parfois un contre-témoignage qui se donne et qui éloigne irrémédiablement les plus sensibles d’entre nous. Et c’est ce point qui nous entraîne vers la seconde possibilité de comprendre cette dette d’amour non plus seulement orientée vers les membres de la communauté mais d’une manière totalement ouverte vers celui que Paul appelle « l’autre » : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. L’amour de l’autre en tant qu’étranger, inconnu, celui qui ne partage pas ma foi, ma religion, mon histoire, mes valeurs, ma culture, mes règles et habitudes de vies. Est-ce antinomique ? Comment aimer celui que je ne connais pas ? Faut-il faire semblant ? Ne faudrait-il pas convenir que c’est impossible à maîtriser, à commander, à provoquer ? Et pourtant, le Christ ne va-t-il pas encore plus loin quand il exige de nous l’amour des ennemis ? Moi je vous dis, aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent (Mt 5,44). Il ne s’agit donc pas seulement d’aimer le pauvre malheureux SDF ou migrant dans la rue qui a besoin de moi. Ne pensez-vous pas qu’il serait malsain d’utiliser la faiblesse et la détresse de l’autre, s’engouffrer dans sa faille pour y coller nos réponses religieuses ? A mon sens, l’aide sociale ne devrait jamais être utilisée comme une stratégie au service de l’évangélisation. Non, ce qui change les cœurs c’est l’amour. Voilà pourquoi, cela relève de notre responsabilité chrétienne, de la dette que nous avons envers l’autre, celui qui ne fait pas partie de nos frères et sœurs et qui, peut-être, se comporte comme notre ennemi. En disant cela, j’ai en tête les djihadistes qui reviennent au bercail après la défaite de l’organisation Etat Islamique, avec sans aucun doute la haine qui déborde du cœur. Qu’allons-nous faire ? Les jeter tous en prison pour essayer de préserver notre sécurité ? Il faudrait alors les garder enfermés à vie ! Il n’y a à ce jour aucun programme de déradicalisation qui ait fait ses preuves sur le terrain. Pourquoi ? Parce qu’on est resté à la surface, dans le domaine des idées, des concepts, de la rationalité… alors que c’est le cœur qui est malade. N’est-ce pas le moment d’assumer notre dette d’amour ? Si nous ne le faisons pas, qui le fera pour nous ? Je veux ici citer encore K. Barth dans son commentaire de ce passage de l’épître aux Romains : « Dans ce royaume de l’ombre, il faut absolument en arriver à l’acte d’amour (et pas seulement au non-acte, au retrait) car l’amour n’est pas soumis à la loi du mal. »[2] Autrement dit, le seul acte réellement libre c’est d’aimer parce qu’il témoigne de l’étrangeté de notre Dieu. Martin Luther King ne nous a-t-il pas démontré de manière définitive que la seule force capable de changer les cœurs de nos ennemis était la puissance d’aimer ? La fin recherchée, c’est la rédemption et la réconciliation, et non l’humiliation de l’adversaire ; c’est donc beaucoup plus qu’une simple question éthique puisqu’elle vise la conversion de l’adversaire et qu’elle dévoile le Royaume de Dieu qui vient : On doit affirmer très clairement que la résistance et la non-violence ne sont pas bonnes en soi. Il faut ajouter un autre élément à notre lutte, et qui leur donne sens : c’est la réconciliation. Notre but final doit être la création de la Communauté bien-aimée.[3] Dieu est amour. Nous n’avons aucune autre dette que celle-ci, par Celui qui nous a aimé. C’est ce que je crois. Amen.

[1] Karl Barth, L’Epître aux Romains, Genève, Labor et Fides, 2016, p.467.

[2] K. Barth, ibid, p.464.

[3] MLK, « Statement to the Press », 60/04/15.

Dimanche 24 Septembre : culte d’installation du nouveau Pasteur

A l’occasion du culte de rentrée, la paroisse du Saint Esprit installera Samuel Amedro, son nouveau pasteur que nombre d’entre nous avons déjà croisé.

Pour mémoire, Samuel Amédro a été pasteur de l’Église réformée de France à Lyon et organisateur du « Grand Kiff », rassemblement de jeunes protestants à Lyon en 2009 et de « Protestants en fête ». Il a ensuite été pasteur pendant 5 ans au Maroc, avant de revenir à Alès d’où il a mis en scène, l’été dernier, le spectacle « De Luther à Luther King ».

Venons nombreux l’accueillir !

Jérémie 20, 7-9 / Romains 12, 1-2 / Matthieu 16, 21-27 – Résistances et blocages, un combat spirituel

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 3 Septembre 2017

Les habitués du culte dominical savent qu’il est relativement rare de trouver une véritable concordance entre les textes bibliques proposés à la lecture. Aujourd’hui fait vraiment exception : les 3 textes que nous avons lus chez le prophète Jérémie, dans l’épître de Paul aux Romains et dans l’Evangile selon Matthieu, abordent chacun à leur manière les résistances, les obstacles, les blocages, les réticences que nous mettons sans cesse entre nous et ce que le Seigneur attend de nous. Et ce faisant ils m’offrent l’occasion de rebondir sur la conclusion de la prédication de la semaine dernière quand je relevais le caractère forcément choquant, perturbateur et dérangeant de la Parole que Dieu nous adresse. Je terminais mon message par ces mots : « Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. » Ici les mots de l’apôtre Paul dans Romains 7 prennent tout leur sens : Je ne comprends rien à ce que je fais : Vouloir le bien est à ma portée mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais ! (Romains 7,15ss). Si nous savons qu’il nous faudrait changer mais que nous ne le faisons pas, il faut essayer de comprendre pourquoi, tenter de discerner quels sont ces blocages, où sont les points de résistance, ce qui nous empêche de prendre les bonnes décisions.

Les 3 textes qui nous sont proposés ce matin vous nous aider, je pense, à y voir plus clair et à mettre des mots sur au moins 3 de ces blocages qui me semblent particulièrement à l’œuvre aujourd’hui. Gageons, comme en psychanalyse, que la prise de conscience pourra être salutaire au moins dans le sens qu’elle nous montrera un chemin possible en nous montrant où porter le fer.

Quelle liberté de ton chez Jérémie, n’est-ce pas ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a gros sur le cœur. Trop c’est trop : il veut tout plaquer, rendre son tablier, renoncer : Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom… Mais que se passe-t-il ? Quelle est la source de cette colère qui pousse le prophète à vouloir arrêter de prêcher ? Tu as abusé de ma naïveté (…) avec moi, tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins… Le prophète a l’impression qu’il s’est fait avoir. Comme dans les contrats d’assurance, il n’a pas lu les petites lignes en bas. Il n’a pas reçu ce à quoi il s’attendait, ce qu’il espérait… Alors, il laisse libre cours à sa déception, à sa colère, à sa frustration, à sa lassitude ! La dépression du serviteur qui donne toujours sans recevoir, qui a le sentiment qu’on abuse de lui. A quoi s’attendait-il au fond, Jérémie ? Qu’espérait-il ? A longueur de journée on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « violence, répression ! » A cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes… Le message qu’il doit porter est difficile, trop sans doute. La mission lui semble ingrate, trop sans doute. Pas d’honneur à récolter. Pas même un remerciement. C’est même le contraire : moqueries, opposition, violence, parfois même persécution. Le prophète sent son honneur bafoué. Nombre d’églises ont renoncé à annoncer la Parole hors les murs, je veux dire, en dehors du petit troupeau des convaincus, à cause de cette difficulté. Trop de coups à prendre : moqueries, résistances, refus, outrages et sarcasmes. On peut les comprendre. Certaines ont courageusement essayé de contourner le problème en proposant des activités culturelles pour tenter de toucher un nouveau public, essayer de correspondre aux attentes supposées mais sans jamais oser franchir le cap du témoignage explicite. Voilà un premier obstacle, une première résistance qui se dévoile à nos yeux : je l’appelle la tyrannie de l’honneur. Comme le prophète Jérémie, nous sommes toutes et tous attachés à l’image sociale que nous renvoyons et nous cherchons toujours peu ou prou à répondre aux attentes de la communauté à laquelle nous appartenons. Sortir du lot comporte le risque majeur de l’exclusion. Ayant vécu au Maroc, j’ai senti le poids incroyable qui pèse sur chacun-e, les injonctions massives à ne pas provoquer la fitna (discorde) au sein de la Oumma (la communauté), créant ce qui nous paraît être une société de l’hypocrisie mais qui correspond en fait à une société de l’honneur. Hier c’était la fête de l’Aïd Al Adha, commémorant le sacrifice d’Ismaël et j’ai en mémoire les témoignages des difficultés de mes amis agnostiques ou chrétiens qui ne souhaitaient pas acheter un mouton, jeûner pour le Ramadan ou porter le Hijab dans la rue. Accepter cette tyrannie de l’honneur, c’est non seulement une manière de préserver son intégration sociale (en répondant aux injonctions de conformité à la communauté) mais aussi de conforter l’amour qu’on a de son moi-idéal (en essayant de correspondre à l’image idéale qu’on a de soi). Dans une telle société, le plus important, c’est d’éviter la honte pour soi et les siens, c’est de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur. Souvenez-vous de l’offrande refusé de Caïn : Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu fâché ? Et pourquoi ton visage est défait ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. A toi de le dominer ! » (Genèse 4,6s). Premier obstacle donc, la tyrannie de l’honneur.

Le second texte de ce matin nous amène vers l’épître aux Romains dans ce qui est sans doute l’un de mes textes préférés où l’apôtre Paul lance un appel plus que pressant au nom de la miséricorde de Dieu… En appeler à la miséricorde de Dieu ? L’obstacle à franchir doit être de taille ! Quel est-il donc ? Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce sera votre culte spirituel. Paul appelle ses frères à se « consacrer » au sens fort du terme – en sacrifice vivant – de se mettre à part pour mener à bien ce à quoi ils sont appelés, leur mission, leur vocation, leur culte spirituel. Dieu a un projet et il a besoin de nous pour le mener à bien. Mais cela demande d’apprendre à discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. Se consacrer à Dieu, certes mais, comme pour Jérémie, cela dépend du contenu de la mission. Pour apprendre à discerner la volonté de Dieu, Paul nous invite à nous laisser transformer par le renouvellement de votre intelligence. Bonne Nouvelle : Dieu ne nous demande pas de sacrifier notre intelligence mais bien d’apprendre à nous en servir. Il n’est pas question d’obéissance aveugle et fanatique mais bien au contraire de renouveler de notre capacité de réflexion essentiellement dans le but de ne pas nous conformer au monde présent. Paul semble donc mettre un antagonisme frontal entre le monde présent et la capacité de discernement de la volonté de Dieu. Comme si une intégration réussie dans la société d’aujourd’hui obscurcissait la capacité de jugement et d’analyse du chrétien. Comme si vivre d’une manière conforme au monde présent rendait idiot en faisant obstacle, créant un voile d’ignorance. En fait, je crois que l’obstacle véritable ne réside pas dans ce monde en soi (notre siècle n’est ni plus pécheur ni plus catastrophique qu’un autre) mais bien dans le fait de « se conformer » au temps présent, d’être incapable de s’extirper du présent justement, de coller aux événements qui s’enchaînent sans aucune distance, sans aucun esprit critique. J’appelle ce second obstacle : la tyrannie de l’immédiateté. Nous vivons dans un monde devenu hédoniste en ce sens qu’il est régit par la matrice du carpe diem du poète Horace « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». C’est, je crois, un des fruits de la mondialisation que ce rétrécissement radical de l’espace (le bout du monde est à portée de clic, visible instantanément) et du temps (l’information doit être immédiate, réduite en 140 caractères de micro-message qu’on appelle des tweets et une prédication ne doit pas excéder 12mn). Je pense à cet article de Régis Debray dans le Monde il y a quelques jours à propos de son dernier ouvrage qui s’insurge contre le jeunisme ambiant, fruit de la mondialisation et de l’accélération du temps : « Nos trentenaires jurent par le global village : ce sont les enfants du smartphone. L’appareil se joue des frontières et les appareillés e-mailent en globish. Plus l’écran se miniaturise, plus l’usager se mondialise, et plus le mini pousse au méga. En même temps que nos séquences d’attention raccourcissent, les rythmes, sur place, se précipitent, vélocité des carrières et des apprentissages. Il a fallu quatre-vingts ans pour que tous les Français acquièrent une voiture, quarante, pour qu’ils aient le téléphone, vingt pour la télévision, dix pour l’ordinateur et deux pour le portable. Quand le matos avance, le bios recule – la crédibilité passe du grognard aux marie-louise. C’est le novice qui inspire confiance. » Cette tyrannie de l’immédiateté consacre l’absence de passé, d’histoire, de mémoire autant que de projets d’avenir et pour tout dire d’épaisseur humaine. Il ne reste que l’inflation du moi narcissique connecté qui vit intensément l’instant présent à l’abri derrière un écran au détriment du « nous », du communautaire, du fraternel. Je pense ici au Brexit autant qu’à la montée des nationalismes aux USA, en Pologne, en Hongrie, en Inde, en Russie… etc. Dans l’instant présent magnifié, l’altérité est expulsée (regardez ce qui arrive aux migrants) or seule l’altérité entraîne le temps de la discussion et avec lui la possibilité du désaccord et du conflit. Second obstacle donc : la tyrannie de l’immédiateté qui obscurcit notre capacité à discerner.

Vient alors notre dernier texte, de l’Evangile de Matthieu, qui nous ouvre le chemin d’un 3ème obstacle non moins prégnant de notre manière d’être aujourd’hui. Là encore, je retrouve chez Pierre la même liberté de ton que Jérémie dans ses récriminations à Dieu : Le tirant à part, Pierre se mit à le réprimander en disant : « Dieu t’en préserve, Seigneur, non, cela ne t’arrivera pas. » Quel est donc cet obstacle infranchissable pour Pierre ? Suivre Jésus, il est pour… mais jusqu’où ? Immanquablement quand on s’engage, on calcule la dépense (temps, énergie, argent…) mais la demande de Jésus est exorbitante, hors de portée : il exige de tout sacrifier, honneur, monde présent… et même sa vie : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. Cette fois, on ne peut s’empêcher de se sentir proche de Pierre. Le sacrifice demandé est bien trop important et notre époque troublée nous a appris à nous méfier des martyrs fanatisés. Permettez-moi de rappeler ici ce que je disais : nul ne nous demande de sacrifier notre intelligence mais nous sommes au contraire invités à juger, à discerner, à comprendre la volonté de Dieu. Ici, ce qui se dévoile c’est un 3ème obstacle que j’appellerai la tyrannie du bien-être et de l’épanouissement de soi. On veut bien tout sacrifier du moment que cela ne nous gêne pas trop. Derrière le refus de Pierre se déguise le refus de la souffrance, de la contrainte et de l’effort. Est-ce que nous croyons vraiment qu’une vie réussie est une vie sans difficulté, sans erreur et sans échec ? Je veux relire ici quelques mots d’une prédication de Martin Luther King : « Nous avons une fausse conception de la religion lorsque nous croyons que la religion nous libère de fardeaux et de peines, ce n’est pas ce que la religion opère. Il doit être clair qu’avant que nous portions une couronne, il y a une croix à porter. Et ce n’est pas quelque chose que l’on porte en passant. Une croix, c’est une croix, à savoir quelque chose pour lequel on est prêt à mourir. Si vous n’avez pas trouvé quelque chose pour lequel vous êtes prêts à mourir, vous n’avez pas encore trouvé une raison de vivre. » (Détroit, 1963). La question est forte, implacable : avons-nous trouvé une bonne raison de vivre ?

Je le disais en commençant, identifier les blocages et les résistances, c’est déjà pointer vers de possibles combats spirituels. Mais cela ne donne a priori aucune clé, aucun chemin concret. Est-ce la voie du sacrifice qui nous est demandée, à l’image de nos amis musulmans qui fêtent l’Aïd Al Adha en mémoire du sacrifice d’Abraham ? Ce que j’aime, c’est que cette voie nous amène dans l’économie du don et de la générosité où l’on remplace les mots « impôts, prélèvements, cotisations, sacrifice » par les mots « partage, consécration, offrande, solidarité, contribution ». Mais il reste un petit parfum moraliste à la yaka-focon. Je crois, moi, que notre capacité à donner et à offrir ne peut-être qu’un contre-don (pour reprendre les réflexions de l’anthropologue Marcel Mauss), c’est à dire une réponse, une conséquence d’un don premier, originaire qui nous appelle à donner notre réponse en surmontant nos réticences et nos blocages. Pour nous éviter de rester endetté, nous devons rendre une partie de ce que nous avons reçu sous la forme d’un contre-don. C’est dans cette perspective qu’il est possible de comprendre ce que dit Jésus : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Matt 10,8). En fait, spirituellement, il faut dire que tous ces blocages et ces résistances qui s’interposent entre nous et notre vocation, portent un nom (un gros mot) : c’est ce qu’on appelle le péché. C’est très exactement ce qui nous empêche de nous mettre en route, de répondre à l’appel, de donner ce qui nous est demandé. Autrement dit, nous ne serons en mesure de surmonter tous ces blocages que si nous nous mettons sous la Grâce de celui qui n’a pas hésiter à se donner pour nous : Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort et, le 3ème jour, ressusciter… Alors, à la suite de Paul, nous découvrirons que là où le péché a abondé, la Grâce a surabondée. Ce jour-là et ce jour-là seulement, nous serons en mesure de surmonter nos obstacles, quels qu’ils soient, pour nous offrir nous-mêmes en sacrifice vivants, saints et agréables à Dieu.

Amen.