Marc 1, 12-15 « Maintenant, faire silence, accueillir la Puissance »

Dimanche 9 mars 2014, 1er dimanche de Carême, par le Pasteur Didier Crouzet

 

Aussitôt l’Esprit poussa Jésus dans le désert. Il passa dans le désert quarante jours, tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient.

Après que Jean eut été livré, Jésus alla dans la Galilée ; il prêchait la bonne nouvelle de Dieu et disait : Le temps est accompli et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle.

Le Carême a commencé mercredi dernier. Il s’achèvera le samedi Saint au soir, veille de Pâques. Le mot « carême » dérive d’un mot latin qui signifie « quarante ». En effet, il dure quarante jours sans compter les dimanches, en référence aux quarante années passées au Sinaï par le peuple d’Israël et les quarante jours passés par le Christ au désert entre son baptême et le début de sa vie publique. C’est pourquoi le texte de l’Evangile de ce matin débute avec cet épisode.

40 jours, donc, pour se préparer à Pâques. C’est du moins ce que la tradition chrétienne a retenu. Depuis le 4ème siècle où il a été institué, le Carême constitue un temps de pénitence, de purification du coeur, de jeûne. A l’époque les fidèles ne prenaient qu’un seul repas par jour, le soir, sans viande, ni œuf, ni laitage, ni vin. Aujourd’hui, l’Eglise orthodoxe préconise toujours de s’abstenir de ces aliments pendant le Carême, et l’Eglise catholique recommande de jeûner le mercredi des cendres et le vendredi Saint. Ce jeûne a pour but de donner faim et soif de Dieu et de sa Parole.

Mais justement, que dit-elle, cette Parole que nous avons entendue pour ce premier dimanche de Carême ? Elle nous livre la toute première prédication de Jésus. Elle tient en deux phrases et quatre propositions : « Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché », « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ». Examinons-les de plus près. Elles nous permettront de réfléchir au sens du Carême et d’en redécouvrir la pertinence évangélique.

1. Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché. Le temps dont il est question ici n’évoque pas une durée mais un moment précis. Il ne s’agit pas du temps en général, mais d’un moment particulier : un temps opportun, le « bon moment ». C’est le moment où après avoir roulé plusieurs kilomètres derrière un camion, je choisis de le dépasser. C’est le moment où après s’être préparé de long mois pour la course, le coureur jaillit des starting-blocks. C’est le moment où après avoir mûrement réfléchi d’arrêter de fumer, le fumeur jette sa dernière cigarette. Par rapport au temps qui s’écoule, au temps passé, au temps à venir, le temps dont parle Jésus est un instant précis. Nos traductions traduisent d’ailleurs tantôt par « temps » tantôt par « moment ». L’une traduit même : « l’heure où tout se joue est venue ».

J’aime beaucoup cette traduction, car elle marque bien l’importance du moment. C’est maintenant qu’il se passe quelque chose. C’est maintenant qu’il faut être attentif. Après les 40 jours de Jésus au désert, l’Histoire s’arrête. Une cassure s’opère dans le déroulé du temps. Maintenant. Mais maintenant, quoi ? Que se passe-t-il ? Eh bien maintenant le Règne de Dieu s’est approché. Le Règne de Dieu, c’est à dire Dieu lui-même. Dieu est là, tout proche. Il n’est plus au ciel où les prières le placent si souvent, il n’est pas enfermé dans un sanctuaire. Il ne se tient pas dans les pages d’un livre. Il est là, à portée de main, à portée de voix. La première phrase de la première prédication de Jésus nous place devant un événement unique : Dieu vient à notre rencontre, et c’est maintenant.

Oui, c’est maintenant. Tout de suite. Et c’est tout le contraire de la manière dont le Carême est communément présenté. En effet, la tradition fait du Carême une chronologie où le croyant cherche jour après jour à progresser sur le chemin de la foi. L’accent est mis sur la pénitence, qui implique un regard en arrière, et sur la préparation à Pâques qui projette vers l’avenir. Les sites web qui proposent de vivre le Carême par internet, incitent les internautes à faire des efforts pour renouveler leur vie spirituelle. Tel site envoie chaque jour aux internautes une méditation et un conseil et même une bonne résolution à observer qui leur permet de cumuler des points et de mesurer leur progression vers Pâques. Tel autre met à leur disposition un « coach de Carême » pour les aider à avancer. Et pourquoi pas après tout ? On ne peut que se réjouir que des croyants veuillent approfondir leur vie chrétienne. Mais ce faisant, ils risquent de passer à côté de ce qui fait l’essence même de l’Evangile : une rupture dans le temps qui s’opère maintenant. A trop rester dans le fil de leur histoire, à trop regarder en arrière et en avant, à force de se demander où était Dieu dans leur vie et comment ils pourront le rejoindre, ils risquent d’oublier qu’aujourd’hui, Dieu s’approche, qu’aujourd’hui Dieu les rejoint. C’est maintenant qu’il faut l’accueillir. C’est l’appel que Jésus nous lance : « convertissez-vous et croyez à l’Evangile ».

2. Convertissez-vous et croyez à l’Evangile. Mais de quel Evangile s’agit-il ? Marc précise : « Jésus proclamait l’Evangile de Dieu ». Mais au tout début de son livre, il écrit : « Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ ». Et son livre est connu sous le nom de « Evangile selon Marc ». Alors, qu’est-ce que l’Evangile ? Qu’est-ce que la Bonne Nouvelle ? Est-ce la personne de Jésus ? Est-ce son message, ses miracles ? Est-ce l’interprétation que Marc en fait ? Comment se convertir si on ne sait pas à quoi ? Jésus nous demande de croire à l’Evangile, et nous n’en connaissons pas le contenu ! Jésus vient de nous dire que le Règne de Dieu s’est approché, il nous demande de nous tourner vers ce Règne, et on ne sait pas à quoi il ressemble ! Il est déjà là ou pas encore ? Et c’est dans ce flou qu’il dit : « c’est maintenant, aujourd’hui, qu’il faut vous convertir et croire ».

Ces questions peuvent paraître un peu artificielles, car nous connaissons la suite de l’histoire. Nous pourrions donner du contenu à l’Evangile : pardon, amour, grâce, justice. Nous avons bien quelque idée sur ce qu’est le Règne de Dieu : un monde de paix, de fraternité, de partage. Et j’avoue qu’en préparant cette prédication, j’ai été tenté d’étoffer un peu ces quelques paroles de Jésus et de développer plus concrètement ces mots « Evangile » et « Règne de Dieu ». Et puis j’ai résisté. J’ai résisté, parce que si Jésus n’en dit pas plus alors même que c’est sa première prédication, il doit y avoir une raison.

Et la raison la voici : l’Evangile, la Bonne Nouvelle n’est pas d’abord une affaire de mots, d’idées, de concepts, mais une puissance, un bouleversement qui fait irruption dans l’Histoire. Après Jésus, le monde a changé. Plus rien ne sera jamais comme avant. De nouvelles perspectives s’ouvrent. C’est cela que Jésus veut dire lorsqu’il annonce : « Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché ». Mais pour Jésus, l’Histoire ne s’écrit pas avec un grand H. L’Histoire, c’est la vie quotidienne des gens qu’il rencontre. Voilà pourquoi il ajoute : « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ». Cette puissance, c’est dans la vie des gens qu’elle fait irruption. C’est leur vie qu’elle change. La seule question est donc : « Croyez-vous que la puissance de Dieu peut changer votre vie ? Acceptez-vous de vous convertir, c’est à dire de vous tourner vers ce Dieu qui vient vers vous ? »

Je sens pourtant que nous résistons encore. Nous voudrions en savoir plus. Nous hésitons à nous engager sur une simple phrase. Comment recevrons-nous cette puissance ? Elle changera quoi en fait ? Et qu’est-ce qu’il faut faire pour se convertir ? Nous avons de la peine à faire confiance à ces paroles de Jésus. C’est un peu comme s’il nous demandait de nous jeter à l’eau sans savoir nager. C’est difficile.

Car nous voudrions bien pouvoir définir l’Evangile et le Royaume de Dieu. Nous aimerions en savoir un peu plus sur Dieu, sur la foi. Ce serait tellement rassurant de pouvoir mettre des mots sur ces réalités compliquées. Ce serait tellement confortable si l’on avait un catéchisme avec questions-réponses qu’il suffirait d’apprendre par cœur. Je me souviens de ces personnes qui découvraient le protestantisme et qui me demandaient « qu’est-ce qu’il faut croire pour être protestant ? », comme s’il y avait des conditions à remplir. Et cet autre qui faisait le tour des différents responsables religieux de la ville, avec une liste de questions, pour déterminer quelle religion il allait choisir. Je le vois encore devant moi avec ses questions et les cases qu’il cochait ou pas en fonction de ce que je lui disais. Oui, ce serait tellement plus confortable de cocher les cases d’un questionnaire pour savoir si on est « dans les clous ». Ce serait tellement plus simple de savoir précisément ce qu’il faut faire et ne pas faire, croire et ne pas croire.
Nous aimerions tant savoir une fois pour toutes – tentation suprême !- ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, ce qui est bien et ce qui est mal, comme Adam et Eve au jardin d’Eden.

Oui, mais voilà. Jésus n’en dit rien. Il nous indique ainsi que l’Evangile échappe à toute formulation. Il ne rentre dans aucun cadre. Il est impossible d’en faire un système, une dogmatique. Il n’est ni un ensemble de doctrines, ni un catalogue de consignes, ni un manuel de savoir-vivre. L’Evangile est avant tout une puissance. Une puissance qui change le cours des choses dans ma vie et dans la vie du monde. Voilà pourquoi en ce début de ministère Jésus n’explique pas l’Evangile : il appelle à le recevoir comme une puissance bouleversante. Il l’offre telle une force libératrice.

Et nous voilà encore une fois à contre-courant de l’opinion commune sur le Carême, compris comme un temps de repentance et de purification qui doit amener le croyant à une pratique meilleure de la vie chrétienne. Je crois plus fondamentalement que ces 40 jours qui nous séparent de Pâques nous offrent l’occasion de purifier nos images de Dieu et de l’Evangile, de purifier notre foi. Le carême est bien une ascèse, mais une ascèse qui nous appelle au dépouillement de toutes nos certitudes. Il nous invite à abandonner toute prétention à définir ce que nous croyons. Il veut nous libérer de tous nos a priori concernant notre propre religion. Loin d’avoir des cases à cocher pour mesurer notre progression dans la foi, nous sommes devant une page blanche. Avant de chercher à comprendre, il nous faut commencer par ne rien savoir. Ne rien savoir d’autre que la puissance de Dieu annoncée par Jésus. A l’image de l’apôtre Paul qui, devant les chrétiens de Corinthe, balbutie une prédication approximative, portée par la seule puissance de Dieu.

La rupture à laquelle Jésus appelle le croyant, c’est d’abord une remise en question de son image de Dieu et de son idée de l’Evangile. Celui qui se convertit est celui qui accepte de se laisser balayer intérieurement par la puissance de Dieu. Comme un grand souffle, elle vient faire le ménage dans nos expressions de foi, nos habitudes liturgiques, notre vie de chrétien.

C’est un peu comme si Jésus disait : « Oubliez qui vous étiez. Oubliez ce que vous saviez. Arrêtez de répéter les mêmes choses. Tirez un trait sur le passé. Ne vous préoccupez pas de l’avenir. Maintenant, tournez-vous vers Dieu. Sentez sa puissance. Laissez-vous porter par son souffle. Vous aurez bien le temps demain, après demain de faire de la théologie et des études bibliques. Vous aurez bien le temps après Pâques de réfléchir au mystère divin et à la manière de vivre en chrétien. Mais avant tout, prenez conscience de la puissance de Dieu. Prenez conscience que plus rien n’est comme avant depuis que Dieu s’est approché. Faites l’expérience que pour vous aujourd’hui, plus rien ne sera comme avant si vous vous tournez vers le Dieu de Jésus-Christ ».

Ce matin, la question qui est renvoyée à chacun de nous est celle-ci : « Est-ce que je crois que quelque chose d’essentiel se joue pour moi maintenant ? » Pour en prendre conscience, et pour conclure, je vous invite à méditer cinq verbes : Etre là, Ne rien dire, Suspendre, S’ouvrir, Attendre.

Etre là : tout simplement ressentir pleinement le moment présent. Oublier l’avant et l’après, se situer dans le « maintenant ». Ne rien dire : ne pas chercher de mots pour exprimer ce que vous ressentez, ce que vous pensez, ce que vous croyez. Faire silence. Suspendre ses pensées, sa volonté. Faire le vide dans son esprit. S’abandonner. Ne pas chercher à faire quelque chose. Déconnecter le cérébral. S’ouvrir : se mettre en éveil, sortir de son intériorité, se tenir prêt à ce qui va suivre. Attendre : rester tranquillement en position d’accueillir ce que Jésus fera et dira d’ici Pâques. Au fond, par cet exercice d’ascèse spirituelle, il s’agit de redécouvrir notre Seigneur dans toute sa puissance et dans toute sa nouveauté.

Hier, j’ai entendu une pub à la radio qui disait : « c’est le bon moment pour acheter un camping-car, maintenant ! » C’est exactement ce que propose Jésus, camping-car mis à part : « C’est le bon moment pour accueillir Dieu et sa puissance, maintenant ! »

Amen.

Matthieu 6, 24-34 « En marche vers le Royaume… ou plutôt comme un signe du Royaume qui vient, à travers une vie juste ! »

Dimanche 2 mars 2014 – par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Ne vous inquiétez donc pas en disant : ‘Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? Qu’allons-nous mettre pour nous habiller ?’ Ce sont les païens qui recherchent sans arrêt tout cela. Mais votre Père qui est au ciel sait que vous en avez besoin. Préoccupez-vous d’abord du Royaume de Dieu et de la vie juste qu’il demande et Dieu vous accordera aussi tout le reste.

La traduction en français courant que je viens de citer au lieu de la formule classique ‘le Royaume de Dieu et sa justice’ a préféré ‘et de la vie juste qu’il demande’ que j’utilise ici car elle me semble plus immédiatement significative ; il s’agit dans ce passage du Sermon sur la Montagne de notre vie et pas d’un cours de morale sur l’usage de nos biens et notamment de notre argent. Une vie juste. Qu’est-ce que c’est précisément ?

Car le texte dont nous parlons ce matin est gentiment naïf sinon proprement scandaleux pour certains. Nous voici, en effet, comparés aux oiseaux du ciel et aux lys des champs. Qui ne se soucient pas du lendemain, pour les uns, et se laissent nourrir par Dieu ! Qui ne travaillent pas et ne filent pas, pour les autres, et se laissent habiller par Dieu ! Si pour les fleurs des champs et des montagnes, la comparaison tient la route, pour les oiseaux elle relève d’une aimable naïveté. Car si le Père céleste est bien censé les nourrir, ils ont pour leur part une contrepartie bien dure ; ils y passent leurs journées. Se nourrir et survivre, me semble être leur emploi du temps principal. Mais admettons le côté poétique, il n’empêche que je ne nous vois guère ne pas nous soucier du lendemain sauf à appartenir à ce club très fermé des fortunes mondiales qui même en temps de crise voient plutôt celles-ci progresser que diminuer. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, il leur en resterait toujours. Mais Jésus ne parle pas de cela, ne peut parler de cela. Il parle à tous y compris à ceux qui portent leur aujourd’hui comme une inquiétude lancinante, comme l’est leur nourriture pour ce midi, leur logement pour ce soir, leur vêtement pour tout de suite… mais ne pas se soucier du lendemain est pour ceux-ci inacceptable !
Vous l’avez compris, je cherche à recevoir ce texte comme une parole de Jésus pour tous, y compris pour ceux qui galèrent dans la vie ; mais y compris aussi pour ceux qui sont à l’abri du besoin. Vraiment pour tous !
Il y a une solution simple, en repartant des versets initiaux de notre lecture de ce jour qui affirmaient ‘Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mammon’.Et la simplicité consiste à ajouter dans notre tête un : ‘simultanément !’ ‘Vous ne pouvez être simultanément esclaves de Dieu et de Mammon’. Mais être à mes heures ‘esclave de Dieu’ et à d’autres ‘esclave de Mammon’ ou si vous préférez servir l’un et l’autre comme deux employeurs à temps partiels, n’est-ce pas la solution ? Celle d’ailleurs que nous pratiquons majoritairement ! Il faut bien vivre !
L’enjeu de notre réflexion est de sortir de ce dilemme. Pouvoir vraiment ne servir que Dieu y compris dans l’usage de Mammon !
Je sais que de dire les choses ainsi peut sembler au premier abord nier la radicalité de l’Evangile. Et il est bon que certains nous la rappellent en vivant uniquement de la charité publique, comme des bonzes…. Mais je ne crois pas un seul instant que ce soit le propos de Jésus. Son propos c’est l’engagement exclusif au service de Dieu dans une vie juste !
Essayons de nous en approcher.
L’engagement exclusif commence par un amour exclusif ! Dire cela c’est replacer notre texte dans le contexte de tout le sermon sur la montagne :
Avec les Béatitudes en prologue, comme l’affirmation d’un bonheur qui ne tient pas à ce que nous acquérons, ou possédons, mais à ce que nous sommes dans le fond de nous-mêmes et dans nos relations avec nos contemporains, et à ce qui nous est offert gratuitement, dans la grâce de Dieu.
Avec le sermon sur la montagne, et son projet de vie au service des hommes : être ce qui donne saveur et lumière ; pour que la réconciliation soit plus forte que l’offense ; pour que l’amour de l’autre dépasse toute division et inimitié ; pour que notre manière d’être soit totalement inspirée par notre relation à Dieu.
C’est dans un tel contexte qu’il nous faut entendre l’engagement exclusif au service de Dieu ; car il ne s’agit pas d’être moine ou moniale, d’être prêtre ou pasteur – toute chose cependant parfaitement compatible ! – mais il s’agit de notre relation à nos frères et sœurs ; c’est dans leur service exclusif que se vit le service exclusif de Dieu, c’est dans l’amour pour eux que se vit l’amour pour Dieu.

Mais concrètement, dans le domaine qui nous occupe ce matin, le rapport à l’argent, qu’est-ce que cela signifie ? Il s’agit en fait de la place que nous prenons, essayons de prendre ou défendons, dans l’espace économique.
Dans un ouvrage récent, Richard Sitbon, économiste, directeur au ministère du trésor israélien et auteur d’un ouvrage intitulé ‘L’économie selon la Bible ’ propose un certain nombre de lignes directrices à partir de l’interprétation de textes de l’Ancien Testament. Il commence par citer l’installation d’Abraham à Beer Shéva où il nous est dit qu’il y planta un arbre ; Richard Sitbon dit que les lettres du nom de l’arbre correspondent aux initiales de trois mots que sont la nourriture, la boisson et le logis. Je dois vous dire que je ne suis pas très sensible à ce type d’exégèse sur des lettres de l’alphabet, mais je ne vois aucune difficulté à affirmer avec lui, et j’ajoute avec Jésus dans la poétique du texte de Matthieu, que la volonté de Dieu pout tout être humain est celle de le voir bénéficier de ce que ce même Richard Sitbon appelle un revenu minimum de survie. Je ne me risquerai pas à débattre des formules économiques pour atteindre ce but. Je dis simplement que cette attention élémentaire à la ‘survie’ de tous les êtres humains ne peut être que la traduction de cet amour que le sermon sur la montagne met au cœur du projet de Dieu. Ou pour dire les choses autrement : le service de Mammon, entendez la manière dont nous gérons l’économie, s’il a pour objet de permettre la survie de tous les êtres humains devient véritablement le service de Dieu.
La deuxième référence que Richard Sitbon puise dans l’Ancien testament est celle de l’année sabbatique. Il imagine une année de croissance zéro tous les sept ans associée à un temps de travail ralenti pour tous, qui permette à l’homme de ‘souffler, se recentrer sur lui-même, ses proches, en un mot se ressourcer’. Là encore je ne veux pas débattre de la faisabilité économique que pourtant il affirme. Mais reprendre à mon compte l’importance décisive de la notion de sabbat. Celle que nous vivons ensemble aujourd’hui dans ce temple en prenant du temps pour chanter, prier et méditer, ensemble ; cet ‘autre chose’ que la vie des autres jours et que nous vivons ensemble. Mais plus que cela, la place suggérée dans notre vie pour une autre vie, de repos par rapport au travail, de rencontres par rapport à la solitude, de paix par rapport à la tension, de lumière par rapport à l’ombre des jours……souffler, se ressourcer…
« Ne vous inquiétez donc pas en disant : ‘Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? Qu’allons-nous mettre pour nous habiller ? »
Si je dépasse l’apparente naïveté de ce message de Jésus, j’entends d’abord un appel à placer au cœur de ma vie le souci d’autres que de moi-même ; je ne suis plus au centre du monde avec mon inquiétude pour demain ou même aujourd’hui ; l’autre devient mon horizon ? C’est cela cherchez le Royaume : l’amour de Dieu à travers l’amour de l’autre.
Mais cela se traduit par une vie différente ; juste ! C’est-à-dire ‘réorientée’ ! Dans un monde qui n’a d’autre mot à l’esprit que celui de la croissance et du progrès – et il en faut probablement pour nourrir à terme huit milliards de terriens – Jésus vient parler de lys des champs et d’oiseaux du ciel pour que nous retrouvions une vraie capacité de remettre les choses à leur place, dans nos vies, dans nos rapports avec ceux qui nous entourent, dans notre capacité de partager, de prendre le temps de vivre…. Une vie juste !

Tous peuvent-ils entendre ce message ? Y compris ceux qui sont dans l’incertitude pour leur lendemain ou même leur aujourd’hui ? Je ne le pense pas. Et je me garderais bien d’aller sans autre lire ce texte de l’Evangile de Matthieu, qui nous conduit ce matin, le lire dans la rue. Et peut-être même ici ce matin reste-t-il insupportable pour l’un ou l’autre d’entre nous… Mais si je persiste à le recevoir comme une parole de Jésus pour nous, c’est précisément parce qu’il y a un ‘nous’. C’est à nous, nous communauté de ses disciples, qu’il parle. C’est à notre communauté qu’il adresse cette parole pour qu’elle soit reçue ensemble, vécue ensemble. De sorte que ceux qui pour de multiples raisons ne peuvent la recevoir, ne peuvent se décentrer d’eux-mêmes, tant leur corps, leur vie, leurs douleurs les ramènent sans cesse à l’inquiétude de l’heure qui passe ou au souci du lendemain, ceux-là se sachent portés par notre communauté. C’est dans cette communauté qu’ils pourront trouver cette paix intérieure qui permet d’être comme les lys des champs ou les oiseaux du ciel ! C’est à cela qu’est appelée notre communauté ; être une communauté d’apaisement et de partage. En marche vers le Royaume… ou plutôt comme un signe du Royaume qui vient, à travers une vie juste !