Marc 2 – Ce qui est au centre, c’est la question de la foi

Prédication de Sylvie Franchet D’Esperey, le dimanche 26 février 2017

Je me suis souvent demandé comment j’aurais perçu Jésus, si j’avais vécu en Palestine au temps où il en parcourait les chemins. Est-ce que j’aurais vu en lui le Christ, le fils de Dieu, le sauveur du monde ? Ce n’est pas sûr du tout et, du reste, il est impossible de le savoir. Mais une chose me semble probable, presque certaine : j’aurais été frappée, comme les disciples et comme tous ceux qui ont croisé Jésus sur leur route, par son rayonnement, par son charisme, par ce que l’évangile appelle son « autorité » (exousia). Et cette autorité peut être à l’origine d’une véritable conversion. Peut-être – je l’espère – que je me serais laissée convertir. En tout cas, c’est ce qui s’est passé pour bien des personnages des récits de l’Évangile. Tout le début de l’évangile de Marc, par exemple, met en scène un Jésus qui prêche et qui guérit. Et c’est cela qui fonde son autorité, c’est cela qui provoque des conversions. Mais attention, il n’y a pas d’un côté la prédication pour les intellectuels et de l’autre les miracles pour le peuple ; non, les deux vont ensemble, et les deux viennent de Dieu. En fait, ce qui est au centre, c’est la question de la foi.

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Voyons justement le cas du paralytique. Nous sommes à Capernaum, dans la maison où Jésus loge, probablement celle de Pierre. La foule est venue là en masse, pour l’écouter : « Il leur annonçait la parole » est-il dit. Mais elle est venue aussi, sûrement, pour demander des guérisons, car le paralytique n’est pas le seul à vouloir s’approcher pour être guéri. Tous attendent quelque chose de Jésus : c’est le premier pas de la foi. À l’autorité de Jésus, à ce charisme où l’on sent qu’il y a plus que la personnalité d’un homme, répond la foi des Galiléens, une foi qui peut nous paraître naïve, mais que Jésus reconnaît comme telle. S’agissant des quatre hommes qui portent le paralytique, Jésus ne s’y trompe pas : « Jésus, voyant leur foi… », est-il écrit. Comment peut-il la voir ? Eh bien, je  pense – c’est mon hypothèse – qu’il la voit à leur détermination.

Ils sont quatre, quatre amis du paralytique qui le portent jusqu’à Jésus. Qu’est-ce qui les a poussés jusque là ? Il y a d’abord sûrement l’amitié, une amitié forte, profonde. Les quatre hommes, pour répondre à la détresse de leur ami, intercèdent pour lui auprès de Jésus : on a ici, au sens propre une intercession (s’avancer pour servir d’intermédiaire), et c’est une intercession active. Mais il y a autre chose : ils le font parce qu’ils croient que Jésus peut le guérir. Poussés en même temps par l’amitié et par la foi, ils ne se laissent pas décourager par la foule qui bloque l’entrée de la maison. Ils contournent l’obstacle : ils montent sur le toit – un toit en terrasse – et ils y font un trou pour faire passer le brancard. C’est à ce moment là que Jésus, dit l’évangéliste, « voit leur foi ». Et en réponse à la foi des quatre amis, il guérit le malade handicapé.

Rien n’est dit de sa foi à lui, et Jésus ne lui demande rien. La foi des quatre contribue à guérir le mal du cinquième. La foi des quatre suffit, parce qu’elle est portée par l’amitié, par l’amour fraternel. Au fond, on a ici l’illustration de ce que l’apôtre Paul a conceptualisé en associant les trois grandes vertus que sont la foi, l’espérance et l’amour. Les quatre amis sont liés par l’amour, qui les fait agir les uns pour les autres et pour leur ami malade ; ils sont poussés par leur foi en Jésus, en sa puissance, qui leur fait espérer la guérison pour leur ami, d’une espérance qui vainc tous les obstacles. L’amour les porte, la foi les pousse, l’espérance les entraîne.

Et nous ? Qu’en est-il de notre propre foi ? Est-ce que Jésus l’aurait vue ? Si la foi se voit, ce n’est pas par l’affichage d’un visage radieux ; non, la foi se voit à des gestes, gestes d’amour, mais aussi gestes d’espérance, qui témoignent d’une confiance totale. Ces hommes sont poussés par quelque chose de plus fort qu’eux, quelque chose qui leur fait faire ce qui ne se fait pas. Car enfin, pénétrer par effraction dans une maison, en commettant en outre des dégradations, cela ne se fait pas, même en Palestine et même au premier siècle. Connaissons-nous cette foi-là, la foi qui perce les toits, la foi qui renverse les murailles ? Sans doute nous est-il arrivé, à vous comme à moi, lorsqu’il y a en jeu quelque chose de vital, de transgresser les codes qu’habituellement nous respectons, de faire voler en éclats nos principes, même les plus sacrés ; par exemple en tant que mère ou que père, lorsqu’il fallait sauver ou protéger notre enfant ; ou dans telle ou telle situation d’injustice profonde, où nous nous sommes soudain levés pour dire ce qui devait être dit, faire ce qui devait être fait, dépassant la gêne et la peur. Il y a alors comme une pulsion qui vient du plus profond de nous. Avons-nous alors regardé à Jésus ? Peut-être pas, probablement pas ; mais, je le crois profondément, dans cette force même qui nous a poussés, qui nous a fait sortir de nous-mêmes, de nos cadres et de nos sécurités, il était présent. La foi peut se trouver même là où nous ne la percevons pas clairement. Et Jésus, lui, la voit.

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Mais Jésus voit aussi le manque de foi. Écoutons ce qui se passe avec les scribes : « Ils raisonnaient en eux-mêmes (…) mais Jésus connut aussitôt par son esprit leur raisonnement intérieur ». Là encore, Jésus perçoit la vérité profonde des êtres, même dans le silence. Les quatre hommes et le paralytique sont pris dans un élan : c’est la foi et Jésus la voit, il y répond ; les scribes, eux, gardent leurs distances, contrôlent leurs pensées : c’est le manque de foi, ou plutôt le refus de la foi, et Jésus le voit aussi. À la confiance des amis s’oppose la défiance des scribes.

Pourquoi cette défiance ? Parce qu’ils n’ont pas besoin de Jésus, ou plutôt parce qu’ils croient qu’ils n’ont pas besoin de lui. Ils sont des professionnels de Dieu, ils savent. Ils n’ont pas besoin de cet étrange rabbi. En outre, ils sont en position de rivalité avec lui. Jésus, en quelque sorte, leur vole leur place, les foules lui reconnaissent une autorité qui normalement n’appartient qu’à eux. En bloquant ainsi tout accès à Jésus, par suffisance ou par jalousie, les scribes ne perçoivent pas le souffle de Dieu, la puissance de vie qui anime Jésus.

Il y a peut-être aussi chez eux une déformation professionnelle : à force de scruter le texte de l’Écriture, ils ont sacralisé mots, ils les interprètent et les surinterprètent, mais ils ne savent plus écouter ce que dit l’Écriture avec cette simplicité de cœur qui est nécessaire à la foi. De la même façon, lorsque Jésus parle, au lieu de recevoir pour eux ses paroles, ils les jaugent et ils les jugent. « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés »  avait dit Jésus. « Comment celui-là parle-t-il ainsi ? se disent les scribes, il blasphème. Qui peut pardonner les péchés si ce n’est Dieu seul ? » Ils ont leurs références, ils savent de quoi ils parlent, ils tranchent. Pas un instant ils ne s’interrogent sincèrement, sans a priori sur ce Jésus, si surprenant. Ils passent à côté de lui, à côté de la grâce.

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Voyons maintenant  les paroles de Jésus, les paroles le la guérison. Au paralytique, il dit : « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés ». C’est sa réponse à leur démarche de foi, et elle est suffisante, car avec elle tout est donné. Et tout pourrait s’arrêter là. Mais à ce moment-là, Jésus perçoit la réticence des scribes. Du coup, dans un second temps il précise : « Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison ». Cette phrase, si elle est adressée au paralytique, est en fait destinée aux scribes, pour répondre à leur défiance. Elle a pour seul but de manifester devant eux que « le fils de l’homme a le pouvoir de pardonner les péchés », c’est-à-dire que la parole de Jésus est efficace, que son autorité vient de Dieu. On notera que le mot traduit ici par « pouvoir » (exousia) est le même qui est traduit plus haut par « autorité ». Il ne s’agit donc pas d’un pouvoir magique, mais toujours de cette puissance de vie qui vient de Dieu et qui anime Jésus.

Le plus étonnant pour nous, peut-être, c’est l’équivalence que pose Jésus : il considère que dire « Tes péchés te sont pardonnés » et dire : « Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison », c’est la même chose. Dans les deux cas – celui de la déclaration du pardon et celui de la guérison –  la parole de Jésus est efficace, elle agit et elle agit pour le bien d’un homme. Mais lorsque, à la fin, le paralytique se lève et retourne chez lui, cela se voit, et nous appelons cela un miracle. Or ce que nous fait comprendre Jésus ici, c’est que le miracle, c’est aussi et peut-être d’abord ce qui ne se voit pas : le miracle, c’est le pardon. Un homme pardonné est comme neuf, il peut repartir à zéro ; un handicapé qui remarche voit aussi sa vie repartir à zéro ; les deux sont parallèles, la guérison physique étant le signe de la guérison de l’âme.

Il y a dans la liturgie du culte un moment consacré à la déclaration du pardon. À ce moment-là le pasteur énonce une parole efficace, on dit en linguistique « performative », c’est-à-dire une parole qui réalise par elle-même ce qu’elle dit. Cette parole atteste que Dieu pardonne à ce moment précis et en ce lieu précis (hic et nunc) ceux qui se repentent. Pour cela elle reçoit de Dieu une puissance qui correspond à cette autorité qu’avait Jésus, afin que chacun dans l’assemblée puisse être renouvelé intérieurement. Évidemment, cela ne nous guérit pas de nos maladies physiques, car tel n’est pas le but du culte. Mais qui sait ?  cela n’est pas non plus exclu.

Avant cette déclaration du pardon, il y a dans le culte la confession des péchés, car pour être pardonné, il faut reconnaître qu’on a commis des fautes, des fautes concrètes, qui ont fait du mal à d’autres et qui nous coupent de Dieu. Était-ce le cas du paralytique ? Rien n’est dit sur lui, il n’est défini dans cette histoire que par son handicap. On ne sait pas s’il vient dans un état d’esprit de repentance ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il vient dans le dénuement, porté par d’autres, dans une complète dépendance ; et cela, ce manque, cette dépendance, c’est un point de départ pour recevoir le pardon et la grâce.

Jésus, donc, s’attaque à la fois au mal qui pèse sur l’âme (les péchés) et au mal qui pèse sur le corps (le handicap). C’est tout un. Mais attention, ne nous y trompons pas. Jésus ne dit pas au paralytique : « Tu as péché, tu as commis des fautes et c’est pour cela que tu es handicapé ». Ce serait horrible et il lui est arrivé de répondre vertement à ceux qui raisonnaient ainsi, à propos d’un aveugle de naissance. Il ne dit pas non plus au paralytique : « C’est injuste, ce qui t’arrive ; je vais réparer cette injustice ». Ce serait se mettre à la place de Dieu et Jésus ne le fait jamais ; il ne résout pas le problème du mal. Jésus dit au paralytique : « Tu es là, devant moi, avec ton mal ; je suis le fils de l’homme, je suis le fils de Dieu ; mon Père m’a donné toute puissance sur la terre ; je vais, en son nom, effacer tes fautes et guérir ton âme ».

Alors le paralytique se lève, pardonné et guéri. Et, en recevant ce pardon, en se laissant guérir, il est, je le crois, entré du même coup dans la foi. Car il y a tour à tour la foi qui agit – celle des amis – et la foi qui reçoit – celle du paralytique. Tout est là, frères et sœurs : se laisser guérir.

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Ce texte de l’évangile, dans sa brièveté et sa simplicité nous a montré Jésus en relation avec trois groupes d’hommes : avec les quatre amis du paralytique : il a vu leur foi ; avec les scribes : il a vu leur défiance ; avec le paralytique lui-même : il a vu son mal, son mal physique et son mal moral et, sans que cet homme ait rien dit ni fait, il a guéri ce mal par le pardon. Lequel de ces trois hommes ou groupes d’hommes sommes-nous ? Sans doute tour à tour l’un ou l’autre. Mais pour ce matin et pour chacun de nous, retenons cette parole adressée au paralytique : « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. Lève-toi ! » Amen !