Marc 4, 26-34 – « L’arbre aux oiseaux… »

Dimanche 17 juin 2012 par le pasteur François Clavairoly

Il dit encore : Il en est du royaume de Dieu comme d’un homme qui jette de la semence en terre ; qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment. La terre produit d’elle-même, premièrement l’herbe, puis l’épi, enfin le blé bien formé dans l’épi ; et dès que le fruit est mûr, on y met la faucille, car la moisson est là. Il dit encore : A quoi comparerons-nous le royaume de Dieu, ou par quelle parabole le représenterons-nous ? Il est semblable à un grain de moutarde qui, lorsqu’on le sème en terre, est la plus petite de toutes les semences de la terre ; mais une fois semé, il monte, devient plus grand que toutes les plantes potagères et pousse de grandes branches, en sorte que les oiseaux du ciel peuvent habiter sous son ombre. C’est par beaucoup de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole, selon qu’ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur parlait pas sans parabole ; mais en privé, il expliquait tout à ses disciples.

Frères et sœurs, chère Philomène [1] ,

J’aime beaucoup cette image de la graine de moutarde (mais est-ce vraiment la plus petite des graines, je ne le sais…) qui a progressivement grandi et dont la croissance a donné ce bel arbre dont les branches généreuses abritent tous les oiseaux du ciel.

Cette image d’une plante qui pousse sans que nous y soyons pour rien et qui accueille généreusement ceux qui veulent bien venir, offrant ses bienfaits à une multitude, sans aucune distinction ni aucune condition, est une parabole.

L’image, en effet, est ici parabole, c’est-à-dire étymologiquement tout simplement parole. L’image nous parle en désignant l’offre même de la grâce à quiconque veut la recevoir comme un cadeau ou comme un trésor ouvert et disponible à celui qui désire y puiser infiniment.

Jésus s’adresse à ses amis, et leur apprend donc que quelque chose est à l’œuvre dans ce monde, en pleine croissance, dans notre monde, et qu’il nomme royaume : un royaume dont le maître désire que chaque être humain y trouve sa place, y soit accueilli et puisse s’y abriter, se nourrir, se déployer, et y vivre sa vie en plénitude.

Cette parabole nous parle d’un royaume.

Ce royaume, certes, nous pouvons en parler nous-mêmes comme d’une utopie ou comme d’un horizon sans cesse repoussé au loin, et notre imaginaire le situera dès lors dans un futur jamais atteignable. Un royaume inaccessible, en quelque sorte, un royaume à espérer, tout au mieux, mais dont la réalité toujours insaisissable nous frustre, par conséquent, et nous déçoit. Un royaume non pas pour aujourd’hui, un royaume non pas pour notre vie, pour notre temps présent, mais pour après la vie, autant dire un royaume des morts.

Beaucoup de nos contemporains qui portent en eux une telle image du royaume (ou du salut), s’en sont lassé et ont abandonné. Non pas tant par faiblesse ou par manque de foi, mais parce qu’il leur semblait -et je leur donne ici mille fois raison- que le roi d’un tel royaume interdit devait être bien impassible et pervers pour ne pas donner signe de vie ici-bas, et pour en conditionner à ce point l’accès à des actes de piété méritoires dont il ne se satisferait jamais, en vérité.

Pour ma part, je ne lis pas l’évangile ainsi, ni la péricope de ce jour dans le récit de Marc qui nous parle du royaume. Et je ne suis pas le sujet d’un roi impassible ou pervers qui ferait miroiter je ne sais quel bien spirituel en échange de services, fussent-ils religieux ou en échange d’obéissances, fussent-elles de bonne morale.

Ce n’est pas d’un tel royaume dont parle Jésus dans ses paraboles. Et il n’égare pas ses disciples par la narration d’un conte faussement merveilleux où le royaume s’éloigne au fur et à mesure que l’on croit s’en approcher, où son image s’efface alors qu’on croit le toucher, comme un pied d’arc-en-ciel qui s’évanouit alors qu’on pensait l’avoir enfin trouvé.

C’est que le royaume est événement. Il est même avènement, autrement dit surgissement et naissance d’une réalité au cœur même de nos vies présentes, où s’expérimente en toute confiance la présence mystérieuse et bien réelle de ce roi parmi nous, de ce roi au milieu de nous, je veux dire de celui qui, aimant et bienveillant, se rend proche, disponible, ouvrant ses bras comme l’arbre ses branches, avec majesté et avec autorité, accueillant nos vies errantes et fatiguées afin qu’elles se posent et se reposent en lui.

Peut-être y a-t-il des forts parmi nous qui n’ont pas besoin d’un tel repos, peut-être y a-t-il ici des aigles qui disposent déjà quelque part de leur aire pour se poser et pour repartir et qui méprisent notre arbre de là-haut, de leur propre repaire. Toujours est-il que le royaume dont parle Jésus est tout proche, ses portes sont ouvertes à quiconque, et il est disposé à notre portée, peut-être invisible à celui qui chercherait un château fort, des chevaux et des armes, un pouvoir, mais bien visible aux yeux de celui qui se tient dans la confiance et qui attend d’être aimé et reçu, reconnu et relevé, accueilli et béni par son roi.

Le royaume dont parle Jésus en parabole n’est donc pas un mirage qui tromperait les esprits et nous ferait marcher sans fin, mais il est un état de fait, un état de la foi, un événement à saisir très personnellement dans l’existence. Il est exactement ce moment où notre compréhension toute intime de la relation à Dieu se trouve changée et transformée, où sa royauté, par exemple, n’est plus celle de la force menaçante de la toute-puissance ou du chantage à la bonne conduite, mais celle de l’accueil et du partage, et où l’accès à son territoire n’est plus barré par des exigences jamais accomplies de l’observance religieuse ou de la conformité au dogme, mais ouvert à quiconque cherche un refuge, un asile, un repos, et peut-être par-dessus tout, un pardon [2].

Ce royaume sans frontière est marqué, dans l’évangile, du signe de la justice et de l’amour. Une justice qui discerne, qui juge et qui pardonne, au fond, au lieu d’humilier, et un amour qui comprend et qui fait grandir, au lieu d’oublier ou de dénier. Et les habitants de ce royaume, même s’ils ne sont pas toujours aimables ou justes, même s’ils sont loin d’être parfaits, sont des hommes et des femmes libres et confiants dans cette justice et dans cet amour. Tous les récits bibliques ne racontent-ils pas, en effet, l’histoire de ces hommes et de ces femmes libres et confiants qui ont été rencontrés par ce roi de justice et d’amour et qui ont vu soudain leur vie prendre une nouvelle orientation : Noé et sa famille Abraham et Sara, Isaac et Jacob, Moïse, Séphora, ou Myriam, Déborah et Ruth ou David, Esther, Jérémie, Marthe, la samaritaine dont personne ne se souvient du nom, Pierre et Paul et Lydie et tant d’autres encore.

Est-ce à dire, cependant, que nous sommes déjà dans le royaume ? Est-ce à dire que nous serions établis, par la foi, dans un lieu miraculeux et préservé de la méchanceté des hommes ? Est-ce à dire que l’Eglise –horresco referens– serait elle-même ce royaume ? Bien évidemment non, puisque ce royaume n’est pas de ce monde. Ce royaume n’est pas de ce monde, mais il est dans le monde, nous fera comprendre Jésus. Il est au milieu de nous, il advient déjà, il surgit, il fait événement si nous savons ouvrir les yeux de la confiance et en discerner les signes. Et même son roi, au lieu d’être associé à l’éternelle menace que peut constituer la parole d’un méchant juge, au lieu qu’il reste caché dans le ciel, redoutable, il se laisse reconnaitre ici-même par des gestes simples, rendus familiers et reconnaissables entre tous : le geste bienveillant d’un pain rompu et d’une coupe partagée, le geste d’une eau versée sur le front d’un enfant, comme celui de Philomène qui reçoit ce jour le signe de cette aimante et mystérieuse présence, comme une signature ineffaçable sur son existence d’un amour et d’une justice toujours renouvelés.

Le royaume est comparable à une graine de moutarde, racontait Jésus. Autant dire à rien du tout. Et voici que ce « rien du tout » planté en terre, en plein cœur de notre histoire et de notre monde, cette graine minuscule produit un bel arbre accueillant comme le signe majestueux d’un salut offert à tous. Cette parabole, cette parole elle-même produit en nous du fruit, à son tour, et nous donne à penser :

Elle nous donne à penser qu’au moment où se ressentent tant de troubles et où se développent tant de crises, un projet se réalise, une initiative se déploie, toutes choses qu’il nous est demandé de discerner, de sorte que le monde n’est pas laissé à l’abandon, sans orient ni avenir, mais au contraire porté par une bénédiction.

En effet, cet arbre accueillant, où les oiseaux viennent se poser et se reposer, autrement dit ce royaume où chacune de nos prières peut être entendue et exaucée, où chacune de nos existences peut être rassasiée, n’est-il pas comme l’image pleinement réussie d’un autre arbre malheureux, celui-là, l’arbre de la Genèse, sous lequel la confiance attendue avait fait place au soupçon, où le rassasiement promis s’était transformé en envie, où le repos s’était inquiété en travaux et en esclavages de toutes sortes, et où la volonté bénissante de Dieu n’avait finalement pas été comprise ?

Cet arbre de la parabole de l’évangile de Marc, cet arbre aux oiseaux, ne serait-il pas une image que propose Jésus pour nous dire qu’avec lui, dès maintenant, un recommencement, comme une nouvelle Genèse, un nouveau royaume est toujours possible, un nouveau repos, un pardon, un rassasiement, enfin, une bénédiction.

Je vous laisse maintenant méditer cette image, je laisse envoler votre imagination comme les oiseaux de la parabole.

Mais je sais désormais que chacun de vous, avec Philomène, la dernière arrivée, peut entrer dans ce royaume et s’y reposer, s’y ressourcer, y vivre la vie en plénitude et trouver sens à l’existence, un sens selon l’amour et la justice de celui qui règne à jamais, qui pardonne et qui chaque jour recommence la vie avec nous,

Amen.

Psaume 151

1. Seigneur, tu es source de joie, tu illumines notre vie, tu donnes la force et tu nous réconfortes, merci pour chaque jour !

2. Donne-nous ton amour et révèle ta présence, offre-nous ton pardon, priez-le, vous tous qui croyez, et dites « alléluia vive le Seigneur ! »

3. Remerciez le Seigneur, priez-le, il nous met à l’épreuve, il pardonne nos erreurs, il nous répond, alléluia, gloire au Seigneur !

4. Que le monde te respecte et que les hommes se respectent entre eux, donne-nous la sagesse et apprends-nous à être à l’écoute. Amen !

5. Seigneur écoute-moi, je suis fidèle, je te loue et t’admire, accorde-moi ton pardon, aide moi, aide mes amis et mes ennemis, tous réunis en une grande famille. A ceux qui n’en ont pas, donne un métier, à ceux qui ne croient pas, donne la foi, merci Seigneur et gloire à toi !

6. Pardonne l’homme dans ses mépris et dans ses désobéissances, dans ses remords et dans ses secrets, pardonne le méchant car il est triste, merci Seigneur pour ton pardon !

7. Tu nous bénis, nous si petits, tu nous crées pour n’être pas seul et pour ton plaisir et le destin s’est accompli. 8. Aujourd’hui chantons le psaume, que ta création est grande et belle, je veux te dire merci, je te louerai sans cesse, je le jure, le Seigneur nous bénit !

Amen !

Victoire, Tom, Elmire, Léopold, Sixtine, Déodat, Elisa, Félicité.

[1] Cette enfant a été baptisée ce jour.

[2] Le psaume ci-dessous (151) rédigé par les enfants de l’école biblique évoquent avec sagesse l’attente du pardon.

Jean 1 v 1-18 – « Une Parole de Dieu bien singulière, où Noël n’est pas loin de Golgotha… »

Dimanche 25 décembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Le nom donné à cette introduction à l’évangile de Jean est celui de « Prologue ». Il s’agit en effet de quelques versets d’ouverture qui présentent à la fois les termes du récit qui va suivre, c’est-à-dire l’histoire de celui qu’annonce Jean Baptiste, le prophète du désert, et à la fois les thèmes principaux qui vont être traités au long de la narration. Le Prologue introduit l’évangile, mais il en offre aussi les principales lignes d’interprétation. Nous retenons ici deux de ces lignes, deux de ces idées directrices qui vont traverser l’ensemble du texte.

« La Parole était au commencement », annonce l’auteur. Nous pourrions comprendre tout aussi bien que le principe de création qu’il nomme le « logos » est par conséquent « la Parole », la parole créatrice, la Parole de Dieu. Tout ce qui a été fait, l’a été par elle. Pour l’évangéliste Jean, il existe donc un principe divin organisateur du monde, et qui se trouve être à l’origine de tout : le logos, autrement dit la raison, qui est au principe du monde. Cette première affirmation se veut manifestement à l’adresse des deux principaux interlocuteurs de l’évangéliste : les juifs et les grecs, c’est-à-dire ceux de la torah et ceux de la philosophie. Et cette affirmation est compréhensible et recevable par eux. La notion de logos, en effet, en tant que principe divin organisateur du monde, pouvait être reçue en judaïsme comme renvoyant à la torah elle-même, autre dénomination générique de la Parole de Dieu, force créatrice du monde et réalité divine à l’origine du projet de salut. Ainsi les lecteurs de tradition juive pouvaient entrer en dialogue avec cet évangile qui leur présentait l’origine du monde et du projet de salut à travers la « Dabar YHWH », la Parole de Dieu, la torah, lumière de Dieu révélée aux hommes de son peuple. Cette compréhension du logos était de même recevable par les tenants de la philosophie pour qui le monde n’était pas organisé autrement que selon le principe d’une logique – un logos – d’où Dieu, là encore, ne se trouvait pas absent puisqu’il y avait d’une part l’ordre de la pure réalité, transcendant et éternel, qui est la vraie pensée de Dieu, et d’autre part l’ordre empirique, l’ordre de l’humanité. Et c’est à partir de cette accroche possible, de cette agrafe littéraire religieuse et philosophique des premières phrases du Prologue de Jean, recevables par les uns et par les autres, que l’auteur va poursuivre son développement et avancer vers la présentation de ce qui constituera l’événement par excellence, l’événement singulier et christique qui va produire un effet de sens évangélique par excellence : l’annonce de l’incarnation. Cette Parole, ce logos, ce principe d’organisation du monde tel qu’il est compris par les uns, cette expression de la Parole de Dieu pour les autres, vient maintenant se faire connaître des hommes et se propose de leur être accessible. Cette parole est en effet devenue chair.

Et nous découvrons alors la deuxième idée directrice du Prologue, la deuxième ligne de force, celle-là irrecevable pour beaucoup. Irrecevable pour la raison du philosophe qui peut s’autoriser à « penser Dieu », mais non pas à témoigner d’une rencontre personnelle et humaine avec lui. Et irrecevable pour la pensée juive qui peut « témoigner de Dieu », pour sa part, mais dans le respect et la nécessité incontournables d’une irréductible mise à distance. La Parole s’est incarnée, énonce donc l’évangile chrétien. Ce « principe d’organisation du monde », et cette « Parole de Dieu » se rendent accessibles autrement que par la contemplation ou par l’observance, autrement que par la théorie ou par l’obéissance. Et les hommes peuvent y avoir accès par le fait d’une rencontre personnelle et vivante, dans la foi en Christ. L’étrange actualité de ce Prologue mène donc son lecteur à mieux dire et mieux comprendre ce qu’est exactement l’incarnation, et à mieux raconter cette folie de Dieu qui s’offre à l’humanité à travers la découverte personnelle de Jésus de Nazareth en tant que Christ. Elle exige aussi l’effort incessant qu’il faut savoir accomplir pour traduire cette découverte devant les interlocuteurs d’aujourd’hui, croyants et incroyants, philosophes athées ou confessant d’autres dieux. Le Prologue de Jean devient, après lecture, prologue et prélude à tout dialogue interreligieux qui se veut respectueux et vrai, tolérant et exigeant, sérieux et prometteur. « La Parole est devenue chair, elle a fait sa demeure parmi nous et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique du Père. » La référence à l’incarnation, autrement dit à Noël, est alors l’occasion immanquable, pour tout chrétien, de rappeler la face sombre de cette gloire dont parle Jean, où la naissance du « héros » est humble et sans éclat préfigurant sa mort, humiliante et ténébreuse. La présence de Dieu parmi les hommes, c’est-à-dire celle du Jésus de l’histoire confessé comme Christ dans la foi, sera humble et toute humaine et par conséquent reconnaissable par tous. Point n’est besoin d’être grand philosophe à la manière grecque ou fin théologien, féru de la Torah ou des Pères de l’Eglise. « Nous, en effet, de sa plénitude nous avons tout reçu, et grâce pour grâce, car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » Par la rencontre avec Jésus et par la découverte en lui du Christ, cette « Parole » nous est révélée. Et avec elle la certitude de notre salut compris dans un immense projet inauguré en réalité depuis les origines. L’apôtre Paul qui écrivait quelques années seulement avant l’évangéliste Jean ne disait rien d’autre à cet égard. Il affirmait sa foi dans la même perspective lorsqu’il parlait, lui aussi, à ses interlocuteurs juifs et grecs comme ceux de l’évangéliste, en terme de « logos ». Un logos compris comme Parole de Dieu, mais là encore Parole faite chair, dans l’humilité, et dont la gloire paradoxale s’est révélée dans la mort au Golgotha. Non pas la mort du sage ou celle du héros mais la mort sur la croix. Au moment de parler de Noël, comme au croisement de tous nos dialogues interreligieux, présents et à venir, se trouvera donc évidemment prononcée, évoquée, mise en débat, d’une façon ou d’une autre et dans bien des langages différents, la Parole de Dieu. Mais pour ce qui concerne les chrétiens, elle sera à comprendre en Jésus, et nécessairement en lui et par lui, comme étant la Parole de la croix,

אָמֵן

Atelier de théologie cubiste

Situé dans l’atelier du pasteur, au-dessus du temple du Saint–Esprit, un jeudi par mois de 12h30 précises à 14 h. À chaque séance, les participants (limités à 16) liront un texte théologique (dans la Brève instruction chrétienne de H. ZWINGLI, 1523) et un écrit d’artiste. Selon un rituel précis cubiste, ils en chercheront les facettes et notamment la 4ème dimension révélée, résolument humaine, renvoyant à sa propre face. Pas de niveau spécial requis, mais une avidité d’explorer la profondeur d’écrits théologiques lus en entier et artistiques, ainsi que la profondeur de soi et des autres.

Inscription et renseignement : beaubeatrice@yahoo.fr .

Participation : 35 €uros (matériel)
à l’ordre de l’EPUdF du Temple du Saint Esprit.

Dates pour 2014 – 2015 : les jeudis 9 octobre,
13 novembre, 11 décembre, 15 janvier,
12 février, 9 avril et 11 juin .

           

Matthieu 16, 13-28 – « Et vous, qui dites-vous que je suis? »

dimanche 24 août 2014 – par Christophe Binet

Jésus, arrivé dans la région de Césarée de Philippe, se mit à demander à ses disciples : Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? Ils dirent : Pour les uns, Jean le Baptiseur ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres encore, Jérémie, ou l’un des prophètes. — Et pour vous, leur dit-il, qui suis-je ? Simon Pierre répondit : Toi, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Jésus lui dit : Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas ; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux ! Moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je construirai mon Eglise, et les portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. Alors il recommanda aux disciples de ne dire à personne qu’il était le Christ.

Dès lors Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et se réveiller le troisième jour. Pierre le prit à part et se mit à le rabrouer, en disant : Dieu t’en préserve, Seigneur ! Cela ne t’arrivera jamais. Mais lui se retourna et dit à Pierre : Va-t’en derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une cause de chute, car tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les humains.

Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Car quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera. Et à quoi servira-t-il à un être humain de gagner le monde entier, s’il perd sa vie ? Ou bien, que donnera un être humain en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir dans la gloire de son Père, avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon sa manière d’agir. Amen, je vous le dis, quelques-uns de ceux qui se tiennent ici ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venant dans sa royauté. 

Ce passage de l’Évangile selon Matthieu raconte le dialogue de Jésus avec ses disciples, un moment très important car il marque un tournant dans le ministère de Jésus. En effet, Jésus interroge sur son identité, pose les bases de l’édification de son Église, annonce sa passion, sa mort et sa résurrection, et enfin décrit ce qu’il attend d’un disciple.

A noter que les déclarations de Jésus sur l’édification de son Église, ont donné lieu à des interprétations divergentes et des débats passionnés au sein du Christianisme. Elles restent, encore à notre époque, l’objet de désaccords profonds entre les différentes confessions chrétiennes. Mais, au-delà des institutions et de leurs dogmes, ce qui importe aujourd’hui à chacun d’entre nous, c’est de savoir quel sens et quelle portée a ce dialogue dans notre vie personnelle.

Jésus interroge ses disciples à travers deux questions peu semblables malgré les apparences. Dans sa première question « Qui suis-je au dire des hommes, moi le Fils de l’homme? » (verset 13), Jésus veut évaluer l’opinion qu’ont de lui les populations qu’il rencontre, mais surtout connaître l’impact de sa prédication auprès d’elles. Ses disciples lui répondent qu’il est considéré comme un prophète, inspiré par l’esprit de ses prédécesseurs. Mais cette première question, qui ne rapporte finalement qu’une opinion, introduit surtout à la seconde question « Et vous, qui dites-vous que je suis? » (verset 15). Cette fois-ci, Jésus s’adresse à chacun de ses disciples, il les met à l’épreuve. Car il ne les interroge pas sur leur opinion, mais sur leur croyance personnelle, leur conviction intérieure, leur confiance, en résumé sur leur foi. Et ce questionnement s’adresse aussi à chacun de nous. Qui est Jésus pour moi aujourd’hui, dans ma vie, mon existence ? Jésus nous appelle à y répondre en vérité, avec sincérité, et non à réciter simplement notre leçon.

Et Simon-Pierre répond au nom des disciples : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (verset 16). Les disciples ne voient pas en Jésus simplement un prophète, un guérisseur, un faiseur de miracle, un enseignant ou un maître. Ils voient en lui, le Christ, le Messie, celui qui est oint par Dieu. Cette réponse de Simon-Pierre résume leur conviction, leur croyance, leur confiance qui s’est forgée en suivant Jésus. Cette réponse est la confession de foi des disciples.

Jésus déclare à Simon-Pierre que sa confession ne vient pas de lui-même, mais qu’elle est une révélation donnée par Dieu. Jésus affirme ainsi que la foi est un don de Dieu, et non le résultat d’un travail ou d’un savoir humain. Non, la foi ne s’acquiert pas, elle ne résulte pas d’un héritage ou d’un apprentissage. Oui, la foi est vraiment l’action de Dieu en nous, elle est l’expression de sa grâce sur nous. C’est pour cela que Jésus déclare Simon-Pierre « makarios » en grec, qui signifie « heureux, bienheureux ». Ce mot est le terme utilisé dans les béatitudes du sermon sur la montagne (Matthieu 5). Oui, celui qui confesse que Jésus est « le Christ, le Fils du Dieu vivant » est bienheureux aux yeux de Dieu.

Mais hélas, un peu plus loin dans le texte (verset 23), Jésus déclare Simon-Pierre « Satana » en grec, qui signifie « satan » c’est-à-dire l’adversaire, l’ennemi, celui qui s’oppose à un autre par ses desseins ou son action.

Pourquoi un tel revirement ? Parce que Simon-Pierre se trompe de Messie! Il veut que Jésus soit le Messie attendu par le peuple juif à cette époque, c’est-à-dire le Messie sauveur qui libérera le peuple juif de l’occupant romain, le Messie glorieux qui restaurera pleinement le culte du Dieu unique sur tout le territoire. Simon-Pierre refuse cet autre Messie annoncé par Jésus. Il s’oppose à ce Messie qui passera par la souffrance, la mort et la résurrection.

Par cette opposition franche, Simon-Pierre essaye d’enfermer Jésus dans le schéma de ce que doit être le Messie des juifs. Il y a donc un profond quiproquo entre lui et Jésus sur la personne du Messie attendu. C’est pour cette raison que Jésus le rejette si violemment. Par ce rejet, Jésus nous met en garde contre notre tentation humaine de vouloir l’enfermer dans nos pratiques religieuses, nos confessions, nos symboles, nos principes, nos dogmes…

Et Jésus insiste sur l’importance de cette incompréhension en déclarant Simon-Pierre « skandalon » en grec, qui signifie le « scandale », c’est-à-dire bibliquement « la pierre d’achoppement qui fait trébucher et tomber ».

Cette situation est d’autant plus dommageable que Jésus venait de faire une promesse majeure à Simon-Pierre (que je cite littéralement du texte grec) : « Et moi, je te dis que toi tu es Petros – Pierre, et que sur cette petra – ce roc je bâtirai mon Église » (verset 18). Jésus appelle Simon « Petros » c’est-à-dire « Pierre », prénom que celui-ci portait déjà avant cet épisode. Puis Jésus promet qu’il bâtira son Église sur cette « petra », qui signifie « roc ou rocher ». Les deux mots « Petros » et « petra » sont de même racine.

Dans le Nouveau Testament, l’image du roc ou rocher est notamment utilisé dans la parabole des deux maisons (Matthieu 7, 24-29), dans laquelle Jésus compare l’homme prudent de l’homme insensé :
– Celui qui entend les paroles de Jésus et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc ;
– Celui qui entend les paroles de Jésus et ne les met pas en pratique, sera semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable ;

En effet, Jésus veut bâtir sa maison sur le roc et non sur le sable. Il veut édifier son Église sur l’homme prudent et non sur l’homme insensé. Et là est tout l’enjeu de ce verset « Et moi, je te dis que toi tu es Pierre, et que sur ce roc je bâtirai mon ekklesia – mon assemblée – mon Église » (verset 18). Car Jésus a non seulement besoin de ses disciples pour fonder sa communauté, mais il a aussi besoin que ses disciples deviennent eux-mêmes les fondations de sa maison Église, et que ses disciples établissent ces fondations sur le roc et non sur le sable. Pour cela, ses disciples devront avoir foi en lui, et cette foi devra être inébranlable et donc fondée sur le roc et non sur le sable.

Or, dans les épisodes qui suivront, Jésus constatera que ses disciples sont à l’image de Simon-Pierre :
– tantôt bienheureux sur le roc, en suivant Jésus ;
– tantôt satan ou adversaire sur le sable, en s’opposant au projet de Dieu ;
– tantôt objet de scandale, en trébuchant sur une pierre d’achoppement ;
Car ses disciples sont avant tout des humains, avec leurs forces et leurs faiblesses, leur courage et leur lâcheté. Malgré cela, c’est bien sur eux que Dieu enverra son Esprit au nom de Jésus-Christ, pour édifier l’Église promise à Simon-Pierre.

Et aujourd’hui, comme pour ses disciples, Jésus appelle chacun d’entre nous à rejoindre son « ekklesia », son assemblée, son Église. Il nous appelle à devenir une « pevtra », un roc sur lequel il peut compter pour édifier son Église.
À nous de mettre notre foi en lui.
À nous de confesser qu’il est le Christ, le Messie, le Fils de Dieu, le Fils du Vivant.
À nous d’être « makarios », bienheureux, et d’installer notre foi sur le rocher et non sur le sable.

Amen.

Deutéronome 30, 15-20, Esaïe 40, 1-5 et Jean 4, 23-24 « Adorons en esprit et en vérité, c’est-à-dire en liberté et en responsabilité… »

dimanche 2 juin 2013 – Culte de départ du pasteur François Clavairoly, par le pasteur François Clavairoly

 

Deutéronome 30, 15-20 :

Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Car je te commande aujourd’hui d’aimer l’Éternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer ses commandements, ses prescriptions et ses ordonnances, afin que tu vives et que tu multiplies, et que l’Éternel, ton Dieu, te bénisse dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. Mais si ton cœur se détourne, si tu n’obéis pas et si tu es poussé à te prosterner devant d’autres dieux et à leur rendre un culte, je vous annonce aujourd’hui que vous périrez, que vous ne prolongerez pas vos jours dans le territoire où tu vas entrer pour en prendre possession, après avoir passé le Jourdain. J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance, pour aimer l’Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix et pour t’attacher à lui : c’est lui qui est ta vie et qui prolongera tes jours, pour que tu habites le territoire que l’Éternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob.

Esaïe 40, 1-5 :

Consolez, consolez mon peuple, Dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui Que son combat est terminé, Qu’elle est graciée de sa faute, Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés. Une voix crie dans le désert : Ouvrez le chemin de l’Éternel, Nivelez dans la steppe Une route pour notre Dieu. Que toute vallée soit élevée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les reliefs se changent en terrain plat Et les escarpements en vallon ! Alors la gloire de l’Éternel sera révélée, Et toute chair à la fois (la) verra ; Car la bouche de l’Éternel a parlé.

Jean 4, 23-24 :

Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité.

Chers amis, frères et sœurs,

Le cri du prophète est celui du pardon. Le cri du prophète est celui de la grâce et de la joie. Et le cri de l’Eglise dans ce monde déchiré, est aussi doit rester à n’en pas douter, comme en écho à l’ancienne prophétie d’Esaïe, ce même message d’une grâce et d’un pardon, là où les hommes se haïssent et se déchirent pour leur rappeler l’espérance de la réconciliation.
Inlassablement, la parole de l’Eglise, en effet, se doit de résonner dans le cœur des hommes désespérés comme auprès de ceux qui sont abandonnés, au sein des couples en difficulté, au cœur des conflits et des violences, auprès de l’enfant maltraité ou de l’homme qui est humilié.
Hier, donc, Esaïe le prophète, annonçait au peuple déporté à Babylone la fin d’une longue et douloureuse histoire.
« Nehamou nehamou hami », disait il, « consolez consolez mon peuple », et plus que cela même, plus qu’un message de consolation, il s’agissait en même temps d’une annonce de réhabilitation, selon l’étymologie même du mot hébreu, « restaurez, réhabilitez mon peuple » dans son droit et dans sa dignité, car voici venu le temps de la liberté et de la joie retrouvée. « Nehamou nehamou hami »…
Vous entendez peut être dans ce cri le mot « neham » et la racine où se crée le nom même de Noé, un nom prédestiné pour la promesse d’un recommencement, pour une nouvelle donne, pour un pardon, pour une nouvelle alliance, pour un nouveau départ. Pour un monde nouveau à construire ensemble afin de permettre l’habitation en paix de toute l’humanité.
Un nom qui anticipe déjà la promesse de la vie et de la résurrection : Dieu a donc choisi. Il a choisi non pas la malédiction de sa création ou de son peuple, mais la bénédiction et la vie. La bénédiction de nos vies (Deutéronome 32).
Israël rentrera d’exil, alors, comme le rapportera le prophète, en une longue marche pleine d’allégresse, et son récit exaltera à ce point les conditions glorieuses de son retour vers Jérusalem qu’il l’écrira tel un magnifique exode, un exode à l’envers, comme pour défaire l’empreinte douloureuse du premier, au sortir de l’Egypte, une sorte de marche victorieuse dont les nations qui en sont témoins se réjouissent et s’étonnent lorsque passe le peuple, une marche où l’on voit que le chemin est plat et large, les vallées rehaussées, les montagnes rabaissées, la steppe nivelée et qu’il n’y a plus d’escarpement.
Il aura exagéré sans doute. Il en aura rajouté comme on dit aujourd’hui. Car nulle trace n’existe dans l’histoire d’un tel retour triomphal ni d’une marche aussi facile ni même de l’ouverture d’une telle voie royale dans le désert. Mais le sens de la prophétie demeure vif et présent à tous les esprits, et ce sens est le suivant : celui qui guide son peuple dans les déserts et les sombres vallées de l’ombre de la mort ne l’a jamais abandonné, celui qui l’a accompagné dans toute son histoire, y compris dans les moments les plus difficiles et les plus humiliants, ne l’a jamais renié ni même oublié.
Et il proclame aujourd’hui par la voix du prophète qu’un recommencement est en vue, pour une liberté retrouvée et pour un service renouvelé.
Il proclame la naissance d’un peuple libre, sa pâque et sa pentecôte tout à la fois.
Voici donc les faits, voici le sens de cette prophétie antique qui proclame un pardon et qui ouvre une nouvelle perspective au peuple d’Israël.
Je pourrais alors vous dire, à cet instant, et pour proposer une première interprétation actualisée de ce récit, qu’après mon départ de la paroisse, un recommencement vous sera possible, à vous aussi, qu’une nouvelle donne vous sera proposée, que l’Eglise se trouvera placée dans une situation de liberté et de service renouvelé. Je pourrais vous dire qu’après toutes ces années d’exil ou de servitude à Babylone avec moi, le temps vient où vous pourrez redémarrer sur de nouvelles bases, et disant cela, je ne trahirais pas totalement l’esprit de ce texte.
Car après tout, vous m’avez supporté comme on supporte un joug, à mainte occasion, et l’allégorie de la libération pourrait bien avoir quelque vérité à déployer ici :
Vous allez goûter à la liberté dans les mois qui viennent !

Mais je ne veux pas trop insister sur cet aspect des choses, et ne pas laisser vos esprits vagabonder à travers des pensées nostalgiques ou critiques, ni vous agacer encore plus en cherchant à vous faire comprendre un peu lourdement que désormais vous devrez vous débrouiller tout seul.
Je sais trop, en effet, combien la vie de paroisse est à la fois précieuse et fragile pour ne pas voir combien vous devrez être proches les uns des autres dans les temps qui viennent, proches de votre conseil presbytéral et de son président, proches des plus petits parmi vous, et pas seulement les plus petits en âge, pour vous tenir ensemble dans la communion de l’Eglise afin de témoigner fermement de l’évangile que vous avez reçu. Oui, vous devrez vous tenir proches et fraternels. Vous découvrirez même combien vous êtes frères et sœurs bien plus que vous ne le pensiez jusqu’ici et vous découvrirez dans l’émerveillement et la reconnaissance d’autres fraternités encore qui élargiront votre famille.

Je vous propose donc une autre piste d’interprétation que celle, toute paroissiale, d’un moment nouveau, d’une nouvelle étape de votre histoire à vivre ensemble. Parce qu’au fond, cela, vous le savez déjà. Et même, plus que cela, vous l’avez déjà vécu, lorsque Philippe Bertrand puis Jean-Arnold de Clermont ont quitté leur fonction. Et vous avez su assumer alors dans la fidélité et non sans une certaine élégance cette période difficile de liberté et de grâce que constitue le temps de l’absence pastorale. Vous y êtes d’ailleurs déjà prêts, en quelque sorte, puisque les choses sont pratiquement en place dès avant l’été pour la rentrée prochaine grâce au travail du conseil presbytéral.
Ce que je retiens donc de ce texte d’Esaïe, plus que l’appel à vivre la difficile liberté de l’Eglise, c’est l’appel à vivre votre liberté et votre responsabilité toute personnelle. Aussi, je ne veux pas tant ce matin prêcher à la paroisse dans une globalité qu’à chacun de vous en particulier ; je ne veux pas tant m’adresser à une communauté en tant que telle qu’à chacun de ses membres qui la fait vivre. Et pour ce faire je vous propose de relier entre eux ces deux textes d’Esaïe et de Jean.
Le premier, comme je viens de vous le dire, pour rappeler que votre vie, votre vie personnelle, votre vie toute entière, est placée sous le signe ineffaçable de la grâce et du pardon, quoique vous ayez fait et pensé, et qui que vous soyez : vous êtes pardonnés et graciés. Vous êtes justifiés comme le disait l’apôtre des gentils. Vous êtes en Christ des créatures nouvelles dont les déterminants ne sont plus ni votre origine, ni votre rang, ni votre sang, ni votre fortune, ni votre intelligence, ni votre compétence, ni votre ancienneté, ni votre droiture morale ou religieuse, ni quoi que ce soit d’autre, mais votre appartenance à Christ, à équidistance duquel nous nous trouvons tous les uns et les autres, grands et petits, riches et pauvres, droite et gauche, méchants ou gentils, nouveaux venus ou vieux de la vieille, pêcheurs honnêtes ou pêcheurs malhonnêtes.
Et le second texte est celui tiré de l’évangile de Jean, dont la phrase essentielle est précisément gravée et dorée dans ce temple : « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. »

Oui, placés sous le signe d’une grâce et d’un pardon, nous adorons. Nous adorons… -ah ! Les protestants n’aiment pas vraiment ce mot, car il leur fait penser immédiatement au veau d’or, ou aux adorateurs des idoles, ou encore aux adorateurs de l’hostie et du Saint Sacrement pour les plus remontés d’entre eux- oui, frères et sœurs, chers amis, nous adorons, nous aussi, c’est à dire que nous plaçons toute notre existence, tout ce qui fait notre vie personnelle et intime, tout ce qui fait ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, sous l’autorité, sous la seule autorité de celui qui nous conduit- le mot même d’adoration signifie agenouillement ou prosternation- et par conséquent nous reconnaissons qu’au dessus de nous se tient l’autorité souveraine de Dieu devant qui nous nous prosternons en nous mêmes (à défaut de nous agenouiller par terre…).
Nous adorons en esprit, donc – c’est à dire précisément dans la liberté, librement, car là où est l’esprit là est la liberté- et nous adorons en vérité -c’est à dire précisément dans la responsabilité, car la vérité éclaire et engage notre discernement…
Nous adorons en esprit et en vérité, autrement dit dans la liberté et dans la responsabilité que Christ nous confie ; nous agissons et nous témoignons, mais en ne perdant pas de vue que ce n’est pas nous qui sommes au centre de l’affaire mais le Christ qui rayonne en nous et nous illumine.
Nous adorons en esprit -en liberté par conséquent- et nous ne nous attachons pas autre chose qu’à l’essentiel qui est l’écoute de la parole.
Jésus visait dans cette phrase quelques uns de ses contradicteurs. Il visait notamment ceux qui pensaient que pour adorer Dieu, il fallait absolument faire quelque chose, et notamment respecter des lois et des coutumes, accomplir des gestes prescrits de puis toujours et des usages immuables, et qu’il fallait aller à Jérusalem, dans son temple compris comme le seul lieu légitime. Et ceux qui pensaient ainsi pouvaient se permettre de juger les Samaritains, par exemple, qui agissaient autrement qu’eux, qui adoraient à Samarie, dans autre lieu, un autre temple, un lieu considéré comme impur ou en tout cas comme moins légitime.

Adorer en esprit, c’est donc pour Jésus reconnaître pleinement aux Samaritains la légitimité d’une adoration qui ne soit liée ni à des obligations ni à des coutumes exclusives ni même à un type unique de lieu.
Et pour nous-mêmes, c’est par conséquent être acceptés dans notre manière de croire et de célébrer avec la possibilité d’inventer à nouveau d’autres formes de fidélités, d’autres façons de vivre le culte, d’autres façons de gérer notre relation à Dieu, dans la liberté, c’est à dire sans ressentir la menace d’un quelconque jugement ou le sentiment d’enfreindre des usages qui seraient devenus des idoles à force d’être considérés comme intouchables et porteurs de condamnation.
Et après cet appel à la liberté, à la liberté de culte, voici l’appel à la responsabilité.
C’est à dire à l’appel à vivre sa relation à Dieu et aux hommes dans la vérité.
Mais alors, de quelle vérité s’agit-il ? De quelle vérité parle Jésus ?
Celle de la doctrine ? Mais laquelle ? Celle du dogme, mais lequel, celle de l’Eglise, mais quelle Eglise ?
La vérité, vous vous en souvenez, c’est Jésus lui-même, quand il dit « je suis la vérité ».
La vérité de ses gestes et de ses paroles, la vérité de tout ce qui a fait sa brève et intense vie, la vérité c’est Jésus lui même quand il prend la responsabilité personnelle de s’approcher du plus petit, qu’il le réhabilite et lui rend sa dignité ( souvenez-vous : « nehanmou nehamou hami » disait déjà Esaïe, proclamant que Dieu réhabilite et console chacune de ses créatures), la vérité quand Jésus parle avec l’étranger, quand il franchit les frontières, quand il touche la main de l’impur, quand il aborde celui qu’on ne veut pas à sa table et qu’il mange avec lui, quand il sert au lieu de se faire servir comme tout à l’heure, au repas de la cène, il nous servira le salut, la grâce et le pardon ; la vérité encore, quand il donne au lieu de calculer promptement ce qui lui reste. Jésus est la vérité quand il se dispute avec les tradis de son camp sur les questions de société, quand il prend la responsabilité d’accepte de dialoguer avec un officier romain de l’armée d’occupation et qu’il soigne sa fille, quand il refuse de condamner la femme adultère et qu’il révèle la violence atroce des hommes qui veulent la lapider, ou encore quand il refuse de voir dans le handicap et la maladie une malédiction, quand il pleure son ami Lazare et qu’il le ressuscite pour damer le pion à la mort une première fois comme pour l’avertir qu’à la seconde, le jour de Pâques, ce sera définitif et qu’elle n’aura plus le dernier mot ; la vérité quand il apprécie de vivre pleinement des moments de grâce comme celui de l’onction à Béthanie où plutôt que de rester dans une perspective comptable et pleine de reproche, déplorant par exemple l’inutile dépense de la femme qui le parfume si chèrement, il annonce sa mort et sa résurrection et considère ce parfum comme un embaumement anticipé de celui qui ne pourra pas avoir lieu au tombeau vide, la vérité quand il accomplit des gestes symboliques signifiant qu’il se tient au service des hommes, la vérité encore, celle d’un pardon indépassable quand il sait que Pierre le renie et qu’il ne le tue pas sur le champ mais qu’il en fait son principal porte-parole, lorsqu’il laisse Judas faire ce qu’il a à faire, librement, et nous permet de comprendre ainsi que nous sommes libres nous aussi de le trahir ou de le suivre, la vérité quand il crie sur la croix son effroi et sa douleur, comme chacun de nous crie ses détresses intérieures et pleure la mort, en une longue plainte, de son ami ou de son conjoint tant aimé.
La vérité en Christ, ici, est cette responsabilité que prend Jésus de vivre sa foi pleinement dans le monde : elle est celle à laquelle nous sommes invités.
La responsabilité de vivre une vie d’homme, dans notre monde, simplement, pleinement, dans la confiance éperdue en celui qui de tous temps nous aime, nous accompagne et nous attend.
Je veux conclure maintenant cette méditation en vous redisant combien j’ai voulu lire et relire l’évangile avec vous, depuis toutes ces années, non pas comme un catéchisme à répéter sans cesse ou comme une loi immuable et froide, mais, selon le mot de Jean Calvin que je ne peux pas omettre de citer ce jour, comme une « doctrine de vie ». Qui engage non pas seulement nos existences du bout de la spiritualité ou de l’intelligence mais entièrement, en plénitude, corps et âme, dans la liberté et la responsabilité, de sorte que c’est toute notre vie qui rend gloire à Dieu, y compris dans ses tristesses et ses fragilités, dans ses détresses et dans ses vanités.

Toute la vie pour la gloire de Dieu en Jésus Christ et dans la communion du Saint-Esprit !

Amen

Actes 1, v. 1 – 11 – « les paroles du Christ, fondatrices de notre église… »

Jeudi 17 Mai 2012 – Ascension – par le Dr Jean VITAUX.

 

Théophile, j’ai parlé, dans mon premier livre, de tout ce que Jésus a commencé de faire et d’enseigner, jusqu’au jour où il fut enlevé (au ciel), après avoir donné ses ordres, par le Saint-Esprit, aux apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux aussi qu’avec plusieurs preuves, il se présenta vivant, après avoir souffert, et leur apparut pendant quarante jours en parlant de ce qui concerne le royaume de Dieu. Comme il se trouvait avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre la promesse du Père dont, leur dit-il, vous m’avez entendu parler ; car Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés d’Esprit Saint. Eux donc, réunis, demandèrent : Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume pour Israël ? Il leur répondit : Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. Après avoir dit cela, il fut élevé pendant qu’ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils avaient les regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’en allait, voici que deux hommes, en vêtements blancs, se présentèrent à eux et dirent : Vous Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, reviendra de la même manière dont vous l’avez vu aller au ciel.

Le récit de l’ascension du Christ marque une rupture profonde dans le Nouveau Testament. Luc nous le montre bien en en faisant la césure entre le dernier chapitre de son évangile et le premier chapitre des Actes des apôtres, nous donnant deux relations successives de l’Ascension. En effet après sa mort sur la croix et sa résurrection, où, après la résurrection, le Christ apparaît encore aux apôtres, parlant avec eux, se faisant reconnaître par les stigmates de son supplice, et même mangeant avec eux pour affirmer sa résurrection et vaincre leur incrédulité. La thématique de l’Ascension est la disparition du Christ ressuscité aux yeux des disciples et par voie de conséquence à l’humanité entière, à tout homme et donc à chacun de nous jusqu’à son retour, au jugement dernier et à la parousie, accomplissement du Royaume de Dieu. Le Christ quitte donc la scène, et seuls les hommes désormais pourront en assurer la mémoire et en témoigner : c’est une rupture profonde, qui est toujours d’actualité pour tous : le Christ a disparu de nos yeux, mais son message transmis par les écritures et par le témoignage nous a été transmis de génération en génération par les apôtres, puis par leurs disciples, puis par tous les croyants jusqu’à nos jours. Le Christ, une fois disparu des yeux des disciples lors de l’Ascension au ciel, sera remplacé par la puissance de l’Esprit Saint.

Nous ne nous attarderons pas sur la représentation de l’Ascension céleste du Christ dans les Cieux, qui reprend les mots de la transfiguration (Luc 9, 2-8), où le Christ apparaît à trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean : il apparaît vêtu d’une blancheur éclatante, son visage changea et il était accompagné de Moïse et d’Élie qui parlaient avec lui de vive voix de son départ. La scénographie de l’Ascenscion dans les Actes est la même : Jésus est accompagné de deux hommes en vêtements blancs, qui cette fois s’adressent directement aux apôtres après le Christ pour compléter son message : c’est donc Moïse et Elie qui s’adressent aux apôtres pour signifier l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance. La nuée qui cache le Christ aux hommes est aussi un rappel de l’Ancien Testament, où Dieu apparaît souvent, comme à Moïse, sous la forme d’une nuée, nuage obscurcissant le ciel. L’ascension est donc la réalisation de la promesse de la transfiguration. La durée de 40 jours qui sépare l’Ascension de la passion est également un rappel de l’ancien et du nouveau testaments : le chiffre quarante rappelle à la fois les 40 jours que Jésus passa dans le désert conduit par l’Esprit et tenté par le Malin avant d’entreprendre son ministère en Galilée, et les 40 années d’errance du peuple d’Israël dans le désert sous la conduite de Moïse avant d’apercevoir la Terre Promise. C’est encore un rappel indéfectible de l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance.

Par contre, les paroles du Christ s’adressent certes aux apôtres, mais aussi et surtout à nous, tous les Chrétiens qui se sont succédés depuis 2000 ans. Nous n’avons pas eu comme les onze apôtres la chance de voir le Christ ressuscité, ni le Christ en gloire lors de l’ascension avant qu’il ne soit soustrait à leurs regards par la nuée. Nous sommes en cela tout à fait comparables au douzième apôtre Matthias qui sera désigné par tirage au sort en remplacement de Judas (Actes 1, 15-26). Matthias avait suivi le Christ depuis la première heure, mais n’avait vu ni la transfiguration, ni les apparitions du Christ ressuscité, ni l’Ascension. Notre connaissance de Jésus pour nous, Chrétiens, repose depuis sur le témoignage des apôtres, transmis par l’écriture, qui est le fondement de notre foi, comme l’affirmait Jean Calvin : « solo scriptura, solo fide », une seule écriture, une seule foi. Le Christ nous transmet plusieurs messages :

Le premier message du Christ est le remplacement de la présence réelle du Christ ressuscité par la présence invisible du Saint-Esprit : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ». Dans le dernier chapitre de l’évangile de Luc, il dit aussi : « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon père a promis ».Et il ordonne aux apôtres de rester à Jérusalem afin de recevoir l’Esprit Saint, ce qui sera accompli à la Pentecôte pour les apôtres. Ce message, initialement adressé aux apôtres, nous concerne directement. Puisque nous n’avons pas pu connaître le Christ, seul l’Esprit Saint peut nous guider par la grâce de Dieu et entretenir notre foi. Et dans le dernier chapitre de Luc, il précise la puissance opérative du Christ puis du Saint Esprit : « Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les écritures ». C’est pourquoi la lecture des Écritures reste le fondement de notre foi par la puissance opérative du Saint-Esprit. L’Esprit saint, dont le Christ annonce la venue, remplacera la présence réelle du Christ : il assistera efficacement les apôtres, ce qui est le thème principal du livre des Actes des Apôtres, de telle sorte que Jésus peut s’effacer sans les laisser orphelins selon le terme employé par l’apôtre Jean (Jn 14, 18). C’est en quelque sorte l’acte de création de l’Église : le temps de l’Église sera celui de l’absence de Jésus jusqu’à son retour en gloire comme le soulignait Charles L’Eplattenier.

Le deuxième message du Christ, relaté dans le dernier chapitre de Luc est une authentique confession de foi et un appel au témoignage : « Le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations à commencer par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins ». Cette courte confession de foi retient l’essentiel, et la confession de foi est un des fondements majeurs des églises issues de la Réforme. L’appel du Christ au témoignage est non moins fondamental. Si la foi est individuelle et est l’expression de la grâce divine, le témoignage, en diffusant l’écriture, et en donnant en exemple les vertus du chrétien (certes avec toutes ses limites liées à la faiblesse de l’homme) a permis la transmission de la parole du Christ depuis les apôtres jusqu’à nos jours. La prédication et la méditation des écritures est le fondement avec la louange et le chant des psaumes, de nos cultes. Témoigner au nom de Christ est et a toujours été le propre du Chrétien, que ce soit au sein de son église, de sa famille, de son entourage amical, relationnel ou professionnel, et aussi de la société. Cette valeur fondamentale nous a été donnée en mission par le Christ lui-même avant de disparaître de la vue des apôtres, dont nous sommes chacun un peu les descendants.

Le troisième message du Christ était sans doute plus destiné aux contemporains du Christ lors de la rédaction de ce texte vers 80 après Jésus-Christ ou un peu plus tard. : « vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le père a fixés de sa propre autorité ». En effet, de nombreux chrétiens dans l’attente proche du jugement dernier et de la parousie, renonçaient au monde, vendaient leurs biens et attendaient la fin du monde et l’achèvement de l’histoire du salut. Si Paul a fait de la parousie un des éléments de l’espérance chrétienne, cette espérance escathologique projetée dans le présent ne pouvait avoir que des conséquences désastreuses : en effet, outre ses effets destructurants sur l’église et la société, la non venue rapide de la fin du monde et le regret de ne pas voir personnellement la parousie avaient comme risque la lassitude, l’inassouvissement des espérances eschatologiques et le rejet de la croyance en Christ. Pour nous, après 2000 ans de chrétienté sans Christ, ce message nous paraît admis et nous n’attendons plus la venue imminente de la parousie et l’instauration du royaume de Dieu,bien que… les tentations millénaristes soient toujours fortement répandues dans le public et même dans certaines sectes religieuses. En témoignent encore cette année, les théories de la fin du monde le 21 décembre 2012, fondées sur des spéculations hasardeuses sur le complexe calendrier maya.

Le dernier message du Christ nous touche beaucoup plus, car c’est son universalité : « Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre ». Après avoir rappelé l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance, avec la présence d’Élie et de Moïse, Jésus invite les apôtres à aller à Jérusalem, où dix jours plus tard, l’action du Saint-Esprit les fera parler en langues lors de la Pentecôte. De là, ils pourront se répandre jusqu’aux confins de la terre, et même en Samarie, terre d’une déviance hérétique juive unanimement réprouvée par les juifs contemporains. Les confins du monde font sans aucun doute allusion à Rome et à son empire mais aussi à la seconde diaspora juive, consécutive à la destruction du temple de Jérusalem par Titus en 70 de notre ère. C’est surtout pour nous, un témoignage fort de l’universalité de la parole du Christ, qui s’étend à tous, juifs, hérétiques, païens de toutes origines.

La conclusion de l’Ascenscion revient à Moïse et à Élie qui expriment l’espérance chrétienne : « Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel ». La parousie nous attend donc, mais nous ne la verrons pas de notre vivant. L’espérance chrétienne est intacte, mais ne soyons pas présomptueux pour en déterminer les effets et la date.

Ce récit de l’Ascension, rapporté deux fois par Luc dans son dernier chapitre de son Évangile et dans le premier chapitre des Actes des Apôtres, nous impressionne finalement moins par la théâtralité de l’Ascension, tellement souvent peinte par les peintres baroques, mais bien plus par les paroles du Christ, qui se révèlent fondatrices de notre église : grâce et foi par la puissance de l’Esprit Saint, rôle central des Écritures, universalité de la parole du Christ, valeur du témoignage, transmission de génération en génération du message évangélique du Christ, espérance eschatologique chrétienne, sans tomber dans les affres du millénarisme et de la parousie imminente. Les paroles du Christ lors de l’Ascension sont vraiment fondatrices de notre église, en particulier protestante : rapport à l’Ecriture, Témoignage, Universalité. Le temps de l’Église étant celui de l’absence du Christ visible, suivons son enseignement et remettons nous sous la garde de l’Esprit Saint pour assurer notre foi.

Amen.

Actes 6-7. – « Étienne »

dimanche 26 décembre 2010 – par Rodolphe Kowal, étudiant à l’Institut protestant de théologie.

 

6 1 En ce temps-là, alors que le nombre des disciples augmentait, les croyants de langue grecque se plaignirent de ceux qui parlaient l’hébreu : ils disaient que les veuves de leur groupe étaient négligées au moment où, chaque jour, on distribuait la nourriture. 2 Les douze apôtres réunirent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il ne serait pas juste que nous cessions de prêcher la parole de Dieu pour nous occuper des repas. 3 C’est pourquoi, frères, choisissez parmi vous sept hommes de bonne réputation, remplis du Saint-Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de ce travail. 4 Nous pourrons ainsi continuer à donner tout notre temps à la prière et à la tâche de la prédication. » 5 L’assemblée entière fut d’accord avec cette proposition. On choisit alors Étienne, homme rempli de foi et du Saint-Esprit, ainsi que Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, d’Antioche, qui s’était autrefois converti à la religion juive. 6 Puis on les présenta aux apôtres qui prièrent et posèrent les mains sur eux. 7 La parole de Dieu se répandait de plus en plus. Le nombre des disciples augmentait beaucoup à Jérusalem et de très nombreux prêtres se soumettaient à la foi en Jésus.8 Étienne, plein de force par la grâce de Dieu, accomplissait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple. 9 Quelques hommes s’opposèrent alors à lui : c’étaient d’une part des membres de la synagogue dite des « Esclaves libérés », qui comprenait des Juifs de Cyrène et d’Alexandrie, et d’autre part des Juifs de Cilicie et de la province d’Asie. Ils se mirent à discuter avec Étienne. 10 Mais ils ne pouvaient pas lui résister, car il parlait avec la sagesse que lui donnait l’Esprit Saint. 11 Ils payèrent alors des gens pour qu’ils disent : « Nous l’avons entendu prononcer des paroles insultantes contre Moïse et contre Dieu ! » 12 Ils excitèrent ainsi le peuple, les anciens et les maîtres de la loi. Puis ils se jetèrent sur Étienne, le saisirent et le conduisirent devant le Conseil supérieur. 13 Ils amenèrent aussi des faux témoins qui déclarèrent : « Cet homme ne cesse pas de parler contre notre saint temple et contre la loi de Moïse ! 14 Nous l’avons entendu dire que ce Jésus de Nazareth détruira le temple et changera les coutumes que nous avons reçues de Moïse. » 15 Tous ceux qui étaient assis dans la salle du Conseil avaient les yeux fixés sur Étienne et ils virent que son visage était semblable à celui d’un ange. 71 Le grand-prêtre lui demanda : « Ce que l’on dit de toi est-il vrai ? » 2 Étienne répondit : « Frères et pères, écoutez-moi. Le Dieu glorieux apparut à notre ancêtre Abraham lorsqu’il était en Mésopotamie, avant qu’il aille habiter Haran,

7 51 « Vous, hommes rebelles, dont le coeur et les oreilles sont fermés aux appels de Dieu, vous résistez toujours au Saint-Esprit ! Vous êtes comme vos ancêtres ! 52 Lequel des prophètes vos ancêtres n’ont-ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui ont annoncé la venue du seul juste ; et maintenant, c’est lui que vous avez trahi et tué. 53 Vous qui avez reçu la loi de Dieu par l’intermédiaire des anges, vous n’avez pas obéi à cette loi ! » 54 Les membres du Conseil devinrent furieux en entendant ces paroles et ils grinçaient des dents de colère contre Étienne. 55 Mais lui, rempli du Saint-Esprit, regarda vers le ciel ; il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. 56 Il dit : « Écoutez, je vois les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » 57 Ils poussèrent alors de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Ils se précipitèrent tous ensemble sur lui, 58 l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à lui jeter des pierres pour le tuer. Les témoins laissèrent leurs vêtements à la garde d’un jeune homme appelé Saul. 59 Tandis qu’on lui jetait des pierres, Étienne priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ! » 60 Puis il tomba à genoux et cria avec force : « Seigneur, ne les tiens pas pour coupables de ce péché ! » Après avoir dit ces mots, il mourut.

Frères et sœurs,

En ce lendemain de Noël, je voudrais vous parler d’un des premiers grands témoins du christianisme : Étienne. Le récit que nous avons lu dans les Actes des Apôtres nous éloigne un peu de l’esprit de Noël que nous voulons vivre avec les enfants. Pourquoi évoquer le récit tragique d’Étienne un lendemain de Noël ? Parce que la Parole de Dieu, exprimée soit dans la Résurrection soit dans la Nativité suscite immédiatement la réponse des croyants. Des témoins de la foi se lèvent. Étienne est l’un de ceux-là.

Notre récit soulève un point difficile et pour lequel il nous faut prendre d’importantes précautions : ce qui concerne notre regard sur le judaïsme lorsque nous commentons des passages des Écritures tels que celui-ci, dans lequel nous percevons un conflit entre les Juifs et les chrétiens. L’histoire de l’Église a été empoisonnée pendant des siècles par une doctrine terrible, celle de l’enseignement du mépris. Le mépris chrétien pour les Juifs a pu s’enraciner dans une certaine lecture – une lecture péjorative – de tels passages des Écritures. En Actes 6-7, Étienne comparaît en effet devant une assemblée qui est liée de près ou de loin à la condamnation et à la crucifixion de Jésus. L’enseignement du mépris a condamné l’ensemble du judaïsme pour cela. Cette lecture a conduit à accuser directement les Juifs du meurtre de Jésus. Nous ne pouvons plus accepter ce genre de lecture dans laquelle tout est mélangé. Il n’y a aucun rapport entre les Juifs réels que nous connaissons, qui sont nos concitoyens, nos amis, nos voisins, nos frères en Abraham et quelques responsables du Temple du début du Ier siècle.

Notre récit sur Étienne parle d’un conflit entre Juifs qui a lieu dans les années 40 du Ier siècle. Il constitue pour nous un récit exemplaire. Il nous montre la religion comme un lieu de passions violentes, hier comme aujourd’hui.

Je voudrais pour proposer de lire ce matin le récit d’Étienne avec cette idée : que le témoignage d’Étienne nous montre à quel point notre vie entière se joue dans notre foi.

Que raconte notre récit ? Tout d’abord, que le personnage d’Étienne est introduit à partir de l’histoire d’un conflit dans la communauté primitive, à Jérusalem dans les années 40. Il s’agit d’un conflit entre les hellénistes et les hébraïsants. Les veuves des hellénistes sont délaissées. Les hellénistes sont des Juifs parlant le grec et les Juifs hébraïsants sont sans doute ceux qui parlaient l’araméen. Il est intéressant d’observer que la distinction entre ces deux groupes a lieu au sein de la première communauté chrétienne, celle des disciples de Jésus. Tout se passe en effet ici au sein du judaïsme, autour du Temple.

Les personnages principaux des Actes des Apôtres (au début) sont les Douze, Pierre en tête. Ils ont comme fonction principale la prière et le service de la Parole. Pour résoudre le conflit entre hellénistes et hébraïsants qui porte sur les veuves, les Douze nomment Sept diacres, pour servir aux tables. C’est sans doute la forme la plus ancienne de diaconie chrétienne. Les Douze délèguent aux Sept une partie de leur travail pour se consacrer davantage à la prière et la Parole. Étienne est l’un des Sept.

Étienne est décrit comme un homme rempli d’Esprit saint et de sagesse, et aussi plein de foi. C’est un homme animé de ferveur religieuse à une époque où le mouvement chrétien est en pleine expansion.

Étienne est un personnage très exposé, car il est un témoin passionné et brillant. C’est pour cela qu’il est pris à parti par un groupe de Juifs issus de la synagogue des Affranchis.

Ne parvenant pas à contrer Étienne en débattant avec lui, ces Juifs en viennent à convoquer de faux témoins pour l’accuser. Étienne est accusé de vouloir changer la loi de Moïse et d’annoncer la destruction du Temple. C’est alors qu’Étienne est présenté devant le Grand Prêtre.

Devant le Grand Prêtre, le plaidoyer d’Étienne est une véritable confession de foi juive. Elle met l’accent sur le fait que le peuple d’Israël est rétif, dès l’origine, aux prophètes, ce qui explique que sont qui se situent dans cette filiation n’aient pas non plus reconnu Jésus. L’accusation est forte. Étienne remet aussi en question la notion de lieu sacré de la foi juive.

Le plaidoyer d’Étienne est irréprochable, car il contient une grande quantité de citations précises des Écritures. Il est cependant inacceptable pour ses accusateurs.

Au paroxysme de la violence de son discours, Étienne voit Jésus à la droite de Dieu. Cela apparaît comme un blasphème avéré pour ses accusateurs. Étienne est condamné à la lapidation. Jusqu’au moment ultime, Étienne confesse sa foi en Jésus.

Étienne aurait-il pu se sauver de cette mort lamentable sous les pierres ?

S’il avait reconnu le fanatisme de ses accusateurs, s’il avait évalué la violence de leur passion religieuse, peut-être aurait-il pu en réchapper.

Mais non, s’il en a été ainsi, c’est que psychologiquement, Étienne était poussé à agir de cette manière, à témoigner de sa foi de Jésus-Christ jusqu’à la mort. Il ne nous reste qu’à imaginer le contexte qui a amené des croyants comme Étienne à embrasser la foi de Jésus.

D’autre part, ce qui est décrit dans le texte des violences faites à Étienne entre en résonance avec des faits de l’actualité récente : le dernier communiqué du Conseil Œcuménique des Églises sur la situation des chrétiens aux Philippines peut nous offrir un tel exemple, pris entre des centaines. Il s’agit du témoignage d’une mère dont le fils subit la pression de soldats islamistes. Ces soldats, comme dans notre récit des Actes des Apôtres, ont recours au mensonge, au faux témoignage pour exercer leur pression sur les jeunes chrétiens. Le mère de ce garçon est bouleversée, car elle voit son fils sombrer dans la violence.

Cela se passe à l’étranger. Qu’en est-il de la violence religieuse chez nous, en France ? Nous semblons relativement protégés de cela, abrités sous un parapluie politique. Nous vivons sous un régime de tolérance religieuse. Il y a cependant un prix à payer pour cette tolérance, c’est celui de l’indifférence envers les religions. Notre foi n’est plus, pour beaucoup, que l’expression d’une préférence personnelle, un choix, une option. Or, nous savons qu’elle est bien plus que cela pour nous.

Nous, protestants, gardons puissamment en mémoire l’époque des persécutions, l’époque du Désert, et le dur combat mené par les ancêtres pour vivre légitimement en France, dans la tolérance. Ce témoignage est précieux.

Frères et sœurs,

Nous avons lu le récit d’Étienne avec cette idée que son témoignage nous montre que dans notre foi, c’est notre vie entière qui se joue.

Le martyr d’Étienne s’est déroulé sous nos yeux. Au nom de Jésus, Étienne a subi les violences d’un autre clan. Il est mort sous les pierres.

Ce témoignage est poignant à lire. Nous voyons que ce qu’il renferme est un phénomène encore – et probablement pour toujours – attaché à l’humanité, celui du fanatisme, celui de la violence religieuse, car, qu’on le veuille ou non, la foi touche à nos préoccupations ultimes. L’homme la défend parfois avec violence et cruauté.

La paix est pour nous une valeur précieuse. Elle est aussi très fragile.

En Étienne, nous avons une figure de foi et de courage qui nous inspire.

Avec cet encouragement, en investissant toute notre force pour nous opposer à la violence, nous voulons vivre d’une foi qui nous fait dire, au moment ultime « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » !

Amen.

Actes 2, 1-13 – Pentecôte – « le buisson de noisetier … »

dimanche 19 mai 2013, par le pasteur François Clavairoly – Culte télévisé

 

Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu. Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s’en posa sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit saint et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’énoncer.
Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem. Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. 7Etonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée, de Cappadoce, du Pont, d’Asie, de Phrygie, de Pamphylie, d’Egypte, de Libye cyrénaïque, citoyens romains, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons dire dans notre langue les œuvres grandioses de Dieu ! Tous étaient stupéfaits et perplexes ; ils se disaient les uns aux autres : Qu’est-ce que cela veut dire ? Mais d’autres se moquaient en disant : Ils sont pleins de vin doux !

Chers amis,

Bandolo moussango mou bena bigno ! Yooo nopot kiivaanok mindinkinèt ! Yeo leo bun, Anyong haseyo ! Bonjour à tous !

Le récit de l’événement de Pentecôte attire mon attention sur ce point particulier que tous ceux qui se trouvent dans la ville « entendent parler des merveilles de Dieu dans leur langue maternelle ».

Je me suis demandé ce que pouvait bien signifier cette insistance du texte sur le fait que chacun entende parler « dans sa langue ».
Et je me suis réjoui de comprendre que c’était « chacun » des témoins qui était ici pris en compte dans sa « singularité », que chacun était vraiment pris au sérieux par celui qui est à l’origine de l’événement.
Certes, il devait y avoir du monde à Jérusalem, puisque le pèlerinage de Pentecôte réunissait des foules, et l’on cite dans le texte un nombre impressionnant de nationalités (même s’il y manque la coréenne, la française, la hongroise ou la camerounaise).
Mais ici « chacun », quelle que soit sa nationalité, s’est trouvé en quelque sorte « honoré » d’une attention particulière car chacun a reçu personnellement un message, car chacun a entendu parler « dans sa langue », des merveilles de Dieu.

Pentecôte est donc, je crois, cette grâce étonnante d’un événement de langage où chacun est « considéré », au point que c’est au plus intime de soi que résonne une parole.

Pentecôte dit exactement la façon dont l’évangile est adressé et reçu :
Non pas imposé à des masses anonymes, par un langage unique, défiguré ou traduit dans le patois du dogme ou de la morale qui voudrait s’imposer à tous, quelle que soient les situations. Mais reçu par chacun dans la singularité de son parcours humain.
Lorsqu’ à Pentecôte Dieu prend langue avec les personnes réunies dans la ville, il fait appel à leur intelligence, à leur langage, et quiconque peut donc être touché par lui.

Cette prise au sérieux de la diversité des langages est riche d’enseignements : tout d’abord, elle salue la richesse de ce monde qui est fait de relations entre des êtres différents.
Elle rappelle aussi que l’initiative des Réformateurs du XVIè siècle, tellement évidente aujourd’hui mais parfois tellement combattue, et qui consistait précisément à traduire les textes bibliques et leur message dans les langues des différents pays, s’inscrivait bien dans cette compréhension de l’évangile pour tous et pour chacun.

Cette prise en compte de la diversité des langages et des cultures, nous rappelle enfin et surtout que l’Eglise n’est pas tant le résultat d’un processus implacable menant vers « un » seul type institutionnel spécifique et uniforme, même si en occident une partie de l’Eglise s’est construite ainsi, que le fruit d’un événement de l’Esprit.
Un événement inattendu et marqué du double signe de la diversité des langages et de la singularité de chaque croyant.
Un événement assumant à la fois l’universalité d’une promesse adressée à tous et en même temps l’intelligence de chacune des situations humaines.

Cette compréhension qui naît de Pentecôte oriente alors mes pensées vers une image de l’Eglise qui ne serait plus du tout celle, même si elle est bien connue, d’un bel arbre, vous savez.
Un arbre dont le tronc, celui du chêne, (ne lésinons pas !), représenterait l’Eglise unique ; l’Eglise sur laquelle, comme par accident, même si cela lui est naturel, pousseraient malgré tout, des branches apparaissant au fur et à mesure de l’histoire :
Des branches coptes ou arméniennes, et puis plus tard orthodoxes, et encore plus tard des branches luthériennes ou réformées qui d’ailleurs s’entremêlent en ce moment, des baptistes, et puis des évangéliques et enfin, tout en haut, en un feuillage touffu, des jeunes pousses charismatiques, pentecôtistes et même néo-pentecôtistes, ici et là, toutes dépendantes du même tronc…

Mais cette image du bel arbre au tronc unique n’est-elle pas remise en question par cet événement qu’est la Pentecôte ? Un événement qui nous fait comprendre que dès l’origine, une « multiplicité » de témoignages de « plusieurs » chrétiens, dont on ne sait s’ils sont douze, ou bien plus encore, représentent la diversité programmatique des premiers christianismes, et vont disséminer le message et le culte dans les cultures environnantes ?
Et ne faudrait-il pas alors plutôt substituer à cette image d’un seul tronc, celle d’un « buissonnement », celle d’un buissonnement d’arbres, comme un buisson -non pas un buisson ardent, n’exagérons rien- mais un buisson de noisetiers par exemple, dont chaque tige, chaque tronc plonge dans le riche terreau de la Parole de Dieu, pour porter mille fruits différents ?
Ainsi pourrait-on faire droit à cette pluralité chrétienne, non pas en la constatant comme à contre coeur au long de l’histoire ni même en la regrettant, mais en la revendiquant comme étant bel et bien d’origine.

Ainsi pourrait-on comprendre enfin que la spiritualité pentecôtiste, par exemple, ne date pas du XXème siècle ni n’est américaine mais se trouve déjà présente aux premiers temps de l’Eglise.
Ainsi pourrait-on affirmer, comme je le crois profondément, que la Réforme n’est pas un accident de l’histoire mais une réalité enracinée dans la Parole depuis toujours, longtemps enfouie, inconnue ou cachée comme il en est de ces rivières souterraines qui jaillissent un jour alors qu’on les savaient présentes et vives.
Ainsi pourrait-on comprendre l’Eglise comme un buisson, un bosquet, un bouquet d’arbres, dont il faut se demander sérieusement comment il se fait que leurs branches, leurs fleurs et leurs fruits ne se rencontrent pas encore en pleine communion pour offrir au monde toute leur beauté.
Faudra-t-il en effet combien de siècles encore, après un demi-millénaire de protestantisme pour que la reconnaissance de nos Eglises séparées soit enfin réciproque, en un buissonnement oecuménique et heureux qui témoignerait des merveilles de Dieu dans une diversité assumée et réconciliée ? Combien de siècles encore faudra-t-il attendre ?

Mais je voudrais poursuivre sur l’évocation de cette diversité de nos langues maternelles pour rappeler ici que les merveilles de Dieu qu’elles proclament sont de des réalités qui touchent aussi nos cœurs au plus profond de nous-mêmes.
Et ces merveilles sont l’amour, la joie, la liberté de conscience, la persévérance et l’espérance, fruits de l’Esprit.
Car le message dont parle l’évangile est celui-ci :
« Il vient parmi nous », il est présent comme un feu, auprès de nos vies blessées et fragiles, auprès de nos corps fatigués, vieillis et infirmes, il vient sécher nos larmes intérieures et consoler nos blessures secrètes et connues de nous seuls, il vient même vers nos Eglises imparfaites et infidèles, il se tient encore, mystérieux visiteur, près de nos responsables, de nos élus, de nos magistrats, nos enseignants, nos chercheurs, nos entrepreneurs, et nos politiques qui agissent et prennent de la peine, il vient auprès des plus petits et de ceux qu’on ne voit même plus, ici et au loin :

« Il vient. » Et Il nous donne du souffle. Il fait vivre en nous « et pour d’autres que nous » le bonheur d’être chrétien. Oui, Il vient, et chacun quel qu’il soit, peut l’entendre dans sa langue maternelle, s’il prête l’oreille, et c’est l’Esprit de notre Seigneur Jésus-Christ qui souffle et murmure sur chacune et chacun de vous une grâce et un pardon, écoutez-le, et accueillez-le,

Amen

Actes 2, 1-11 – « Pentecôte, où l’explosion du langage »

dimanche 12 juin 2011 – Culte de Pentecôte, par François Clavairoly

 

2 1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, les croyants étaient réunis tous ensemble au même endroit. 2 Tout à coup, un bruit vint du ciel, comme si un vent violent se mettait à souffler, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. 3 Ils virent alors apparaître des langues pareilles à des flammes de feu ; elles se séparèrent et elles se posèrent une à une sur chacun d’eux. 4 Ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’exprimer.

5 A Jérusalem vivaient des Juifs pieux, venus de tous les pays du monde. 6 Quand ce bruit se fit entendre, ils s’assemblèrent en foule. Ils étaient tous profondément surpris, car chacun d’eux entendait les croyants parler dans sa propre langue. 7 Ils étaient remplis d’étonnement et d’admiration, et disaient : « Ces gens qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? 8 Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende parler dans sa langue maternelle ? 9 Parmi nous, il y en a qui viennent du pays des Parthes, de Médie et d’Élam. Il y a des habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et de la province d’Asie, 10 de Phrygie et de Pamphylie, d’Égypte et de la région de Cyrène, en Libye ; il y en a qui sont venus de Rome, 11 de Crète et d’Arabie ; certains sont nés Juifs, et d’autres se sont convertis à la religion juive. Et pourtant nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes oeuvres de Dieu ! » 12 Ils étaient tous remplis d’étonnement et ne savaient plus que penser ; ils se disaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cela signifie ? » 13 Mais d’autres se moquaient des croyants en disant : « Ils sont complètement ivres ! »

Frères et soeurs, chers amis,

Pentecôte est une fête juive avant que d’être chrétienne. Elle est commémoration du don de la Loi au Sinaï et rappel de l’alliance avec Dieu. A cette occasion, les juifs de la diaspora venaient en pèlerinage à Jérusalem. C’est la raison pour laquelle le récit du livre des Actes qui relate cet événement en mettant en scène les disciples réunis en prière, rappelle combien il avait dans la capitale de très nombreux juifs issus de tous les pays environnants.

L’Esprit saint a donc bien choisi son jour pour que la communication soit la plus réussie possible et touche le plus grand nombre de personnes, en un même lieu. Et pour que le message passe. Pour que le dialogue ainsi instauré concerne la multitude.

S’il fallait maintenant nous redire les uns aux autres ce qu’est l’Eglise qui, pour sa part, célèbre la Pentecôte, comme elle le fait aujourd’hui dans le monde entier, nous pourrions affirmer sans conteste qu’elle est l’assemblée innombrable, visible et invisible, mystérieusement réunie par l’Esprit saint, de pèlerins du monde entier, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu sur cette terre, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu par la prière, la louange, le chant, la confession de foi, la lecture et l’écoute, c’est à dire qui entre à son tour en dialogue avec lui.

L’Eglise est l’assemblée des croyants qui, se parlant les uns aux autres, entrent en dialogue avec Dieu parce qu’il en a pris, ce jour, l’initiative.

L’Eglise est le lieu privilégié d’un dialogue où le langage humain rencontre le langage de Dieu, elle est le lieu d’une communication qui devient communion.

Et parmi les fêtes liturgiques par lesquelles elle célèbre cette rencontre dans le langage, la fe de pentecôte est sans doute la plus emblématique.

Elle est explosion du langage.

Déjà, le terme d’Eglise renvoie par son étymologie même à la notion de vocation ou d’appel, vocation adressée à chacune et chacun, appel reçu et accepté par celui ou par celle qui répond et qui entre dans une confiance imprenable.

Mais l’Eglise, ecclesia, assemblée de celles et ceux qui sont appelés, va aussi se trouver envoyée au dehors pour le témoignage, c’est-à-dire qu’elle va devoir adresser à son tour, dans le langage de la foi, l’appel reçu de Dieu à d’autres qu’à elle-même.

Et elle va transmettre ce témoignage à travers le monde dans la mission, dans l’annonce du pardon et de la grâce, dans l’oeuvre de réconciliation, partout où cela est possible, dans le geste de bénédiction et dans toutes choses qui sont de l’ordre du langage de la foi et de la reconnaissance.

L’Eglise est elle-même, si nous pouvons nous exprimer ainsi, effet de langage pour le monde.

Un effet de langage qui déploie pour toute l’humanité et pour chacun en particulier, la parole de Dieu jadis adressée à Abraham, à Moïse, à David et à tous ceux qui nous ont précédés.

Et dans cette perspective, l’Esprit saint, autrement dit l’expression tangible de l’initiative de Dieu sur nos vies, donne sens à nos existences, donne sens à nos paroles et aux mots qu’il nous faut prononcer pour que d’autres que nous entendent le message et comprennent de quoi il s’agit.

Mais de quoi s’agit-il précisément ?

Il s’agit de « proclamer les merveilles de Dieu » ! Il s’agit de reconnaître que Dieu à fait pour nous de grandes choses, qu’il nous a acceptés tels que nous sommes, qu’il nous a accueillis dans son amour et dans sa grâce, et qu’ainsi, il nous a libérés de toutes nos tentations de nous justifier nous-mêmes ou de prouver aux autres notre grande importance.

Reconnaître qu’il donne et renouvelle chaque jour la grâce de la vie, qu’il donne sens à nos existences et qu’il donne la joie, y compris dans le temps de l’épreuve et de la souffrance, une joie profonde et complète que rien ne saurait submerger.

Ensuite, « proclamer les merveilles » de Dieu revient à reconnaître que chacun peut être touché, concerné, bouleversé. Non pas seulement celui qui a la foi -celui du sérail, du dedans, de l’Eglise- mais celui qui cherche la foi et qui s’interroge, celui qui se tient au dehors ou sur le seuil et qui attend.

Et enfin, c’est attester que ce langage de Dieu qui s’adresse à nous, chacun, quel qu’il soit, peut le recevoir, l’entendre et le comprendre car Dieu parle à notre coeur, dans notre coeur…car Dieu qui parle, comme l’écrit l’auteur du récit du livre des Actes, parle notre langue maternelle. Il parle, dit le texte grec, « le dialecte dans lequel nous sommes nés »…

Et j’aimerais m’arrêter quelques instants sur cette idée que Dieu s’adresse à nous dans notre langue maternelle. J’aimerais insister sur ce point pour relever qu’ainsi Dieu se fait proche, très proche, qu’il se tient à notre portée, qu’il se met à notre portée, qu’il nous porte…qu’il nous enfante comme une mère porte son enfant et le met au monde et lui parle, et que par lui nous apprenons le langage même de la vie.

La langue maternelle peut être ici comprise comme métaphore de l’enfantement spirituel auquel nous sommes appelés, un enfantement se prolongeant par le balbutiement qui est le nôtre, avec Dieu, à travers les premiers mots de la foi –merci, pardon, amen…- à travers le b a ba de la reconnaissance, et par l’éclat de rire, enfin, tel celui de l’enfant avec sa mère, où explose la joie de l’amour et de la confiance.

Et peu importe si certains, autour de nous, s’interrogent et se moquent. Peu importe si l’on nous dit que nous sommes « enfantins », pleins de vin doux ou un peu fous. Cet apprentissage de la proximité de Dieu dans notre langue maternelle nous assure que tant que nous saurons parler, tant que nous connaîtrons ce langage qui est à la fois le nôtre et le sien, nous serons en communion avec lui. Car s’il parle, s’il nous parle, c’est au plus intime de nos vies, au plus singulier de nos existences fragiles, au plus secret de notre coeur, et s’il nous comprend, s’il nous accueille, nous aussi nous l’entendons et le recevons, nous aussi nous l’accueillons, en une secrète communion.

La Sainte cène que nous allons célébrer lors du culte manifestera, pour sa part, et publiquement, ce lien de communion intime que crée le langage de Dieu, un langage merveilleux et polyphonique :

- Le langage de l’écriture tout d’abord. Et c’est la bible que nous lisons ensemble, autrement dit l’Ecriture qu’il nous est donné de découvrir sans cesse, un écrit que nous lisons et où nous écoutons la parole que Dieu nous adresse. En effet « lire, c’est écouter » dit le philosophe [1].

- Le langage de la parole, ensuite. Et c’est la prédication que nous nous adressons les uns aux autres, dimanche après dimanche, et que nous méditons.

- Le langage du signe, enfin, avec le signe du pain et du vin de ce repas de fête. Quelques morceaux seulement et quelques gouttes dans une coupe, mais le pain et le vin qui désignent de loin le royaume qui vient et le festin qui l’accompagne.

Pentecôte est fête du langage, fête des langages et des langues des humains sur la terre, promesse d’une immense et commune louange des merveilles de Dieu.

Fête universelle et particulière tout à la fois, de sorte que chacun trouve sa place, se trouve à sa place, accueilli, reconnu, gratifié, et honoré dans son inaliénable humanité.

Pentecôte est alors fête de la reconnaissance du prix incommensurable que Dieu attache à chacune de nos vies. Et pour nous le dire et nous ne redire, pour nous le communiquer, pour nous l’indiquer, il pose sur chacune d’elles, sur chacune de nos vies, un signe de sa présence : Par ce langage, par cette langue, cette fameuse « langue de feu » de pentecôte, par ce signe, il signe nos existences de son amour indéfectible.

Allez maintenant !

Allez, et là où l’existence de quiconque est bafouée, là où l’homme est méprisé, rejeté, humilié, là où il ’a plus de place là où il n’a plus de place, annoncez sans relâche, avec audace, dans le langage de la foi que chacun comprendra, soyez-en assurés, la grâce et le pardon, la réhabilitation et la réconciliation, la joie et la flamme jamais éteintes de l’amour de Dieu pour le monde, et fêtez, comme à la pentecôte d’Israël et avec l’Eglise universelle, l’alliance de Dieu avec l’humanité, et sa Loi à jamais inscrite dans nos coeurs,

Amen

[1] Cf. paul Ricoeur, Nommer Dieu, in Lectures 3, p280 ss, Seuil, Paris, 2006

Actes 2 v1-11 – « Des esclaves qui deviennent prophètes, signes de contestation et d’espérance »

Dimanche 4 juin 2006 (Pentecôte) – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

La pentecôte est la fête de l’Eglise rassemblée et de l’Eglise dispersée. Elle est la fête d’un peuple qui célèbre ensemble, et la fête que chacun ressent dans son cœur ici et maintenant. Elle est à l’origine d’un « vivre ensemble » dès la première communauté chrétienne, et en même temps la reconnaissance de la singularité de chaque être humain appelé par son nom. Et en ce sens Pentecôte est la fête de tous et de chacun en particulier ; elle exprime un collectif et se vit au plus profond de soi-même. Elle dit la communion des êtres et aussi la singularité de chacun d’eux.

Cinquante jours après pâques qui est l’événement de la résurrection, elle est le moment de la création de l’Eglise, non pas le bâtiment ni l’institution ou la hiérarchie, mais l’assemblée d’hommes et de femmes dignes, debout et confessants. Une création par le souffle de l’Esprit, par le feu de Dieu et par la parole du ressuscité.

Au moment où certains pourraient se laisser aller à dire que l’Evangile n’est que du vent, le souffle de l’Esprit fouette nos visages. Il exalte nos chants et nos cœurs ; alors que d’autres s’imaginent qu’il n’y a au fond de nous qu’une petite flamme vacillante, le feu de Dieu brûle nos lèvres et nous fait témoigner sur la terre entière. Et alors que d’autres encore peuvent faire le reproche à l’Eglise d’être sans parole, elle annonce les merveilles de Dieu ! L’Eglise, qui est-elle sinon chacun de nous et tous ensemble réunis ce matin ?

Vous aurez remarqué à cet égard, à l’écoute du récit du livre des Actes des Apôtres, la récurrence de ces mots « tous » et « chacun », et leurs liens entre eux, inextricables : « Tous ensemble ils étaient réunis en un même lieu », « Dans toute la maison un bruit se fit entendre », « Sur chacun d’eux se posa une flamme », « Tous furent remplis du Saint Esprit », « De toutes les nations venaient les juifs », « Tous furent surpris », « Mais chacun d’eux entendait parler dans sa propre langue », « Tous galiléens… », « Tous stupéfaits… ». La présence certainement pas aléatoire de ces mots et de leur agencement exprime simplement ce qu’est l’Eglise : un « nous » et un « je », un ensemble et des singularités, une communion et des êtres irremplaçables. Comme notre Eglise même, portant le nom commun de paroisse ou d’Eglise réformée du Saint Esprit, et comme chacun de nous portant un nom propre et unique, tel Eliott, Maxine ou Baïkal [1] : un nom unique pour une personne unique. A l’image de ce qui se joue dans le récit de la tour de Babel, où le terrible projet des hommes voulant se rendre maîtres du monde et se faire par eux-mêmes un nom, projet qui consistait à bâtir une ville pour tous, à parler une seule et même langue en une cité finalement rendue totale, totalitaire et peuplée d’une foule anonyme [2], et où Dieu intervient, heureusement, de façon salutaire, la pentecôte érige, là encore, la communion entre les êtres par le fait même de la reconnaissance de leur diversité, de leur dignité et de leur singularité [3] . Dans cette perspective, pentecôte a véritablement quelque chose à voir avec la réalité de notre monde dans lequel elle se trouve célébrée : Pentecôte peut être reçue et comprise, en effet, comme la mise en œuvre liturgique, humble et persévérante, d’un signe de contestation et d’espérance. Un signe de contestation de toutes les forces qui, précisément, déshumanisent, qui altèrent la diversité et bafouent la dignité des êtres, qui mettent en cause leur unicité et leur singularité irréductible ; contestation de tous les esclavages et de tous les projets qui mettent en danger la liberté de parole et le langage des hommes. Et espérance de toutes les libérations. Nous retrouvons, en affirmant ces choses, le sens de la pentecôte comme fête juive, fête du don de la Loi de Moïse au Sinaï, mais un loi qui libère : après la libération de l’esclavage en Egypte, un peuple, en effet, se constitue enfin en tribus, en clans et en familles, avec des noms et une identité particulière d’hommes et de femmes libres et libérés pour servir. Un peuple recevant la Loi de Moïse comme parole de vie et comme chemin à suivre [4], pour traverser le désert, symbole des épreuves de la vie.

Pentecôte est tout cela à la fois ! Elle est la fête de l’événement qui constitue des hommes et des femmes en un peuple pour le mettre en marche, au service de la dignité humaine et pour la célébration de la gloire de Dieu. Signe de contestation de tous les esclavages et signe d’espérance pour ceux qui sont enchaînés, d’une façon ou d’une autre, elle est le temps de la première prise de parole publique de l’Eglise, le temps de la première prédication, de la première audace où les disciples devenus apôtres racontent dans le langage des hommes toutes les merveilles de Dieu. Non pas celles de César, non pas la louange de l’empereur, mais les merveilles de Dieu. Cette prédication, arrimée à la tradition d’Israël, cite en tout premier lieu les mots extraordinaires du prophète Osée, faisant référence à cette libération : « Oui, sur mes esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit, et ils parleront en prophètes ! Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » Pentecôte est le jour où les esclaves deviennent prophètes, où le salut est offert à celui qui a le courage de dire qu’il croit en Dieu, et en Jésus-Christ mort et ressuscité. C’est le jour, notre jour, où de l’anonymat l’homme passe à la confession de la foi personnelle, où de la soumission il passe à la liberté, où de la mort il passe à la vie, comme le signifie ce geste étonnant qu’est le baptême : passer de la mort à la vie, par la figuration symbolique de la noyade, au moyen de quelques gouttes d’eau versées sur le front, et attester de la manifestation de la vie, par la sortie de l’eau, comme Israël sortant des eaux de la Mer rouge, libéré, vivant et victorieux. Et comme le peuple qui se trouve appelé à traverser les épreuves de la vie, le désert, la faim, la guerre et le doute, arrive enfin à la terre promise, le baptisé, lui aussi esclave devenu prophète, libéré pour servir Dieu et son prochain, est convoqué pour vivre sa vie dans l’espérance du royaume.

Pentecôte est encore tout cela : La mise en route d’un peuple, la reconnaissance de chacun de ses membres en particulier, la contestation des forces qui déshumanisent et qui rendent esclaves, et l’espérance du royaume.

Certes, il est courant de désigner pentecôte comme l’événement inaugural de l’Eglise. Il ne faudra pas oublier, cependant, que cette inauguration ouvre sur un témoignage très particulier : le témoignage d’un peuple dont l’existence même signifie cette contestation et cette espérance, dans ses liturgies, dans ses paroles et dans ses « actes »…comme le relate le Livre des « Actes » des Apôtres :

Une Eglise où tous sont appelés, et où chacun, comme l’écrit la liturgie de notre Eglise, aura sa place toujours marquée,

! אָמֵ

[1] Noms des trois personnes baptisées ce jour.

[2] Le texte de Genèse 11 est le récit d’une bénédiction de Dieu qui réalise pour les hommes qui en sont incapables, la possibilité de la reconnaissance de l’altérité, par la création des langages et l’apprentissage de la rencontre de l’autre, dans une diversité à découvrir et une histoire à vivre et à recevoir comme une grâce.

[3] « Chacun entendait parler dans sa langue » : tout le contraire, ici, et grâce à Dieu, de la pensée unique. Et toutes les possibilités offertes de communiquer dans l’espace ainsi créé, dans cet écart entre les hommes constitué par le langage humain qui est fait de la parole, de toutes ses traductions et de toutes ses interprétations infinies que sont la parabole, le conte, le mythe, l’allégorie, la narration, le songe, le raisonnement, la poésie, la philosophie, le chant, la mathématique, le théâtre, la logique, le dialogue, le roman, la lettre, la prédication, le discours politique, la déclaration d’amour, la langue de bois, le discours humoristique, la lamentation, le psaume, le discours juridique, administratif, théologique, etc…

[4] Le terme hébraïque de loi peut se traduire aussi par « voie » ou « chemin à suivre »…