Deut. 30, 11-20 / Mat. 7, 24-27 / Apoc. 5, 1-10 – Sous l’autorité de la Parole

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 27 août 2017

Sur la route qui montait du sud, je réfléchissais à ce premier culte et c’est l’idée de bâtir qui s’imposait à moi et revenait sans cesse me travailler de l’intérieur… Etre comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… N’est-ce pas là une perspective enviable au moment de démarrer mon ministère parmi vous ? Je dois avouer que la sagesse n’est pas forcément mon point fort : le qualificatif retenu dans mes adjectifs pour ma totémisation chez les Eclaireurs Unionistes ce n’était pas « avisé » mais « dynamique ». Et pourtant il semble bien que Jésus soit plus volontiers à la recherche de serviteurs avisés que dynamiques… Il lui est même arrivé d’inviter ses disciples à se comporter de manière rusée comme des serpents autant que pure comme des colombes (Mt 10,22). Ici, nous sommes invités à bâtir sur du roc, autrement dit de chercher à viser l’inébranlable en défiant l’usure du temps, la lente érosion inexorable des pluies, des torrents et des vents. Mais à vouloir lutter contre l’amenuisement inévitable de ce qui est mortel, ne cachons-nous pas une forme d’ubris bien trop humaine ? Jésus serait-il en train de nous inciter à fuir la réalité en cultivant un rêve d’éternité, le fantasme d’immortalité qui sommeille en chacun ? Il est question de bâtir sa maison. Mais de quelle maison précisément parlons-nous ? S’agit-il de construire sa vie familiale, son foyer sur des valeurs et des convictions solides qui pourront être transmises aux générations suivantes ? S’agit-il de se bâtir une carrière professionnelle en faisant des choix stratégiques avisés qui conduiront à la réussite et au succès de sa « maison » ? Ou alors s’agit-il de se forger une personnalité, une identité personnelle, un moi profond sur des fondations qui ne seront ébranlées ni par les événements malheureux, ni par les erreurs tragiques, ni par les défaites inévitables de la vie ? Ou parlons-nous aussi de l’édification du Corps du Christ ici présent dans notre paroisse du St Esprit par des projets, des stratégies de communication, des campagnes d’évangélisation ? Certainement que chacun doit pouvoir se sentir libre de se projeter à sa manière dans cette invitation de Jésus. En y réfléchissant, j’avais en mémoire la vie ébranlée de Coralie et Geoffroy par le décès tragique de leur fils : voilà de quoi faire tomber bien des maisons, même celles qui paraissent les plus solides n’est-ce pas ? Alors, je tiens absolument à rappeler ici que cette interpellation de Jésus à bâtir sa maison sur le roc constitue la conclusion du très fameux Sermon sur la Montagne, inauguré par cette magnifique promesse de bonheur posée sur les foules : Bienheureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux… Vouloir construire sa maison sur le roc, ce n’est pas de l’orgueil mal placé, c’est une réponse à la promesse de bonheur reçue dans les Béatitudes. C’est une manière de tourner son regard vers demain, vers un bonheur possible. C’est le désir de construire un avenir. C’est la ferme volonté de fonder sa vie, sa famille, son identité ou son Eglise sur l’espérance et la conviction profonde que le dernier mot n’a pas encore été prononcé. Dans les Souvenirs de la maison des morts, Dostoïevski affirme que “personne ne peut vivre sans espoir, et que les êtres humains qui ont vraiment perdu toute espérance deviennent souvent sauvages et méchants”[1]… Sans doute, y aurait-il là quelque piste pour tenter de comprendre la monstruosité des terroristes qui ensanglantent le monde en ce moment ? Mais pour le moment, je veux faire résonner pour nous cette magnifique promesse rapportée par le prophète Jérémie :  Je connais les projets que je forme pour vous. Ce sont des projets de bonheur et non de malheur afin de vous donner de l’avenir et une espérance (Jer 29,11). Je veux construire mon ministère parmi vous à la lumière de cette espérance.

Mais je reçois aussi cette parole comme une interpellation : c’est à nous qu’il revient de bâtir, de construire, d’édifier. Il y a là aussi, implicitement, une mise en garde contre la tentation de l’immobilisme ou de la paresse spirituelle qui voudrait que cela nous tombe tout cuit dans le bec : il y a un travail qui nous attend pour bâtir, construire, planter…

Alors comment faire ? Je pourrais ici paraphraser le jeune homme riche : Bon Maître, que faut-il que je fasse pour bâtir ma maison sur le roc ? Depuis que mon arrivée est annoncée au St Esprit, de nombreuses voix se sont faites entendre pour me dire (toujours avec gentillesse, je dois le dire) que j’étais vraiment très attendu (suivis de 3 petits points de suspension pleins d’espérance !) Cette semaine encore, quelqu’un me partageait l’envie de certains dans la paroisse d’être « réveillés » voire « bousculés ». Ici, il faudrait que je puisse avoir la sagesse de vous prévenir de ne pas trop me pousser dans ma pente naturelle ! La sagesse voudrait que je me méfie des frénésies de projets et de programmes. Quand je suis arrivé en poste au Maroc pour présider aux destinées de l’Eglise Evangélique Au Maroc, mon prédécesseur m’a rassuré à sa manière en me disant doctement : « Tu verras : on est toujours précédé par des imbéciles et suivis par des idiots ! » Une manière de mettre en garde contre les comparaisons aussi flatteuses qu’inutiles entre prédécesseurs et successeurs. Je crois qu’il convient d’éviter l’écueil du : « Moi je sais ce qu’il vous faut et je vais vous montrer : on va tout changer ! » Au trop plein de paroles creuses qui occupent tout l’espace sonore, Jésus oppose un appel à l’écoute qui précède nécessairement la moindre action : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… La consigne est très claire : « Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre. Et si tu veux parler, commence par te taire. »[2]  pour reprendre la parodie du Cinna de Pierre Corneille… Jésus laisse la première place à l’écoute et au silence. Cela veut dire qu’il souhaite que nous laissions la première place à la Parole de l’Autre. Ceux qui se souviennent du côté provocateur de Jacques Ellul, ont en mémoire cette opposition qu’il aimait faire entre le catholicisme et le protestantisme, l’un donnant le primat à la vision (le catholicisme donnant, selon lui, plus à voir qu’à entendre) impliquant la mise au centre de celui qui regarde avec son point de vue prétendument normatif, l’autre donnant le primat à l’écoute (le protestantisme donnant, normalement, plus à entendre qu’à voir) impliquant un décentrement de celui qui écoute pour recevoir la Parole d’un Autre. Cet Autre étant Jésus lui-même : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… C’est Jésus qui parle. Lui seul a été jugé digne d’ouvrir le Livre et d’en rompre les 7 sceaux comme le dit l’Apocalypse. Il avait les 7 cornes (signe de plénitude de la puissance), les 7 yeux (signe d’omniscience), les 7 esprits de Dieu envoyés sur la terre (signe de la capacité à discerner la volonté de Dieu). Pour les Réformateurs et tout particulièrement Luther, Christ est la clé de compréhension et d’interprétation de toute la Bible. C’est ce qu’affirme l’Apocalypse à sa manière très imagée : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé et tu as racheté pour Dieu par ton sang, des hommes de toute tribu, langue et nation. Autrement dit, c’est la Croix (et le salut que nous y recevons) qui donne au Christ son autorité pour interpréter toute l’Ecriture, dans la faiblesse de sa vie donnée. Voilà donc une solidité toute paradoxale puisqu’elle passe par la fragilité d’une Parole entendue (tout homme qui entend les paroles que je viens de dire) et par la faiblesse d’une Vie donnée sur la Croix (ne pleure pas, voici, il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David).

Mais à écouter la Parole du Christ ce matin, force est de constater que le délitement annoncé de la maison de l’homme insensé qui a construit sa maison sur le sable a bien eu lieu : depuis 25 ans que je suis pasteur dans notre Eglise, synode après synode, sont données les statistiques alarmantes sur l’érosion constante et réelle du nombre de donateurs, de temples qui se vendent, de paroisses qui fusionnent pour ne pas mourir. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé ; ils sont venus battre cette maison, elle s’est écroulée, et grande fut sa ruine… Je ne saurais dire si l’écroulement annoncé a déjà eu lieu ou pas encore mais il me semble que cette Parole du Christ nous offre un miroir peu flatteur tout en posant un diagnostic critique sévère : le problème, semble dire l’Evangile de Matthieu, ne réside pas tant dans le nombre de projets ou d’envergure des plans de sauvetage, le problème semble être que le centre n’est plus au centre. L’Ecriture ce matin nous dit que notre problème n’est pas de faire survivre l’Eglise (ce serait encore une manière déguisée de nous mettre au centre) mais de remettre la Parole du Christ au centre, que nous puissions l’écouter et la mettre en pratique. Voilà, me semble-t-il, la mission première et essentielle du pasteur que je veux être pour vous : rendre le Christ présent par sa Parole dans la vie des paroissiens d’abord, mais aussi de tous ceux qui s’approchent. Rendre le Christ présent, pour que chacun et chacune puisse entendre la promesse de bonheur qu’il a à dire à chacun et à chacune personnellement, pour sa vie de famille, pour sa vie professionnelle, pour sa vie personnelle comme pour sa vie spirituelle, tant il est vrai que le Christ revendique chaque dimension de notre existence. Il n’y a pas pour lui un domaine réservé qui serait celui du spirituel et de l’ecclésial, laissant en jachère toutes les autres dimensions de notre existence ! La laïcité est un concept politique qui ne saurait poser de barrière, de frontière, d’obstacle, de limite à notre Dieu : ou alors il faudrait lui expliquer de quelle partie de notre vie nous souhaitons l’expulser…

Tel est l’enjeu de la mise en pratique. Parce qu’il ne suffit pas d’écouter mais il faut que cette Parole change notre réel et pour cela, il faut qu’elle nous touche, qu’elle nous concerne, qu’elle pointe les sujets qui nous posent des problèmes concrets (je pense au fanatisme religieux et au terrorisme islamique, je pense aux nouvelles formes de famille parfois problématiques, je pense aux conséquences écologiques et économiques du réchauffement de la planète, je pense aux questions posées par les migrants qui réclament justice et qui souhaitent participer à la mondialisation…) et non pas seulement les questions dogmatiques concernant le catéchisme, la trinité, la présence eucharistique ou la survie de l’Eglise. Et là, je dois faire le bilan avec humilité du prédicateur qui, après 25 ans de prise de parole, peut se demander à juste titre : est-ce que sa parole a changé quelque chose de concret, de réel, de central dans la vie d’au moins une personne à défaut d’une communauté ? Le prédicateur que je suis se demande si bien souvent l’Eglise n’a pas parlé pour ne rien dire, parce que, justement, elle n’avait rien à dire. C’est une question pour moi autant que pour mon Eglise. Je voudrais citer ici Dietrich Bonhoeffer qui, le 18 mai 1944, depuis sa prison, écrivait ces quelques mots à l’occasion du baptême de son filleul : « Ce n’est pas à nous de prédire le jour ­– mais ce jour viendra – où des êtres humains seront appelés à nouveau à prononcer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait a-religieux, mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ ; les gens en seront épouvantés et, néanmoins, ils seront vaincus par son pouvoir ; ce sera le langage d’une justice et d’une vérité nouvelles, qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les humains et l’approche de son Royaume. »[3] Il est vrai que cette Parole ne peut être que dérangeante et à ce titre, provoquer l’effroi ou, à tout le moins, être ressentie comme provocante. Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. Il faudra se poser la question de notre résistance au changement, des marges de manœuvres que nous acceptons pour changer ce qui doit l’être, laissant mourir ce qui doit mourir, pour laisser place à la vie nouvelle offerte par cette Parole libératrice. Cette Parole n’aura d’autre puissance que sa faiblesse, elle n’aura d’autre force que sa fragilité. Elle n’aura pas d’autre chemin que celui de nos cœurs et de nos intelligences. Elle n’aura pas d’autre visée que notre vie, une vie en abondance. Alors la Parole entendue dans le Deutéronome prendra tout son sens : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à Lui. C’est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères…

Amen.

[1] Cité par D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, p.440.

[2] B. Cinna, parodie en 5 actes et en bônois de la tragédie de Corneille « Cinna » par Raymond Rua.

[3] D. BONHOEFFER, op. cit., p.353.