Luc 19, 1-10 – de la transmission à la transformation

Prédication du dimanche 30 octobre 2016, par le pasteur  Evert Veldhuizen

C’est la Fête de la Réformation. Nous protestants y tenons pour nous rappeler chaque
année les événements de la Réforme du 16
e siècle. Car nous devons beaucoup à ce mouvement de
renouvellement, qui fit naître une manière vraiment moderne d’être chrétien, d’être Eglise.
Cette année précède au cinq-centenaire de la Réforme. L’affichage des 95 thèses de Luther
sur la porte de l’église de Wittenberg en 1517 est considéré comme l’acte déclencheur de ce grand
mouvement qui a reformé la chrétienté et transformée la civilisation européenne. Ce cinq-centenaire suscite plusieurs célébrations, notamment par le programme mis en place par la Fédération Protestante de France. Ces célébrations auront pour thème fédérateur : « La fraternité ». Chaque commémoration s’accompagne d’analyses et de bilans. Comment les protestants ont-ils évolué pendant les cinq siècles ? Que sont-ils devenus, et que reste-t-il aujourd’hui de ce Mouvement qui a profondément marqué des nations entières du Vieux Continent ?

Ces questions m’intriguent car je me sens concerné personnellement. Mes racines
réformées remontent aux années 1580. Le mariage du curé de notre village au centre des Pays-Bas
marqua l’aboutissement d’un processus lent qui avait commencé cinquante ans plus tôt. Mes
racines ne m’ont pas pour autant figé. La Réforme prône le devise
semper reformanda, la
réformation perpétuelle. Or, j’ai accepté d’être réformé au sens dynamique du terme. Comme un
pèlerin, j’ai traversé deux des façons principales concernant la façon de devenir chrétien.
Une façon est inspirée de l’Ancien Testament, selon laquelle la foi se transmet de père en
fils, de mère en fille, de génération à génération. La clef est la fidélité à la Tradition et à la
transmission systématique. L’autre façon est inspirée plutôt du Nouveau Testament, selon laquelle
l’être humain naît de nouveau. Il s’attache à Jésus, révélé à lui comme son Sauveur. Il part à la suite
de Christ qui est désormais son Seigneur.

Et cela nous amène à Zachée. Voilà un homme qui cherche une réponse à sa quête existentielle. Car Zachée ne se considère pas accompli quant à sa vie spirituelle, sa piété, et ses rapports à
Dieu. Cet homme est à la recherche, et son histoire comporte pour nous un immense espoir. Parce
que nous réformés – et aussi nos frères et sœurs luthériens – constatons depuis environ deux
générations maintenant que la transmission de génération à génération ne fonctionne plus.
Les uns se culpabilisent. Les autres s’estiment victimes d’une rupture de la civilisation. Car
la génération des baby-boomers a en effet tourné le dos aux traditions religieuses. Les huguenots
contemporains partagent ce même sort avec d’autres communautés protestantes. Il est humainement compréhensible que l’on regrette la disparition des formes de piété et de vie religieuse dont
nous avons reçu les bienfaits. Mais ce n’est pas la fin du monde ! Au fait, il existe une alternative.

C’est qu’illustre Zachée qui cherche quelque chose, quelqu’un. Il sait qu’il doit y avoir une
réponse à sa quête existentielle. Il entend parler de Jésus. Il se demande si ce Jésus peut l’aider à
trouver les réponses. Mais Zachée ne sait pas précisément quelles sont ses questions. Il cherche
sans savoir quoi ou qui. C’est embarrassant. Est-ce la raison pourquoi il se cache dans un arbre,
jouant un peu le rôle de voyeur ? Peu importe les apparences, l’essentiel est dans la quête-même
de l’homme. Et il est aussi merveilleux que mystérieux que Zachée reçoit une réponse à sa quête.
Jésus l’aperçoit, lui parle et s’invite chez lui !

Mon émerveillement bute ici sur une question douloureuse qui me hante et pour laquelle
je n’ai jamais trouvé de réponse satisfaisante. Zachée cherche. Et il trouve, ils se trouve lui-même.
La réponse à sa quête existentielle est en quelqu’un, Jésus le Christ. Zachée trouve, mais pas tous
les humains qui ont cherché attestent avoir trouvé. Les uns acceptent cela comme une façon de
vivre leur foi par une tension entre espoir et doute. D’autres témoignent d’une expérience qui a
changé leur existence. Mais pourquoi les uns et pas les autres ? Je l’ignore et dois m’incliner
devant la souveraineté de Dieu et ma manque de connaissance dans l’intimité profonde d’autrui.
Revenons sur l’état des lieux de nos chères communautés protestantes. La plupart d’entre
nous sommes issus nous-mêmes de la vieille tradition qui est celle de la transmission fidèle de
génération à génération. Force est de constater qu’elle s’essouffle. Il nous reste heureusement
l’autre dynamique, celle qui génère de la recherche dans le secret du cœur, et suscite des
rencontres existentielles qui transforment la vie…

L’histoire de Zachée porte un message d’espoir, qui peut être reçu comme un souffle
d’espérance pour l’avenir. L’espoir et l’espérance que la tradition protestante n’est point
condamnée à disparaître. Au contraire, elle a un avenir radiaux , parce qu’elle est appelée à vivre
toujours réellement le
semper reformanda, en acceptant de passer de la tradition de transmission
à celle de la transformation.

Jésus-Christ nous regarde, il nous invite à quitter nos cachettes et de le faire entrer chez
nous. Chers amis, cela change tout ! Et les prochains cinq siècles verront des protestants chercher,
et trouver, et s’épanouir, et porter un formidable témoignage chrétien aux générations futures !
Sola scriptura, sola gratia, sola fide, et surtout : Soli Deo Gloria !

Amen !

Luc 18, 9-14 – du gâchis et du gain

Prédication du dimanche 23 octobre 2016 par le pasteur Evert Veldhuizen

La parabole du pharisien et du collecteur d’impôts est parfois prise comme une leçon de
morale. L’autosatisfaction orgueilleuse est condamnée et l’humilité approuvée. Ce serait la morale
de l’histoire. Je pense que la parabole va plus loin que ça. Et je voudrais retenir notre attention sur
la confession du collecteur d’impôts :
Je suis un pécheur.

Le péché, voilà un thème important dans les Écritures. Thème délicat mais incontournable,
car il est au cœur des récit des Origines, de l’Alliance de Dieu avec le peuple élu, de l’Évangile de
Jésus-Christ… Mais l’a-t-on compris ? Non. Pour nos contemporains, parler du péché est faire de la
morale d’une façon que l’on rejette aujourd’hui. Au fait, on réprouve l’approche moraliste héritée
du catholicisme tridentin. Ce moralisme a été gravé dans les mentalités. Difficile de s’en défaire.
Dans ce contexte conditionné, le terme péché sonne mal dans les oreilles des contemporains.
Comme dans nos oreilles de protestants !

Or, je plaide pour une autre approche. Nous avons relevé des éléments historico-religieux
français. Pourquoi ne pas avoir recours à d’autres cultures pour approcher le thème par un
angle différent… ? Comme mon accent ne cache pas, je suis d’origine néerlandaise. Né aux PaysBas, ma langue maternelle est le néerlandais. Mon parcours me permet donc de vous proposer un autre regard sur ce texte biblique.
En néerlandais, le mot péché se dit
zonde. Dans un contexte
religieux, ce mot a le même sens péjoratif qu’en français. Là les deux langues se ressemblent. Mais
l’étymologie du mot
zonde en néerlandais a encore un autre sens, qui est totalement distinct du
sens religieux et moraliste. Lorsqu’un néerlandais dit :
Wat zonde ! ça fait en français : Quel gâchis !
Je manque un rendez-vous important, quel gâchis ! J’investis dans un projet qui échoue, quel
gâchis ! Chacun connaît le sentiment pénible de déception et de frustration quand quelque chose
s’avère du gâchis. J’aimerais profiter de l’étymologie néerlandaise pour définir autrement la notion
de péché. Prenez Adam et Eve qui mangent de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. Ils se
trouvent dénudés, expulsés du Jardin d’Éden, éloignés de Dieu. C’est du gâchis, n’est-ce pas ?

Le pharisien s’estime moralement méritoire, mais en réalité il passe à côté du véritable sens
de la Parole de Dieu, de la grâce, du pardon, de l’humilité voulue par Jésus… Ignorant, il se trompe.
Oui, quel gâchis ! Nos contemporains sont habités des valeurs humanistes, voltairiennes et laïques.
On tient à la liberté d’expression, l’égalité, la fraternité. Mais que sait-on de Dieu, de son amour, sa
grâce, sa bonté ? Rien ou peu ? L’ignorance du public en matière de l’Évangile est du gâchis ! L’idée
que la vie spirituelle est une affaire privée fait l’économie de la dimension sociale de la foi qui relie.
Quel gâchis ! L’éjection de la religion hors de l’espace public est comme l’amputation d’un organe
vital. Quel gâchis ! Cependant, le gâchis sous-entend son opposé, qui peut se définir par le terme
gain. Grâce aux Écritures, je connais le Dieu Créateur, quel gain ! Nous bénéficions de l’Alliance que
Dieu conclut avec nous, quel gain !

L’Esprit de Dieu nous sort de l’ignorance, il nous éclaire et nous attire vers Jésus, quel gain !
Et Christ lui-même nous conduit dans une relation avec Dieu qui est amour, bonté, justice, paix…
Ô, quel gain ! Recevoir la foi et la vivre, c’est gagner en grâce, celle qui élimine le gâchis, le péché.
Mais attention à l’usage du terme gain hors de ce contexte. Car dans un autre contexte, le terme
gain peut tromper.

Après vous avoir amenés aux Pays-Bas, faisons maintenant un tour au Brésil. Or, les
Brésiliens ont connu l’élan de la théologie de la libération. À présent certains sont attirés vers la
théologie de prospérité. C’est une perversion de la notion évangélique du gain. Selon les
défenseurs de la théologie de prospérité, la foi est comme un mécanisme profitable. Par la foi on
peut se procurer une bonne santé et des richesses matérielles. Ce n’est certainement pas ce que
l’apôtre Paul envisageait lorsqu’il confessait aux Philippiens :
Christ est ma vie et mourir représente
un gain
. Le gain évangélique est synonyme à mourir à soi, c’est à dire se remettre à Dieu en Christ
et renoncer à compter sur sa propre justice.

Ce fut l’état d’esprit de notre frère dans la foi, le collecteur d’impôts. Il mourut, pas littéralement
comme des extrémistes kamikazes, non, il mourut consciemment à lui-même afin de vivre
et de construire. Le texte ne précise pas ce qu’il devint, mais la teneur de l’Évangile fait le deviner.
Le pécheur, ayant pris conscience du gâchis de sa vie s’est tourné vers Dieu dans un esprit de
repentance. Se repentir, c’est se détourner du gâchis pour s’orienter vers le gain qu’est Jésus-Christ.

Frères et sœurs, Jésus nous adresse par cette parabole une invitation. Et il nous exhorte à
renoncer à tout ce qui relève finalement du gâchis – pour chercher le gain suprême et unique :
Jésus-Christ le Seigneur ! Amen !

Joel 3, 1-5 – J’ai rêvé d’un monde nouveau

Prédication du dimanche 9 octobre 2016, par le pasteur Samuel Amédro

« Après cela, je répandrai mon souffle sur toute chair… » Il semblerait que notre Dieu ait voulu anticiper un besoin : ils risquent de manquer de souffle, je vais leur en donner… Comme la sollicitude de parents qui veulent donner à leur progéniture les armes nécessaires pour affronter l’avenir. Parce qu’en lisant le prophète Joël, il semble bien que les jours qui s’annoncent ne seront pas roses. En période électorale (puisque nous entrons en période électorale), nombreux sont ceux qui promettent de raser gratis mais dans le cas de la prophétie de Joël, on dirait plutôt du Churchill qui promettait à ses compatriotes « Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Pour Joël, c’est : du sang, du feu, des nuages de fumée, le soleil noir, la lune sang. Selon le prophète Jérémie (au chapitre 28), c’est même à cela qu’on reconnaît un vrai d’un faux prophète : Les prophètes qui ont paru avant moi et avant toi, dit Jérémie à Hanania, depuis toujours, ont annoncé contre de nombreux pays et de grands royaumes la guerre, le malheur et la peste ; mais si un prophète annonce que tout ira bien, c’est quand viendra ce qu’il a annoncé qu’il sera reconnu comme un prophète vraiment envoyé par le Seigneur.[1] Le jour qui vient, prévient Joël, s’annonce grandiose et terrifiant.

Fermez un instant les yeux et essayez d’imaginer l’avenir qui s’annonce. Et vous verrez si la prophétie de Joël ne prend pas quelques accents bien actuels. Imaginez un monde dirigé par Donald Trump, Vladimir Poutine et Marine Le Pen… Imaginez : Daesh qui perd en Syrie et qui renait en Lybie à un jet de cailloux de chez nous. Imaginez : les migrants qui viennent non plus quémander en tendant la main mais arracher par la force les miettes de la mondialisation que nous refusons obstinément de partager avec eux. Imaginez la disparition de la plupart des villes côtières par la montée du niveau des océans à cause du réchauffement de la planète: Adieu New York, Casablanca, Sidney, Marseille, Hong Kong, les Pays Bas, le Danemark…

Pour le prophète Joël, c’est YHWH lui-même qui dirige les événements : Je donnerai des signes dans le ciel et sur la terre : du sang, du feu, des nuages de fumée, le soleil deviendra noir, la lune comme du sang à la venue du jour de YHWH, jour grand et terrifiant… Aujourd’hui on serait plutôt plus prudent et certainement moins affirmatif sur ce point, encore qu’il est dans notre tradition réformée de reconnaître l’absolue souveraineté de Dieu (Même les cheveux de votre tête sont tous comptés[2]). De fait, la vérité c’est que nous n’avons aucune connaissance, aucun savoir concernant ce que Dieu fait en dehors du Christ mais quand on regarde l’avenir avec un peu de lucidité, on se sent bien démunis, bien fragiles, bien petits, bien impuissants devant de tels enjeux et la prophétie de Joël n’en paraît que plus actuelle… Comme un enfant qui cherche la main de son père devant le danger, cela prend du sens d’attendre la venue du jour de YHWH. N’est-ce pas Jésus lui-même qui proclame : Le temps est accompli et le règne de Dieu s’est approché, changez radicalement et croyez à la Bonne Nouvelle ?[3] N’est-ce pas ce que nous prions chaque dimanche en récitant sans y penser le Notre Père : Que ton règne vienne ? La prophétie de Joël pose devant nous ce matin 3 affirmations :

  1. Même si les événements sont incompréhensibles et que l’avenir nous paraît bien sombre, n’oublions pas que YHWH n’est pas absent. Ce à quoi nous assistons ne fait qu’annoncer sa venue, son intervention, ce que Joël appelle « le Jour de YHWH ». Autrement dit, la peur ne doit pas prendre le dessus sur notre intelligence. Jésus ne dit pas autre chose aux disciples avant de calmer la tempête qui les menaçait dans la barque : Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? [4] Notre Dieu n’est pas absent de ce qui se passe dans le monde…
  2. Alors, pour nous aider à comprendre, à discerner, à voir clair, YHWH promet de nous équiper : Je répandrai mon souffle sur toute chair, vos fils et vos filles parleront en prophètes, vos anciens rêveront des songes, vos jeunes discerneront des visions, même sur les esclaves et les servantes, je répandrai mon souffle. Il y a donc une double promesse : Dieu donnera son souffle à « toute chair», donc sur tous les êtres humains quel que soit l’âge, la condition sociale, la maturité, la foi, la religion ou la formation théologique. Chacun sera donc équipé pour parler en prophète, rêver des songes et discerner des visions. Et ces visions, ces rêves et ces prophéties nous aideront à voir clair pour nous permettre d’affronter la réalité aussi difficile soit-elle. Je trouve écho de cette promesse dans ces mots de l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains : Ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.[5]
  3. Alors et logiquement, Joël nous invite à nous tourner vers Dieu pour retrouver ce lien qui seul peut nous tenir en vie quand les événements se déchaînent autour de nous : Quiconque appellera le nom de YHWH sera sauvé, car sur le mont Sion et à Jérusalem il y aura des rescapés comme YHWH l’a dit, et parmi les survivants, il y aura ceux que YHWH appelle.  L’enjeu pour nous n’est donc pas de savoir par quelle activité de loisir nous allons occuper nos dimanches matin : Dieu veut nous donner les moyens de traverser les jours sombres qui s’annoncent. C’est un enjeu de survie. Ici se dévoile le plan de Dieu pour le monde (toute chair) : Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle.[6] Quiconque appellera le nom de YHWH sera sauvé…

En général, c’est à partir de là que se met en place toute une série de stratégies pour tenter de résister au texte biblique, pour essayer de lui échapper en le contournant d’une manière ou d’une autre.

La première esquive consiste à rejeter cette histoire dans un passé lointain. Une manière subtile de rejeter l’action de Dieu dans le passé pour mieux essayer de l’expulser de notre réalité présente… Il ne faudrait pas prendre comme prétexte la nécessité de remettre les histoires de la Bible dans leur contexte de l’époque pour en profiter pour les désarmer, pour tenter de les anesthésier en leur enlevant toute pertinence pour aujourd’hui ! Remettre l’histoire dans son contexte est nécessaire et indispensable mais dans le cas présent, cela ne sert à rien parce que nul ne peut dater avec précision la prophétie de Joël. Les spécialistes (dont je ne suis pas) doivent pour une fois avouer leur ignorance : on ne sait rien de l’auteur et des destinataires et les différents essais de datation s’étalent sur six siècles entre le IXème siècle et le IVème siècle avant Jésus. Il semble que, dès le départ, le livre de Joël a été écrit pour éviter toute référence trop précise à des événements historiques repérables. C’est une prophétie qui se veut intemporelle pour mieux rester universelle. Je répandrai mon souffle sur toute chair (donc sur nous aussi)… Je donnerai des signes dans le ciel et sur la terre (pour qu’ils soient visibles par tous)L’intention de l’auteur était de nous toucher aujourd’hui.

Et j’entends déjà : « Oui, sans doute, mais c’était l’Ancien Testament. Depuis Jean-Baptiste, il n’y a plus de prophètes. Jésus a mis fin aux prophéties en les accomplissant. » Seconde esquive. Bien tenté ! Sauf que… Le livre des Actes des Apôtres nous raconte la naissance de l’Eglise comme l’accomplissement de la prophétie de Joël. Je répandrai mon Esprit sur toute chair… C’est très exactement par cette prophétie que Pierre commence sa toute première prédication après la venue du Saint-Esprit le jour de la Pentecôte en Actes 2 ! Pour lui, la prophétie de Joël vient de s’accomplir, l’Esprit de Dieu est descendu comme des langues de feu et même qu’on a pensé qu’ils avaient abusé sur le vin doux… On peut donc affirmer sans se tromper que, pour le Nouveau Testament, cette prophétie a une autorité toute particulière puisqu’elle dessine en quelque sorte la feuille de route, la mission de l’Eglise naissante : se laisser conduire par l’Esprit pour que tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur puissent être sauvés.

« Se laisser conduire par l’Esprit ? » J’imagine les commentaires : « Mais nous ne sommes pas des enthousiastes illuminés qui se laisseraient conduire par des prétendues révélations divines, incontrôlables et totalement irrationnelles ! Se laisser conduire par des rêves, des visions, et des prophéties ? Nous ne sommes ni pentecôtistes, ni évangéliques, nous sommes dans l’Eglise Réformée ! » Et pourtant… Et pourtant allons-nous prendre une décision synodale qui expulse le Saint-Esprit de nos délibérations et de nos projets ? En préparant ce message, j’avais en tête que j’allais les prononcer dans le « Temple du Saint Esprit » et je sais le verset gravé au-dessus de la chaire « Dieu est Esprit »[7] Se laisser conduire par des rêves et de visions ? Cela peut sembler quelque peu irréaliste et naïf. Et pourtant c’est un moteur intérieur d’une puissance incroyable… Je pense ici à tous ces frères et sœurs migrants au milieu de qui j’ai vécu pendant 5 ans au Maroc et qui n’avaient pour toute richesse que ce rêve d’une vie meilleure qui leur permettait de traverser des épreuves insurmontables. J’ai vu du sang, du feu, des nuages de fumée… J’ai vu des milliers de jeunes gens, des femmes, et de plus en plus d’enfants arriver au Maroc à pied depuis le Mali, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Bénin, ou le Congo, toute l’Afrique subsaharienne, par petits groupes de 5 ou 6 après avoir traversé le désert et l’Algérie (parfois à pied), après avoir croisé militaires, trafiquants, voleurs, passeurs, brigands, violeurs et autres, et essayer 10 fois, 20 fois, 30 fois de suite d’escalader les 3 grillages de 7m de haut qui entourent les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, avec des lames de rasoir en haut, se faire tabasser par les militaires espagnols aidés par leurs homologues marocains, être raflés pour être largués de nuit, entièrement nus, dans le désert à la frontière algérienne… Tout ça, simplement avec un rêve, une vision, une prophétie dans le cœur, une foi qui déplace les montagnes. Combien de fois en France, en Allemagne, en Suisse, en Suède ou aux USA, partout où j’allais chercher de l’argent pour que l’Eglise Evangélique Au Maroc puisse leur venir en aide, j’ai entendu des gens bien intentionnés, membres de nos Eglises, m’exhorter à essayer de les décourager de venir en Europe. Combien de fois me suis-je senti désemparé, presque révolté au fond de moi : qui suis-je, moi, pour chercher à détruire le rêve de ces amis avec qui j’ai prié chaque jour pendant 5 ans ? Qui suis-je pour leur voler ce qui constitue leur seule richesse, leur seule force, leur boussole et leur survie ? Aurions-nous perdu l’Esprit de Martin Luther King qui a changé le monde en proclamant : « J’ai fait un rêve… » ? Nous ne devrions jamais briser les rêves de nos enfants ! C’est une puissance intérieure incroyable qui déplace les montagnes.

Ainsi parle le Seigneur, et c’est une Parole de Dieu pour nous : Je répandrai mon souffle sur toute chair : vos fils et vos filles parleront en prophètes, vos anciens rêveront des songes, vos jeunes discerneront des visions, même sur les esclaves et les servantes, ce jour-là, je répandrai mon souffle…

J’ai entendu dire que vous aviez rendez-vous la semaine prochaine avec le pasteur Jean-Marie de Bourqueney pour réfléchir ensemble autour du projet de vie de votre paroisse. Me permettez-vous de formuler un vœu ? Laisser parler vos rêves et vos visions ! Je ne parle pas ici bien évidemment de vous laisser aller à des manifestations surnaturelles extatiques incontrôlables ou inquiétantes, je veux juste vous inviter à vous laisser porter par votre espérance pour regarder vers demain et essayer de se projeter vers l’avenir même et surtout s’il apparaît sombre et peu encourageant dans le réel. Ne pas se laisser gagner ni par la peur, ni par le découragement, ni par la lassitude, ni par la nostalgie, ni par les regrets. Mais se laisser guider par nos rêves et nos espérances.

Il s’agit également de faire de nos vies d’Eglise, de nos projets, de nos activités, de nos décisions des actes spirituels, fondés spirituellement dans nos convictions et non pas seulement des projets d’activités pilotés par des considérations économiques ou stratégiques. Oser penser nos projets de vie comme des actes spirituels au service du plan de Dieu pour le monde. Dieu veut sauver le monde et pour cela il a choisi de vous inspirer.

Il s’agit également d’associer toute l’Eglise : l’inspiration ne repose pas seulement sur les pasteurs ou sur ceux qui ont été élus par l’AG. Je ne veux pas minimiser leur autorité mais juste rappeler le fondement de notre ecclésiologie : il n’y a pas de compétence particulière à revendiquer pour être inspiré. Il s’agit donc d’associer les enfants, les jeunes, nos fils et nos filles : même et surtout s’ils ne sont pas assidus sur les bancs du temple, c’est qu’ils ont certainement quelques idées sur ce qu’ils souhaiteraient avoir ! Associer aussi les Anciens, qui ne sont pas forcément enfermés dans les souvenirs ou le passé glorieux : ma petite expérience de l’Eglise me pousse à croire que les Anciens sont souvent moins conservateurs que certains éloignés de l’Eglise. La prophétie affirme que même les esclaves et les servantes recevront leur part du souffle de Dieu : J’ose lire ici (avec une pointe d’humour que vous me pardonnerez) que l’inspiration arrivera même à souffler jusque sur le Conseil Presbytéral (puisque ce sont les serviteurs et les servantes de l’Eglise) ! Réjouissons-nous que le CP soit inspiré même s’il n’y a pas de monopole dans ce domaine. Le projet, pour être spirituel, doit être porté par l’ensemble de l’Eglise.

Enfin, il n’est sans doute pas inutile de rappeler que les projets ne seront inspirés que s’ils se concrétisent. Il faut que cela devienne du concret sinon on retrouve le jugement de Jérémie concernant les vrais et les faux prophètes : si un prophète annonce que tout ira bien, c’est quand viendra ce qu’il a annoncé qu’il sera reconnu comme un prophète vraiment envoyé par le Seigneur…  Mais là encore nul n’a autorité pour briser vos rêves de construire une Eglise qui réponde à sa vocation de porter une Bonne Nouvelle pour le monde, pour toute chair. Il nous faut apprendre à lâcher prise pour accepter de nous laisser conduire par l’Esprit qui nous habite. Mon ami Serge Oberkampf disait dans un aphorisme dont il avait le secret : « L’immobilisme est en marche et rien ne saurait l’arrêter ! » Ensemble rêvons d’une église qui refuse l’immobilisme (ce n’est pas possible, c’est trop cher, c’est trop grand), la fatalité et le statu quo dans un esprit de liberté et d’insoumission qui constitue la marque de fabrique du protestantisme et acceptons l’espérance de transformer notre Eglise pour changer le monde. Transformer l’Eglise pour changer le monde. Même de manière très modeste, très humble, même dans les tout-petits commencements. J’en veux pour preuve cette parabole de l’Evangile de Matthieu qui nous rappelle que Le Royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde (…) C’est la plus petite de toutes les semences mais quand elle a poussé, elle est plus grande que les plantes potagères et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.[8] Non le monde n’est pas foutu : nos visions et nos rêves sont là pour s’interposer et se mettre en travers de toute la force de l’amour de Dieu afin que quiconque appelle le nom du Seigneur soit sauvé. Il ne tient qu’à vous que vos rêves deviennent réalité. Vivons nos rêves plutôt que de rêver nos vies !

Amen.

[1] Jérémie 28, 8-9

[2] Matthieu 10, 30

[3] Marc 1, 15

[4] Matthieu 8, 23-27

[5] Romains 8, 14-17

[6] Jean 3, 16

[7] Jean 4, 24

[8] Matthieu 13, 31-35