Luc 24, 51-52, Actes 1, 9-10 – Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel

Prédication du jeudi 5 Mai 2016 (Ascension), par Pascale Kromrek

Luc 24, 51-52 ; …. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez, d’en haut, revêtus de puissance. Puis il les emmena vers Béthanie et levant les mains il les bénit. Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. Eux après s’être prosternés devant lui, s’en retournèrent à Jérusalem pleins de joie, et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu

Actes 1, 9-10 : Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? ». Il leur dit : « Vous n’avez pas à connaitre les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »

A ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dirent : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

La vie terrestre de Jésus le Christ s’achève. Son autre vie va commencer. L’Ascension est le récit de cette dernière fois où la présence de Jésus se manifeste parmi ses disciples, les derniers instants de cette présence.

L’Ascension du Christ, littéralement « le voyage du Christ au ciel » comme il est dit notamment en allemand, néerlandais, en suédois et danois, est une fête obligatoire du calendrier chrétien, dont la célébration ne s’est généralisée qu’au cours du 4ème siècle. Dans notre République française, laïque et indivisible, la date de l’Ascension est assez bien connue – en raison des possibilités de « pont » qu’elle offre aux salariés. Mais pour les Protestants, elle n’est pas la fête chrétienne la plus célébrée. Les synodes ont souvent lieu ce jour-là, de même que les voyages de paroisse, certaines paroisses la suppriment même et certains pasteurs reconnaissent qu’ils ne se sentent pas tellement à l’aise avec cet évènement. Et pourtant… !

Et pourtant, pour certains de nos Réformateurs, comme Zwingli et Calvin, l’épisode a une importance décisive, puisqu’il contribuera à fonder la conception réformée de la Cène, appuyée sur l’absence de présence réelle matérielle dans le pain.

Et pourtant, que de fois évoquons-nous cet épisode dans le Credo « Il est monté au ciel, il siège à la droite de Dieu le Père Tout Puissant… » ; savons-nous bien ce que nous disons alors ?

Et pourtant, et surtout, l’Ascension nous envoie un message de confiance et d’espérance.

Tout d’abord voyons la scène elle-même :

Jésus s’en va – et ne reviendra plus, ni parmi ses disciples, ni parmi nous au cours des siècles qui suivent, et nul ne sait quand il reviendra. Il l‘a dit à ses disciples et aux foules, il les a préparés ; mais lorsque l’évènement arrive, il s’agit bien d’une disparition.

Les mots des textes sont d’ailleurs très forts : il s’agit d’enlever, d’emporter, dérober, soustraire, de disparition, de départ. Il suffit de se souvenir des adieux sur un quai de gare, sur un quai maritime, un trottoir d’où de se rappeler l’arrière d’une voiture qui s’éloigne et devient de plus en plus petite ; les départs de personnes aimées laissent rarement indifférents, quand on y assiste et que l’on reste soi-même. Et quand on sait que c’est la dernière fois que l’on se voit, qu’on ne se reverra pas dans ce monde, cela fait mal. La question du « quand » et « où » « de nouveau » se pose alors. J.S. Bach le fait chanter ainsi au début de son oratorio de l’Ascension : Ah, Jésus, ton départ est-il déjà si proche ? Hélas, l’heure est-elle déjà venue où nous devons nous séparer de toi ? Ah ne t’éloigne pas encore ! Ton adieu et ton départ prématuré me causent la plus grande douleur ! Ah, demeure donc encore ici ! Oui, ne tarde pas à revenir et bannis ma triste affliction ; sinon chaque instant me sera odieux et il en sera ainsi des années !

La séparation d’avec Jésus commence donc et on ne sait pas combien de temps elle va durer. Il ne s’agit pas d’un deuil, Jésus est ressuscité ; la plupart des disciples l’ont vu, ils savent qu’il est vivant, c’est simplement un départ et donc une absence, sans connaitre le moment du retour, et ce n’en est pas moins pénible.

Leurs yeux des disciples sont rivés au ciel, on peut le comprendre, c’est un extraordinaire spectacle qui s’offre à eux ; pardonnez-moi si j’entre un peu dans une lecture peu calvinienne, et évoque les représentations si parlantes de cette scène ! L’Ascension est en effet un sujet de choix qui a inspiré icônes, fresques, tableaux, sculptures… Artistes orthodoxes, catholiques et même protestants (Rembrandt) ont traité le sujet ; chacun a sa manière a imaginé la scène, avec Jésus qui s’élève seul, ou bien porté, ou même soufflé par les anges ; la nuée l’enveloppe ou l’attend plus haut ou se dissipe déjà ; il regarde vers le ciel, parfois même vers Dieu assis dans une mandorle, ou vers les disciples, ou droit devant lui, vers nous ; ses pieds sont presque toujours visibles, flottants ou appuyés ; à terre, agenouillés, courbés ou debout, les disciples regardent tête renversée, et parfois lèvent les mains, comme pour le retenir ou pour l’accompagner… Dans les icônes, Marie est bien sûr la figure dominante, souvent debout, les disciples à ses pieds. Ne nous attardons pas davantage sur ces représentations, mais constatons seulement que Jésus n’est plus là, que les disciples ne le voient plus. Ils restent alors les yeux fixés au ciel.

Mais ils se font rappeler à l’ordre par les deux anges, (qui sans doute figurent Elie et Moïse) : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » ce ciel où il n’y a plus rien à voir ; il reviendra celui que vous attendez, mais un jour, de la même manière qu’il est parti. Cela signifie-t-il pour les disciples qu’ils sont désormais libres ? ou au contraire vont-ils éprouver une tristesse permanente ?

Non, la tristesse, c’était avant sa crucifixion, quand Jésus essayait de les préparer à ce qui allait arriver et leur annonçait sa mort ; entre temps ils savent que Christ est mort mais est ressuscité, ils ont vu Jésus vivant ou ont fini par croire les récits de ceux qui l’avaient vu. Désormais Jésus est pour eux non seulement leur Maitre et ami, mais aussi le Seigneur. Lors de son ascension, et la toute première fois, Jésus les bénit et pour la toute première fois ils l’adorent ; Ils s’en retournent donc joyeux à Jérusalem. En les quittant, Jésus leur laisse sa joie, ainsi qu’il le leur avait annoncé, comme le rapporte l’Evangile de Jean relatant leur dernier entretien : « « Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse sera changée en joie…. Vous avez maintenant de la tristesse, mais je vous verrai de nouveau et nul ne vous ôtera votre joie… ».

Libres ? oui, mais évidemment pas libérés de Jésus. Celui-ci, comme le relate encore l’Evangile de Jean, dans ce même dernier entretien avec eux, leur a dit « il est avantageux pour vous que je parte ». Etrange formulation ! Mais c’est parce que la puissance du St Esprit va leur être donnée, mouvement descendant après le mouvement ascendant, qui redonne aux disciples la présence qui vient de leur être enlevée. Les disciples sont donc désormais libres pour mettre en pratique ce que Jésus a prévu pour eux : sans connaitre les temps et les moments, sans savoir quand aura lieu son retour, ils vont désormais être ses témoins, ses seuls témoins, dans le monde entier. L’absence physique de Jésus s’est transformée pour eux en une présence spirituelle, transmise par la puissance qui va leur être conférée à la Pentecôte. Marc l’atteste ainsi : « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu ; quant à eux ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient ».

Qu’est-ce que cette scène veut dire pour nous aujourd’hui ? Et même pouvons-nous y croire, esprits prétendument rationalistes ? Nous qui n’avons pas connu la personne de Jésus, ni ceux qui l’ont connu et qui ont rendu compte, mais qui avons leurs témoignages et les Ecritures pour seul fondement de notre foi ! Allons-nous rester les yeux au ciel ? Allons-nous nous sentir libres ?

Et d’abord un mot sur « les yeux au ciel » : C’est une attitude que nous connaissons bien, mais qui a plusieurs significations : Signe d’attente, de découragement, de lassitude, de dépit, ou d’incompréhension ; signe de résignation, jusqu’au constat du ciel vide, sans Dieu. Ou bien aussi, recherche d’une solution, signe de concentration, ou simplement contemplation d’un ciel bleu, ou « à la Turner », ou étoilé, et de l’immensité des cieux, et signe de méditation ; mais une telle attitude n’a qu’un temps et risque de se révéler stérile. Dans la montée de Jésus au ciel L. Gagnebin voit l’indication que Jésus nous échappe, qu’il ne saurait y avoir de mainmise de notre part sur Jésus ou sur Dieu. Dieu, « compris comme Transcendance, nous demeure inaccessible… il nous dépasse infiniment ».

Mais ce n’est pas pour autant que ce Jésus a disparu. En même temps qu’un récit d’absence, l’Ascension est aussi un témoignage de la présence de Jésus auprès de nous. Ni Dieu, ni Jésus ne nous abandonne dans cette montée vers le Père.

Dans le récit que nous avons lu, Luc a ajouté un geste dans cette scène de la montée au ciel : Jésus a fait ses dernières recommandations aux disciples et leur demande d’être ses témoins, et il les bénit pendant qu’il est emporté. Le geste de la bénédiction se poursuit pendant l’élévation et l’éloignement…… « …. Et levant les mains au ciel, il les bénit ; or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel… ».

C’est une bénédiction ininterrompue, qui perdure indéfiniment, au bénéfice de laquelle se trouvent les disciples, puis ceux qu’ils ont convertis, et puis toute la chaine de témoins jusqu’à nous, qui sommes également au bénéfice de cette bénédiction, et de la promesse qu’elle contient ; nous sommes alors, nous aussi, témoins et relais de cette promesse, et nous sommes mis en marche par cette bénédiction. Pour nous comme pour les disciples, il n’est pas question de rester ainsi en contemplation apathique. Il nous faut agir, nous mettre en marche, témoigner….

Il n’est pas possible non plus de considérer que nous sommes libérés de Jésus qui « retourne » à son Père et nous laisse à notre condition humaine. Nous ne sommes pas seuls. Le récit de l’Ascension contient des rappels symboliques du Premier Testament comme celui de la nuée dans laquelle Jésus va vers son Père, et celui des 40 jours qui la séparent de Pâques ; c’est un rappel des promesses renouvelées de Dieu aux hommes et témoigne, ainsi que le disait Jean Vitaux, « de l’accomplissement de l’Ancienne alliance dans la Nouvelle Alliance ».

La bénédiction continue est ainsi le signe de l’alliance toujours renouvelée, entre Dieu et les hommes, entre son Fils et nous, et manifestée, concrétisée et mise en mouvement par l’Esprit. La Pentecôte va achever, accomplir la promesse donnée à l’Ascension ; en même temps que la parousie est attendue, la réalité de l’amour du Christ Le rend dès aujourd’hui présent à nos cœurs et à nos âmes.

Nous pouvons désormais prendre notre place parmi les témoins et poursuivre la chaine des témoignages ; mais nous pouvons aussi, quand même, parfois, jeter un coup d’œil vers le ciel, pour reprendre souffle, et faire le lien entre notre monde terrestre et celui de la spiritualité. « Le ciel me parle de ce Dieu qui m’attire vers plus grand que moi » dit James Woody. Laissons-nous inspirer alors par la joie des disciples en mission et par la force de leur témoignage.

AMEN