Luc 17, 11-19 – La guérison des dix lépreux – « Qu’est-ce que la foi ? »

Dimanche 2 octobre 2013, par Monique Duizabo et François Père

 

Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée. A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance et élevèrent la voix pour lui dire : « Jésus, maître, aie pitié de nous. » Les voyant, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » Or, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés. L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix. Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ; or c’était un Samaritain. Alors Jésus dit : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger ! » Et il lui dit : « Relève-toi et va. Ta foi t’a sauvé. »

Chers amis, frères et sœurs,

Drôle de récit qu’un récit de miracle. On pourrait prendre cette histoire de façon simple, où le balancement est presque binaire entre des lépreux oublieux et un seul juste qui sait dire merci. Car tout le monde le sait, c’est très important de dire merci quand on vous fait un miracle. Ne l’oubliez pas.

Et néanmoins quelque chose frotte, quelque chose est âpre dans ce court récit. Et déjà ces derniers mots, les deux dernières phrases, « Relève-toi et va. Ta foi t’a sauvé »

Revenons s’il vous plait sur le récit, et surtout sur ses acteurs :
1. dix lépreux, ou plutôt neuf lépreux,
2. un lépreux samaritain, le seul qui soit individualisé,
3. et puis Jésus.
Chacun a son rôle dans cette scène, chacun est là pour que la scène finisse sur « ta foi t’a sauvé ».

Commençons d’abord par les neuf lépreux. Car au fond, ce sont les acteurs dont nous sommes les plus proches. Qu’est-ce qu’ils ont fait de mal ? Au fond, on ne peut rien leur reprocher. Les lépreux s’approchent. Respectueux des règles en vigueur, ils se tiennent à distance, ils interpellent Jésus avec respect, par son nom, l’appellent maître, et ils ne demandent que la pitié. En tout cela ils sont respectueux du rôle de chacun. Et quand Jésus leur dit de se rendre chez les prêtres, ils s’exécutent. La règle, c’est quand on est guéri on fait homologuer la guérison par les prêtres. Or, en chemin, arrive ce qu’ils n’avaient pas osé demander, ils sont guéris. Ils peuvent revivre. Ensuite, que leur arrive-t-il ? Vont-ils voir les prêtres, en suivant la trajectoire que Jésus leur a demandé de suivre ? Rentrent-ils dans leurs familles ? Vont-ils à la synagogue remercier Dieu ? L’évangile ne dit pas que ce qu’ils font. En tous les cas, je subodore qu’en abandonnant leur statut passif de malade, ils ont renoué très naturellement avec les réseaux de relations de règles, de contraintes, qui faisaient leur vie avant la maladie. Mais pour autant, qu’ont-ils compris de la situation ? Ils ont vécu un miracle, mais face à cette situation inédite, leur réaction a été parfaitement logique, rationnelle, prévisible. Ils n’ont vu que la guérison, et sans doute ils n’ont rien fait que de normal, de logique. Mais le récit est clair : les 9 lépreux ne sont crédités d’aucun acte de foi. Pour autant, ils ne sont pas catalogués comme des « gens de peu de foi », mais ils ont disparu du récit et c’est une absence pleine de reproche et plus encore de regret.
Que faut-il en déduire sur la foi ? Tout d’abord que la foi n’est pas l’observance des conventions et des règles. Les neuf lépreux n’ont pas démérité ils ont parfaitement respecté les normes. Mais ils sont passés à côté. En tous les cas, ils n’ont pas été jusqu’à remettre en cause l’ordre des priorités. Il faut un sacré courage pour remettre en cause la règle, il faut un sacré courage pour faire acte de foi.

Après les neuf lépreux, portons-nous sur un autre acteur de la scène, le dixième lépreux, le Samaritain. Seules deux choses le différencient des neuf lépreux. D’une part, c’est un Samaritain, c’est-à-dire un étranger, parfaitement infréquentable, un peu louche. Il faut le dire, être à la fois lépreux et Samaritain, c’est vraiment la double peine. D’autre part son comportement à l’issue de la guérison diffère des autres. Car que fait-il ? Une fois la guérison survenue, il revient sur ses pas. Le Samaritain désobéit à ce que Jésus lui a explicitement demandé. Quel paradoxe : Comme si alors respecter la règle était devenu superflu. C’est celui qui ne respecte pas la consigne qui est dans le vrai. Et, arrivé devant Jésus, louant Dieu, le Samaritain se prosterne en lui rendant grâce. C’est un geste fort. Se jeter le visage contre terre aux pieds de Jésus, c’est le geste de celui qui se place sous l’autorité de l’autre. Par ce geste, le Samaritain reconnaît Jésus comme son maître, son seigneur. Plus fort que les mots, ce geste est littéralement, pleinement, une profession de foi.

Qu’est-ce qui motive ce Samaritain ? Pour moi ce geste de soumission n’a rien de fou. Bien au contraire, en faisant cela, le Samaritain obéit à un élan qui s’impose à lui, que le plus important pour lui à ce moment-là c’est de faire allégeance à Dieu et à Jésus.
En cela le comportement du Samaritain est certes une sorte d’impulsion, de désir irrépressible. Pour lui, à ce moment si important de sa vie, il lui est nécessaire de rendre grâce à Dieu et de reconnaître Jésus comme son maître. Ce qui fait agir le Samaritain n’est pas une pulsion immédiate, c’est un élan cohérent, un élan qui a son sens, je dirais un élan habité. Et Jésus lui donne un nom, cet élan habité, c’est la Foi. Ta foi t’a sauvé.

Qu’en retirer à l’égard de la foi : Nous pouvons comprendre que la foi est une nécessité personnelle dont la structure et la cohérence nous dépassent. Elle se traduit par un élan, un désir de faire. Et enfin, dans ce cas, elle se traduit par un geste de soumission à l’égard de Dieu, de Jésus. Et que finalement, c’est cet élan qui sauve.

Maintenant, après les neuf lépreux, après le Samaritain, qu’en est-il du troisième acteur, Jésus ? Je ne peux m’empêcher de souligner le ton de surprise, un peu mélancolique, de sa phrase : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger ! » Car Jésus a lui aussi bien fait les choses. Face à la demande « Jésus, Maître, aie pitié de nous », il a eu pitié. En les purifiant il a apporté la guérison aux dix lépreux et il leur a transmis les moyens d’arriver au Salut, d’être sauvés. Quelle déception de voir leur absence de reconnaissance.

Qui plus est, quelle ironie, c’est le plus infréquentable, le plus étranger de tous qui rend gloire à Dieu. Preuve, s’il en est besoin, de l’universalité du miracle, et du message.

Mais surtout, Jésus constate qu’en limitant volontairement sa puissance, il a laissé l’initiative aux lépreux. Et c’est l’usage de leur liberté que font les neuf lépreux et le Samaritain qui peut nous instruire.

Jésus n’impose pas la foi aux lépreux. Il ne les force pas à être sauvés. Ce récit marque un nouveau signe de la liberté que Dieu accorde aux hommes. Dieu nous veut parfaitement libres. Dieu nous accordant cette liberté qui nous donne toute notre dignité. Mais ce faisant, Jésus prend un risque, qu’on ne le reconnaisse pas, qu’on ne le rencontre pas, qu’on ne respecte pas ses enseignements. Nous avons un rôle à jouer dans la rencontre avec Jésus. La foi a un rôle central dans cette rencontre. La foi nous aide à faire notre partie du chemin.

Cette situation n’est pas tellement confortable. Du fait de notre liberté, nous avons une responsabilité vis-à-vis de Dieu. Nous pouvons accepter ou refuser son offre de salut. Nous pouvons accepter ou refuser d’agir pour lui. Jésus n’a que la puissance que nous voulons lui reconnaître. Il ne s’imposera jamais à nous. Cette affaire ne se fera pas si nous ne voulons pas. C’est là où la foi est centrale. C’est en étant à l’écoute de la foi, en nous soumettant à l’élan de la foi, que nous pouvons faire notre partie du chemin. Jésus ne peut rien sans nous, Notre responsabilité est immense. et elle est d’autant plus grande que nous avons tous les instruments pour y arriver, nous avons l’aide de la foi.

Là encore, à travers la réaction de Jésus dans le récit, ce sont des caractéristiques de la foi qui apparaissent en filigrane. Son universalité d’une part, mais aussi sa nécessité dans notre relation avec Jésus et pour accomplir ce dont nous sommes responsables.

En fait, tout ce récit est sans doute un récit de miracle, mais c’est aussi une illustration de la foi. La foi doit être identifiée et entendue. La foi est cet élan habité qui nous pousse à agir au-delà des bienséances et des normes humaines. Et surtout la foi est l’instrument de la responsabilité que nous avons dans notre relation avec Dieu.

Et d’ailleurs, le seul ordre de Jésus au Samaritain qui est à ses pieds, c’est « Relève-toi et va » :
-   Relève-toi, avec ce même mot que la Bible utilise pour ressusciter, Relève-toi car tu as montré que tu avais entendu le message et que tu reconnais Jésus comme Seigneur.
-   Et puis va. Va point. Jésus n’indique pas où le Samaritain doit aller, c’est inutile, le Samaritain a déjà commencé son propre chemin et il est guidé par la foi. Pour lui, Jésus est le Seigneur. désormais, son initiative, en toute liberté, est de le servir. La foi le guide maintenant.

Maintenant, c’est à nous, c’est à nous d’écouter notre élan habité, de ressentir ce que nous dit notre foi au fond de nous-mêmes, à nous de reconnaître profondément que nous voulons être au service de Dieu, que nous sommes responsables de lui. Et surtout, ensuite, c’est à nous d’avoir le courage d’aller au-delà de nos obligations personnelles, c’est à nous d’agir.

Que Dieu nous vienne en aide pour cela !

Il me revient un autre geste que la face contre terre du Samaritain, c’est celui qu’un de nos anciens proposants, Giovanni Musi, il y a de cela quelques années, avait fait en disant « moi, un patron, je n’en ai qu’un seul » en pointant le ciel. Puissions-nous toujours nous rappeler qui est le patron, et toujours écouter ce qui nous guide vers lui.

Amen