Jean 9, 1-12 et 35-38 – un aveugle-né reçoit la vue

Prédication du dimanche 26 mars 2017, par le pasteur  Evert Veldhuizen

Jésus passe par l’endroit où l’aveugle-né se tient pour mendier. Il crache par terre et fait de
la boue avec sa salive qu’il applique sur les yeux de l’aveugle. Il l’envoie à se laver. L’aveugle se lave
et il voit clair. Plus tard, Jésus va à sa rencontre. L’homme le voit. Et suite à la parole de Jésus, il voit
en lui le Fils de Dieu. L’homme croit la parole de celui qu’il… voit !

Après ce résumé nous tentons maintenant d’esquisser un portrait des protagonistes,
commençant avec le non-voyant. Privé de la vue, il n’a rien vu dans sa vie, étant né aveugle. Il n’a
jamais vu les visages de ses parents, de ses frères et sœurs. Il n’a jamais vu les paysages naturels et
urbains. Il n’a jamais vu la lumière, les couleurs, les nuances, la lune, les étoiles. Sans métier et
sans emploi, il mendie au bord de la route. Un abîme le sépare des autres qui voient. Par l’absence
de vision chez lui, bien sûr, mais aussi, et plus encore par l’absence de compréhension chez les
autres. Car les aveugles ne sont pas condamnés à l’exclusion, et cela grâce au développent
supérieur de leurs autres sens, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût. Ils peuvent se déplacer, exercer
des métiers, créer des œuvres d’art. Nous nous souvenons de la voix de Ray Charles qui a bercé
notre enfance. Et celle du ténor italien Andrea Bocelli qui éblouit de millions par sa pureté. Ou
encore le chanteur et activiste français Gilbert Montagné – et bien d’autres aveugles remarquables
par leur talents et leur détermination.

Beaucoup dépend des ressources mentales de la personne elle-même, mais aussi de la
compréhension et la solidarité inventive de l’entourage. L’aveugle-né dans ce récit de l’Évangile de
Jean n’est pas seulement privé de la vue, il est aussi démuni mentalement. On ignore pourquoi,
peut-être parce qu’il est incompris, mal-aimé et exclu de la société dite « normale ».

Cette histoire se situe dans un contexte particulier. L’Évangile raconte que Jésus est en train
d’expliquer le sens de sa mission à ses disciples et aux foules. Mais eux ne comprennent pas, ils ne
voient pas de quoi il parle. Jésus utilise des métaphores pour éclairer ses propos : « Je suis la
lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres. La vie est la lumière des
êtres humains, lumière qui brille dans les ténèbres. » Lumière et ténèbres, deux antagonistes mis
en exergue par l’Évangile. Les Réformateurs s’en sont inspirés avec la locution
post tenebras lux,
lumière après les ténèbres. Un usage propice pour qualifier le passage merveilleux des ténèbres de
l’ignorance médiévale à la lumière salutaire des Écritures. L’histoire de l’aveugle-né qui reçoit la
vue est insérée dans une réflexion sur le sens de la mission messianique. Le fait que leurs chemins
se croisent n’est pas du hasard, mais un signe servant à éclairer les propos de Jésus.

Jésus parle, mais son audience ne saisit pas le sens de son discours. Parler c’est décrire.
Mais la description d’une chose n’est pas la chose elle-même. Une description sollicite les
différents imaginaires, de celui qui parle et de ceux qui écoutent. Mais l’imaginaire est subjective
et pas toujours éclairé. L’audience qui ne comprend pas paraît… aveugle… Il s’agit d’un motif clef
dans l’Évangile selon Jean. Jésus voit le sens de sa mission, mais il est le seul qui le voit, les autres
qui ne comprennent pas sont comme aveugles.

L’aveugle-né n’est donc pas le protagoniste principal de cette histoire. Il est une représentation d’autres aveugles. L’Évangile les identifie, il s’agit de toute l’humanité qui, aveugle, demeure dans les ténèbres de l’ignorance. Oui, le protagoniste principal de cette histoire est l’humanité, représentée par l’aveugle-né. Son agnosie visuelle est un image de la cécité spirituelle de l’humanité ignorante. En lui donnant la vue, Jésus montre qu’il est venu dans le monde pour donner de la
vue spirituelle aux humains. Le fait qu’il s’agit d’un aveugle-né nourrit la théologie de l’apôtre Paul,
des Pères de l’Église et des Réformateurs. Comme l’homme était né avec une absence de la vue,
chacun naît avec un besoin de lumière. Force est de constater qu’aucun être humain n’échappe à
l’obscurité du mal. Paul n’y va pas par quatre chemins. Toute l’humanité est perdue, dit-il, point !
Jésus ne le dit pas de façon si brutale, mais l’idée est très présente dans l’Évangile. Or, qui dit
évangile, dit bonne nouvelle. L’histoire de l’aveugle-né à qui la vue est donnée prend tout son
ampleur merveilleux ! La narration met en scène un message qui la transcende. Jésus donnant la
vue physique à un homme est un image du Christ donnant lumière spirituelle à l’humanité.

Comment voir cette lumière pour soi-même et comment la faire éclairer notre
monde d’aujourd’hui ? Eh bien, ces questions sont abordées en particulier lors du Carême.
Cheminant dans le temps vers Pâques, nous méditons les conditions humaines afin de mesurer
leur état misérable. Nous constatons des errements et des échecs. Nous subissons les conflits dans
les familles, les voisinages, partout. Nous déplorons les guerres, les inégalités, les hostilités, et les
faits divers qui font la une des journaux. La stabilité des institutions semble menacée. L’affluence
de réfugiés divise les citoyens. Beaucoup de contemporains s’inquiètent. L’avenir s’annonce moins
prometteur aux jeunes d’aujourd’hui qu’il parut à notre génération.

Que faire ? Beaucoup de solutions sont proposées en ce temps d’élections, c’est normal.
Mais aucune véritable solution est proposée comme remède au mal en tant que tel. Cela aussi est
normal, parce que ce problème-là dépasse les hommes. Nous sommes comme aveugles dans ce
domaine. Mais le Christ donne la vue. Et ce n’est pas tout. Jésus va à la rencontre de l’homme qui
ne le connaissait pas. Partant se laver, il n’avait pas encore vu le visage de Jésus. L’Évangile relate
une seconde rencontre, la véritable, car c’est alors que l’homme voit et reconnaît en son bienfaiteur le Fils de Dieu. Aveugle, il entendait Jésus parler, désormais il le voit et reconnaît le Christ.

Ceux qui entendaient Jésus parler restaient encore aveugles sur le sens de sa parole. Puis le
Christ leur donne la vue spirituelle dans une rencontre – d’où émane la merveilleuse confession de
foi que Jésus est Seigneur !
Amen.