Jean 13, 31-35 – Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres

Prédication de Clotaire d’Engremont – Dimanche 24 avril 2016

 

Chères sœurs, chers frères,

Comme vous le savez certainement, le quatrième évangile, celui de Jean, s’écarte notablement des trois premiers évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc sur les derniers moments de l’existence terrestre de Jésus. En effet, Jean ne relate pas le récit qui, en gestes et en paroles, constitue l’institution eucharistique. Jean parle simplement d’un dernier repas pris en commun avec ses disciples auxquels Jésus souhaite donner ses dernières recommandations. Ces recommandations sont données après l’épisode du lavement des pieds de ses disciples par Jésus qui, malgré les protestations de Pierre, fait fi de toute préséance. Le récit du lavement des pieds qui lui, en revanche, ne se trouve que dans le quatrième évangile de Jean, revêt ainsi une haute valeur symbolique, en mettant en relief la sublime humilité de Jésus qui sait, comme le rappelle le verset 3 du chapitre 13 : « Que de Dieu il est sorti et que vers Dieu il s’en va ».

Je ne peux m’empêcher de relier cet épisode du lavement des pieds, qu’il vous faudra relire dans votre particulier, avec la recommandation concernant l’Amour, cet acte suprême de Jésus pour ses disciples et l’humanité toute entière, avant la crucifixion qui est proche compte-tenu de la trahison de Juda qui vient d’intervenir.
Dans ce contexte pré-pascal intense, tout incite à être particulièrement attentif aux termes employés par Jésus dans ce discours d’adieux et que je me propose de méditer avec vous : « Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres » (verset 34).

L’Amour, pour le chrétien, est une vertu primordiale, essentielle, incontournable. On pourrait même dire que c’est la première vertu née de la Foi, puisqu’elle se rapporte à l’essence même de Dieu et à la cause première de l’action des femmes et des hommes …

Évitons d’abord tout malentendu : l’Amour dont il s’agit c’est l’Agapé au sens employé par la langue grecque, c’est-à-dire l’Amour-charité à l’infini et non pas l’Amour-désir au sens de l’Eros… Je n’insiste pas sur ce que vous savez déjà ! Pour autant, l’Amour-charité est-il spécifiquement chrétien ? Non ! Il figure dans les préceptes de l’Ancien Testament. On cite souvent à ce sujet le verset 18 du chapitre 19 du Lévitique : « Tu ne garderas point de rancune… Tu aimeras ton prochain comme toi-même… ». On cite aussi le verset 34 du même chapitre qui prend aujourd’hui une résonnance toute particulière dans le contexte des réfugiés qui cherchent la paix en venant dans nos pays européens : « Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous ; vous l’aimerez comme vous-mêmes… »
Au-delà même de la loi de Moïse, l’Amour-charité est aussi répandu dans beaucoup de sociétés humaines. Pensons par exemple à la compassion chère aux adeptes de la religion bouddhique. Mais vous savez tout cela, n’insistons pas plus avant. Venons-en à la pointe du texte de ce jour : En quoi donc le commandement de Jésus est nouveau ?

Ce qui est nouveau et pour tout dire radicalement définitif, c’est que l’Amour du Fils de Dieu est à la fois exemple et source, ou si on veut le dire autrement l’Amour du Fils de Dieu est fondement et norme à la fois. Jésus se réfère ainsi au don de sa vie. C’est pourquoi l’Amour, s’il peut entrainer un don total de soi, est d’abord un état, une façon de s’intégrer totalement en esprit au Fils. Cet amour est par ailleurs à considérer comme bien autre chose qu’une exigence fondée sur la simple morale. C’est en fait un don reçu et, pour les croyants qui partagent la même conviction en Christ, c’est la communion avec Dieu dont l’Amour est inouï, mystérieux, incommensurable !
C’est certainement cette approche qui permet de comprendre pourquoi par ailleurs Matthieu est allé plus avant dans sa façon de rapporter un récit apparemment plus exigeant puisqu’il demande d’aimer ses ennemis : Matthieu 5, 44 « Aimez vos ennemis, ceux qui vous maudissent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ».

Mais malgré les apparences, il ne me semble pas qu’il faille opposer trop fortement Matthieu et Jean sur l’Amour comme certains exégètes essaient de le faire …
En effet, Jean dit bien, pour introduire le récit du lavement des pieds au verset 1 du chapitre 13, que Jésus aima ses disciples jusqu’à l’extrême (version TOB), jusqu’à son comble (dans la version Segond). « Aimer jusqu’à l’extrême », dans le contexte du repas d’adieux relaté par Jean, ne fait pas seulement référence à la mort et à l’élévation du fils vers le père, car le don de l’Esprit saint ne devait intervenir qu’ultérieurement au moment de la glorification. En fait les expressions « aimer à l’extrême » au point de laver les pieds des disciples comme le rapporte Jean ou « aimer ses ennemis » selon la demande de Matthieu, procèdent de la même volonté de Jésus de faire partager de la façon la plus intime son union radicale avec le Père.
Toujours est-il que pour les chrétiens – et les Réformateurs ont très justement insisté là-dessus – Dieu est celui qui aime en premier, sans condition, sans marchandage, gratuitement. Dieu est aussi celui qui est aimé. Il est la quintessence de l’Amour, c’est-à-dire la plénitude de la vie, si bien que nos œuvres terrestres, aussi louables soient-elles, ne complètent pas la Grâce de Dieu. Nos œuvres, pour reprendre une expression imagée glanée il y a longtemps chez un ami pasteur, les œuvres ne sont pas les infirmières de la grâce ; elles sont elles-mêmes le fruit de la grâce divine. Amour et Foi sont donc les deux piliers d’une même vocation. Le chrétien est en conséquence tenu de s’engager là où il est, et chaque jour, pour un monde plus juste, en actes comme en paroles ; car, sans développement continu pour plus de justice dans ce monde, l’Amour devient une notion abstraite, une sorte d’imposture.

Bien entendu, au-delà du dernier repas il y a la crucifixion, quintessence de l’Amour de Dieu qui nous demande, dans l’espérance, de rester debout et libéré, afin de venir à bout des situations les plus difficiles en toute lucidité. Pour cela, chères sœurs, chers frères, il ne faut pas chercher d’abord à tout prix le prétendu bonheur dans la consommation quelque peu effrénée de notre aujourd’hui. Sans vouloir porter un doigt trop critique sur notre époque qui a ses beautés mais ou l’Amour est souvent confondu avec la recherche du bonheur terrestre, il convient de ne pas se laisser balloter par les fatalités du temps qui peuplent notre destin ( le fatum romain !…)
Pensons notamment à la consommation à tout prix dont je viens de parler certes mais aussi, aux volontés de puissance, aux routines, aux individualismes forcenés au point de perdre le sens du plus élémentaire civisme. A cela, il faut opposer la grâce donnée par Dieu. La grâce, ce don gratuit de Dieu comme disent les théologiens, est une aurore perpétuelle ; elle permet d’oublier, de surmonter les malentendus, les erreurs, les regrets, les solitudes, ou plus gravement les souffrances, les deuils. La Grâce est là, toujours inattendue mais surgissant, comme l’Esprit, n’importe quand, n’importe où, même quand nos cœurs paraissent assoupis.

Face au destin qui voudrait nous faire croire que la vie se résume à la beauté mortifère des tragédies grecques noyées dans la fatalité, la Grâce nous permet d’affronter, en toute liberté et en toute lucidité, les épreuves liées à la condition humaine.
La Grâce, chères sœurs, chers frères, c’est par exemple la confiance infinie de l’enfant endormi dans les bras de sa mère elle-même assoupie sur un banc du métro, la Grâce c’est aussi la stupéfiante beauté du tableau de Rembrandt qui –au musée de l’Ermitage- relate le retour au père du fils prodigue, la Grâce c’est encore la légèreté de la rosée d’un beau matin de printemps, sur les arbres bordant la Seine.
A ces instants partagés, Grâce et Amour deviennent un seul et même mot.

Amen