Jean 20, 19 – Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et leur dit : LA PAIX SOIT AVEC VOUS

Prédication du Dimanche 23 avril 2017, par le pasteur Michel Leplay

Lectures : Jean 20, 19-23
                    Actes 2, 42-47
                    I Pierre 2, 13-17

 

Frères et sœurs, et chers amis,

Je suis ici ce matin, et de bon cœur, sinon pour subvenir à l’absence de mon collègue Vincens Hubac, retenu par la maladie. Qu’il soit assuré de notre prière fraternelle et de nos vœux les plus cordiaux.

La date de ce dimanche 23 avril est celle du premier tour de scrutin démocratique pour l’élection du Président de notre Royaume de France, la République française. Et l’année en cours, 2017, est celle du 500e anniversaire de l’inauguration de la Réforme protestante du XVIe siècle par Martin Luther.

Double programme pour le prédicateur qui pourrait soit se réfugier dans un commentaire biblique et religieux hors du temps, soit se livrer à une harangue politicienne comme nous en avons tant entendu.  Je ne céderai à aucun de ces extrêmes, essayant au contraire de les conjuguer avec  le difficile exercice qui consiste, comme le disait Karl Barth, dans l’articulation théologique entre la « communauté chrétienne et la communauté civile ». Ou bien, pour reprendre un titre du cher André Dumas : « Théologies politiques (au pluriel) et vie de l’Eglise ».
Ayant bien moins de compétence que ces Maîtres, je me contenterai d’un parcours en deux temps.
Comme l’indiquent nos lectionnaires chrétiens, chaque dimanche comporte une lecture de l’évangile et une lecture de l’Épitre. Aujourd’hui l’Évangile selon St Jean et la 1ère Épitre de Saint-Pierre. Et d’une certaine manière, j’y vois les deux temps et de ma prédication pastorale, et de notre vie citoyenne. On pourrait dire que l’Évangile proclame le Royaume de Dieu alors que l’Épitre médite sur la vie de l’Église du Christ. Finalement, mais je simplifie, autant Luther a inauguré un retour à l’Évangile, autant Calvin dans la suite a préfiguré une Église réformée sans cesse à réformer. Luther religieux et mystique, Calvin, juriste et politique. Cette dualité complémentaire me va très bien.

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De même que dans le dernier numéro de REFORME vous trouverez des extraits de la déclaration de la Fédération Protestante puis de notre Église unie. La première rappelle que « nous croyons à a noblesse et à la grandeur du politique… Redonner tout son sens à la politique ne peut se réussir que dans le retour à l’éthique ». Et l’autre de conclure : « Plutôt que de laisser le dégoût, la colère et la peur nous enfermer dans le ressentiment, ayons le courage de la fraternité d’abord et la ténacité de faire et de refaire société ensemble » (op. Cit.14)

Mais j’en viens à l’Évangile de ce dimanche, relire Jean 20, 19 : « Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que par crainte des Juifs les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, se tint au milieu d’eux et leur dit : « LA PAIX SOIT AVEC VOUS… » ».

Saint Jean, qu’on a parfois qualifié d’évangéliste antisémite, précise : « par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées ». Tant il est vrai que nous avons toujours peur des autres, juifs ou pas, ceux de notre évangile ne représentent pas toute la race temporelle des Juifs, mais la poignée de ceux qui étaient-là, comme des parisiens rassemblés place de la République ne désignent pas une race parisienne et française éternelle. Ils ont peur. Comme nous. Devant l’inconnu, quand l’avenir est fermé, à double tour, à deux tours en quelque sorte. Nous sommes bien aujourd’hui, dimanche d’élection, enfermés dans le secret de l’isoloir, et les urnes sont fermées à clé, par crainte des fraudeurs. Et dans cette urne de la chambre où sont réfugiés les disciples, il y a la crainte devant l’incertitude. Ils ont bien donné leur voix à Jésus de Nazareth, car ils avaient entendu la Sienne. Mais nul ne sait maintenant ce qui va se passer et comment cette histoire d’élection vas se terminer. Le Grand Électeur lui-même est mort. Isolé dans l’isoloir…

Mais je cesse de filer cette métaphore de circonstance, pour écouter avec vous ce que raconte si sobrement l’évangéliste : « ALORS JÉSUS VINT. »

Malgré nos précautions,

Les portes verrouillées,

La turne fortifiée,

Les urnes sécurisées,

 

Par crainte des moqueurs de notre religion, ou des contestataires, avec tous les fantasmes de la persécution, les Juifs de Jean, les catholiques, les musulmans, ou les laïcs, nous fermons nos portes par crainte des extrêmes dont tous les publicistes font des arguments de serrurier. Les portes sont fermées. Les précautions prises. La sécurité qu’on assure soi-même remplace l’unique assurance en Dieu.

Au milieu de ces tracas, malgré les portes et nos cœurs comme elles fermés, transgressant les barrières, les verrous et les serrures, JÉSUS VINT

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Dans nos cœurs fermés

Nos églises repliées

Nos sociétés bloquées

Dans nos territoires barricadés et nos frontières barbelées,

 

il vient, étrange étranger si familier qui se tenait  à la porte et nous n’avons pas ouvert. Alors il est entré, traversant la mort, et il est là. Il est là comme quelqu’un de vivant qui va parler,  « là ou deux ou trois (et même un peu plus) sont réunis en son nom ». Il ne va pas leur faire un petit ou grand catéchisme, à la manière de Luther, ni leur dicter une confession de foi comme Calvin, mais leur dire deux mots. Vous entendez : deux mots : EIRENE UMIN. Paix avec vous, sur vous, au milieu de vous. Cette parole fera le tour du monde dans toutes les langues et au cœur de toutes les religions : SCHALOM ALENOU, PAX VOBISCUM, SALAM ALEK, etc. Mais cette paix biblique n’est jamais sans la justice, nous rappellent les psaumes où « justice et paix s’embrassent ». La Paix n’est pas mollesse, la justice n’est pas rudesse. Il faut les conjuguer l’une à l’autre. Vaste programme.

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Encore un point sur l’Évangile, si vous permettez.

La parole si performante soit-elle, ne suffit pas. Ce qu’on entend est confirmé par ce que l’on voit. Car, comme Thomas dans la suite du récit, c’est aux blessures de la crucifixion qu’ils le reconnaissent. Les traces des cicatrices des mains percées et du flanc transpercé. Le trou des clous et les coups d’épée.  Alors, vous avez compris. Si le sacrement de l’eucharistie avec son pain partagé et la coupe qui circule, nous rappellent la passion de notre Seigneur, a combien plus forte raison ne nous rappellent-elles pas les souffrances de notre prochain. « Le sacrement du frère », dit la théologie orthodoxe. Aussi  bien aujourd’hui encore accueillir le Christ et recevoir sa paix est – tout autant – accueillir notre prochain, même s’il vient de loin, dans la géographie, la société ou la culture. Alors, on comprendrait mieux la fin de l’épisode quand il leur est dit : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis,  etc. … » Ne nous laissons pas enfermer dans une interprétation ecclésiastique et sacerdotale de cette sentence. Il s’agit des péchés comme souffrances causées ou reçues, du mal fait ou subi comme insulte ou maladie, enfin vous avez le pouvoir de remettre les vivants en ordre de marche, de prendre soin, de prendre à cœur, de prendre en charge les plus petits de vos frères qui sont les grands dans le Royaume de Dieu. Alors justice et paix s’embrassent et il y a sur la terre des hommes, un peu moins de malheur, et un peu plus de bonheur. Pour que faute d’être au paradis, nous ne soyons pas en enfer. Là, c’est aussi l’affaire du politique.

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Notre étude biblique de l’Évangile va se conclure par une réflexion citoyenne sur l’actualité politique et sociale de la France et du Monde. Si nous tournons la page du dernier chapitre de l’évangile de Jean, nous arrivons aux Actes de Apôtres, leurs actions engagées dans la communauté chrétienne et la communauté civile, puis aux Épitres apostoliques et leur enseignement doctrinal et moral pour la conduite des chrétiens en communauté et dans la cité.
J’en finis avec le rappel d’un enseignement et une brève exhortation. Voici donc quelques avis et conseils des écritures apostoliques puis des écrits des Réformateurs. Un rappel scolaire dont je m’excuse auprès des plus instruits tout en sachant que nous avons toujours à apprendre.

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PIERRE dira deux choses en apparence contradictoires : « soyez soumis aux institutions humaines » (1 Pierre 2, 13) et d’autre part : « Il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5, 29). Nos ancêtres et nos contemporains ont fait la douloureuse expérience de cette tension entre soumission et résistance,  de Marie-Durand à Dietrich Bonhoeffer. L’Apôtre PAUL sera tout aussi affirmatif : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir » (Romains 13, 1). A cette époque l’État Romain est censé protéger et au moins tolérer le christianisme naissant.
Lecteur de la même lettre aux Romains, LUTHER commentera familièrement la demande de pain quotidien : « Il s’agit de la nourriture de l’entretien de cette vie, aliment et boisson, vêtements et chaussures, champs et bétail, un bon gouvernement, la paix, la santé, l’ordre et l’honneur… » Avouez que pour le XVIe siècle c’est un programme politique et social très actuel ! Quant à CALVIN, il savait comme nous aussi combien c’est difficile, et pour que nous ne vivions pas « comme des rats dans la paille », il faut l’office des magistrats et les services de la police pour garantir le bien public et  l’épanouissement de l’Église. Enfin, soit dit en passant, Calvin envisage aussi le cas des « magistrats infidèles à leur vocation » (IC/IV. XX, 24). On pourra en reparler à la sortie…du culte de ce matin ou des urnes de ce soir…

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Je n’en dirai pas plus, à chacune, à chacun de faire son devoir en donnant sa voix en toute conscience mais en gardant la parole en toute circonstance. Confier une responsabilité à autrui, c’est aussi en garantir son bon usage.
Enfin, mais c’est de l’humour, comme si notre Seigneur avait voulu nous donner une indication sur le mode d’emploi électoral du scrutin uninominal à deux tours : « QUE VOTRE OUI SOIT OUI QUE VOTRE NON SOIT NON CE QU’ON AJOUTE VIENT DU MALIN » (Matthieu 5, 37). La TOB traduit : « Quand vous parlez, dites OUI ou NON ». Alors dites oui à la confiance et à la vigilance, non à la panique et à la vengeance. Dites OUI à l’espérance et NON à la nostalgie. Dites OUI à la justice et NON au désordre. Comme le cévenol André Chamson, dites OUI « aux hommes de la route » et non aux sirènes de la déroute.

Mais faisons silence, j’ai trop parlé.

Le Christ seul peut entrer et se tenir au milieu de nous, et nous redire, et nous donner l’essentiel :

LA PAIX SOIT AVEC VOUS.

Ainsi soit-il.

Actes 10, 34-43 – Entre crainte et joie : le paradoxe du témoin

Dimanche 9 avril 2017 – Pâques, par le Pasteur Didier Crouzet

Autres textes : Romains 10, 13-15, Mat 28, 1-10

Si un cinéaste avait eu l’idée de tourner un film sur la résurrection, il aurait sans nul doute choisi l’Evangile de Matthieu. Car au début du récit, le premier Evangile multiplie les effets visuels. Revoyons la scène. Le jour se lève, la lumière pointe. Les femmes s’approchent pour voir le tombeau. Tout à coup, la terre tremble. Un séisme secoue les profondeurs. On  imagine les gens cherchant leur équilibre, les yeux rivés sur le sol qui bouge. Et voilà que le ciel s’y met lui aussi. Un être céleste en descend : il est brillant comme un éclair, tout de blanc vêtu. Quel contraste avec le gris minéral des pierres tombales au milieu desquelles il s’installe ! Puis il s’empare d’une pierre de plusieurs dizaines de kilos et la fait rouler, comme ça, presque en un claquement de doigt. Et il s’assoit dessus.

Ces images feraient déjà une très belle séquence d’ouverture. Mais le film ne s’arrête pas là. Le spectacle continue ! Les soldats qui gardaient le tombeau de Jésus se mettent à trembler, ils deviennent livides, ils sont blancs de peur. Saisis. Pétrifiés. Comme morts.

Et puis tout d’un coup, plus d’image. Seulement du son. Plus rien à voir. Mais beaucoup à entendre. Assis sur la pierre, le messager du Seigneur prend la parole. A partir de ce moment-là, le récit délaisse les images et privilégie la parole. Quasiment plus de visuel, mais des mots. Il y aura bien encore un appel à voir, mais ce sera pour montrer qu’il n’y a rien à voir. « Voyez, c’est ici qu’on l’avait déposé » dit l’ange. Juste après, il exhorte les femmes : « Courez dire à ses disciples ». Et il conclut « Voilà ce que j’avais à vous dire ».

La parole a pris le relais de l’image ; l’intensité visuelle a diminué, le volume du son a augmenté. Les femmes sont venues au tombeau pour voir. Elles en repartent avec une parole entendue et à répéter. Le VOIR s’estompe au profit de l’ECOUTE et du DIRE. Dans ce récit, c’est bien la parole qui est au centre, comme l’indique la consigne de l’ange aux femmes : « Courez DIRE à ses disciples : « Il s’est réveillé d’entre les morts et il vous attend en Galilée, où vous le verrez ». Tiens, encore un VOIR ! Mais c’est le dernier sursaut de l’image car l’histoire nous dit qu’après cette rencontre avec ses disciples, Jésus les quitte et les laisse avec la consigne de transmettre son Evangile en actes et en paroles. La parole, donc.

Mais quelle parole ? Tout ce que dit l’ange, c’est : « Il est réveillé d’entre les morts ». C’est court, c’est étrange, c’est abstrait. Mais ça fait de l’effet ! A l’écoute de cette parole, les femmes sont remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles sont effrayées et elles sont heureuses. Et elles courent annoncer la nouvelle. Finalement, nous en savons très peu sur le contenu du message. En revanche, nous en apprenons beaucoup sur l’effet que le message produit.

Et si l’essentiel du récit était là ? Non pas l’image, non pas même la parole, mais le porteur de parole ? Non pas tant la parole énoncée que la parole reçue et ressentie ? C’est donc sur ce que produit la parole, la nouvelle, la bonne nouvelle, sur le témoin que je voudrais réfléchir avec vous. Chez les femmes, on en voit trois effet : le mouvement, la crainte, la joie.

 

1. Le mouvement. Il est frappant d’observer les mouvements de Marie de Magdala et de l’autre Marie. Au début de l’histoire, elles vont voir le tombeau. « Elles vont », elles marchent, elles s’approchent. Elles regardent. On imagine des mouvements plutôt lents, prudents, circonspects.

Puis, dès que l’ange a fini de parler, vite, elles s’éloignent du tombeau. Elles ne tardent pas, elles se dépêchent. Elles courent annoncer la nouvelle aux disciples. C’est bien ce que l’ange leur avait dit : « Maintenant, hâtez-vous, vite, allez ! ».

Ces deux femmes qui venaient simplement « pour voir » sont d’un coup propulsées vers l’avant. Leurs pas du début deviennent de grandes enjambées. Elles sont entrées dans une dynamique. La parole entendue leur a donné un élan nouveau. Le contraste est saisissant avec les gardes. La vue de l’ange les a paralysés, ils sont devenus comme morts. Ils n’ont pas entendu la parole qui d’ailleurs ne leur était pas adressée. D’un côté une image qui paralyse, de l’autre une parole qui dynamise. Les témoins sont au bénéfice d’une parole qui dynamise.

Le témoin est ainsi celui que la parole met en mouvement, déplace, fait bouger. Peu importe ici le contenu du message, qui comme on l’a dit se résume à peu de mot et n’est pas évident à comprendre. L’essentiel est que ce message mobilise, donne des forces, de l’énergie. Une fois qu’il l’a entendu, le témoin ne peut pas rester immobile. Il perçoit une sorte d’urgence à partager ce qu’il a entendu, même avec de pauvres mots, même avec des mots qu’il ne comprend pas lui-même. Parce qu’il sent que ces mots ont une immense force vitale. Parce qu’il a fait l’expérience que ces mots ont réveillé en lui un désir, un souffle, une espérance. Parce que ces mots ont provoqué en lui une grande joie. Comme chez les femmes. Sauf que chez les femmes, cette joie est accompagnée de crainte : « Elles quittèrent rapidement le tombeau, remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie ».

 

2. La crainte et la joie. Ce double sentiment peut nous paraître étrange. Il est en fait l’expression exacte de la réalité du témoin. Il est la marque de son existence. La crainte tout d’abord. Les femmes ont peur. Peur de quoi, le texte ne le dit pas. Peur de l’ange ? Peur du tremblement de terre ? Peut-être. Peur de ce qu’elles ont entendu ? Pourquoi pas. Je fais une hypothèse : les femmes ont peur des conséquences de ce qu’elles ont entendu sur leur vie à venir. En effet, à partir du moment où elles ont entendu le message de l’ange, leur vie ne sera plus jamais comme avant. Elles, des femmes, vont devoir aller raconter tout ça aux disciples, des hommes. Sans doute ne vont-ils pas les prendre au sérieux. Un tombeau vide ? Un mort qui se réveille ? De simples histoires de bonnes femmes !

Elles ont peur aussi parce qu’elles mesurent leur responsabilité. Si elles ne parlent pas, la nouvelle reste secrète. Si elles se taisent, elles tournent le dos au Seigneur qui à travers l’ange leur demande d’aller porter l’Evangile. Et si elles parlent, on va se moquer d’elles, les rabrouer. Mais elles s’obstineront au risque des railleries et des incompréhensions. Parce que la joie est plus forte.

Le texte dit bien que les femmes quittent le tombeau avec crainte et grande joie. La peur est là, mais elle n’empêche pas la joie. Plus même : aucune crainte ne pourra détruire la joie que procure l’écoute de la bonne nouvelle. Cette crainte joyeuse est très différente de la crainte des soldats qui gardent le tombeau. C’est bien le même mot, le même sentiment, mais ressenti de manière totalement opposée. D’un côté, une peur qui fige, qui dessèche, qui paralyse ; de l’autre une crainte qui n’empêche pas d’avancer, de courir, de parler. La parole de l’ange n’a pas supprimé la peur, mais elle l’a en quelque sorte « évangélisé». Pour résumer le message de la résurrection, on dit parfois : « La vie est plus forte que la mort ». Ici, ce serait plutôt : « La joie est plus forte que la peur ».

Le témoin est donc celui ou celle qui vit à la fois avec crainte et joie. Ce double sentiment est, je crois, la marque du chrétien qui veut témoigner. Il illustre le paradoxe de la vie chrétienne et de la foi. Croire, être témoin, ça n’empêche pas d’avoir des soucis, d’avoir le cafard, d’être découragé. Croire, ça n’empêche pas  de craindre pour l’avenir et d’être pessimiste. La vie du croyant est semblable à celle de tout être humain. Une vie où s’entremêlent la joie et la tristesse, la grandeur et la bassesse, la laideur et la beauté, la blessure et la douceur, le malheur et la tendresse, le bien-être et le vague à l’âme, les certitudes et les doutes. On voudrait être un chrétien joyeux et dynamique, et l’on se voit craintif et silencieux. Mais voilà : nous apprenons ce matin qu’il est parfaitement légitime et normal pour un témoin de l’Evangile d’être en même temps craintif et joyeux. Le récit de Pâques nous rappelle que ce mélange est la marque même de notre condition chrétienne. Il n’y a pas de honte à avoir peur de témoigner, pas de honte à avoir peur de l’avenir, pas de honte à être tenté parfois de baisser les bras devant l’ampleur de la tâche. C’est normal quand on est chrétien d’être tiraillé entre la crainte et la joie, entre le repli et l’élan. Mais l’exemple des femmes quittant le tombeau nous indique que la joie l’emporte sur la crainte. L’Evangile, même s’il bouleverse nos vies et nous remet en question, nous offre plus de motifs d’être joyeux que d’occasions d’avoir peur. Au fond, le slogan du témoin pourrait être : « Un jour je pleure, un jour je ris, mais quand je ris la vie compte double ».

Le témoin est donc celui ou celle qui assume de vivre entre peur et joie sans toutefois oublier que la joie est plus forte et puis qui se met en mouvement pour témoigner. « Remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles coururent porter la nouvelle aux disciples ».

Avec les femmes commence ainsi la grande nuée de témoins qui vont dire, non pas ce qu’ils ont vu, mais ce qu’ils ont entendu et surtout ce qu’ils ont ressenti. Sans les premiers témoins, femmes, disciples, apôtres, Pierre, Paul, nous ne serions pas là ce matin. Notre mission de témoin est donc de nous bouger pour faire entendre cette bonne nouvelle et dire comment elle nous a transformés. Nous sommes, chacun d’entre nous, un maillon indispensable dans la chaîne de transmission de l’Evangile.

 

3. Le témoin, un maillon indispensable pour l’Evangile. Pour tous ceux qui hésitent à rendre compte de leur foi, par esprit de timidité, par peur de la moquerie, ou pour ne pas mettre mal à l’aise leurs interlocuteurs, le texte de Paul dans l’épitre aux Romains sonne comme un rappel salutaire [relire le texte]. Sa logique toute simple est implacable : pas de message sans messager. Pas de bonne nouvelle sans porteur de bonne nouvelle. Sans facteur, pas de courrier. Le Christ, parole de Dieu, a besoin de porte-parole. Ne pas annoncer Christ, c’est le réduire au silence.

Il aurait alors vécu pour presque rien, seulement pour les quelques milliers de gens qui l’ont côtoyé de son vivant. Mais à coup sûr il serait mort pour rien. Enfermé à jamais dans le vide du tombeau. Si personne n’avait parlé. Si aujourd’hui personne ne parle, le Christ retourne dans son caveau de pierre. Sa parole est comme morte. Lorsque nous nous taisons, c’est Christ que l’on bâillonne. Nos silences le rendent muet. Est-ce cela que nous voulons ? Nous n’avons pas le choix : soit nous nous taisons, et le feu de l’Evangile s’éteindra doucement. Soit nous annonçons la Bonne nouvelle, et la braise se maintiendra.

Alors, lorsque nous nous replions sur notre foi toute intérieure, lorsque la crainte l’emporte sur la joie, relisons cette exhortation de Paul. C’est comme un soufflet qui attise la braise. Nous voilà à nouveau tout rempli du feu de l’Evangile, avec l’irrépressible envie de crier : «Bonne Nouvelle» : Jésus vient instaurer un nouvel ordre des choses. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, les derniers valent autant que les derniers. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, fraternité, joie, justice, sont enfin au rendez-vous !

 

Comment garder une telle nouvelle pour soi ? Si vraiment l’Evangile a transformé nos vies, s’il nous a vraiment mis en route, il nous appartient de le partager et de poursuivre le mouvement, malgré nos peurs, avec nos peurs. Nous avons, nous chrétiens, un métier magnifique et une mission exaltante. Notre métier ? Facteur du Christ. Notre mission ? Porter de bonnes nouvelles, celles qui enchantent l’existence et qui donnent des raisons de vivre. Nous le ferons avec crainte et tremblement, mais surtout, surtout, avec la joie chevillée au cœur.

Amen.