Luc 14, 1-6 « Le principe d’avidité et le repas eucharistique »

Dimanche 1er septembre 2013, par le pasteur François Clavairoly

 

Jésus était entré un jour de sabbat, dans la maison de l’un des chefs des Pharisiens, pour prendre un repas et ceux-ci l’observaient. Et voici qu’un homme hydropique était devant lui. Jésus prit la parole et dit aux docteurs de la loi et aux Pharisiens : Est-il permis ou non d’opérer une guérison pendant le sabbat ? Ils gardèrent le silence. Alors il prit le malade, le guérit et le renvoya. Puis il leur dit : Lequel de vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne l’en retirera pas aussitôt, le jour du sabbat ? Et ils ne furent pas capables de répondre à cela.

Frères et sœurs, chers amis,

il s’agit apparemment d’un récit de miracle. Un de plus. Un récit qui raconte la guérison d’un malade. Et nous pourrions dès lors nous lancer, fondés sur ce récit, dans une réflexion toute entière axée sur le sens de l’événement, sur la signification de ce geste, sur l’originalité du miracle comme signe prophétique, sur sa beauté et son étonnante force qui séduit et sidère tous les, sur un geste qui interpelle le lecteur.
Une réflexion sur l’ensemble de ces sujets serait à cet égard abondante et suggestive. Elle nous mènerait sur les rivages encombrés d’écueils des différentes compréhensions en débat, au sein de nos Eglises, de ce qu’est la guérison, de ce que l’on nomme aujourd’hui, y compris dans les milieux pentecôtistes, d’un terme plus commun et avec des accents plus séculiers « la délivrance », pour éviter l’aspect quelque peu désuet, anachronique ou encore inquiétant de ce qui est en vérité la chasse aux démons ou plus trivialement la pratique illégale de la médecine et la simonie, et nous pourrions enfin glisser, sans nous en rendre compte vers le sujet plus délicat mais ô combien d’actualité qui est celui de la mesure dans les régimes alimentaires, de la sagesse en toutes choses, de la diététique et plus encore du traitement médical !
A vrai dire, ce qui est écrit est que Jésus soigne et guérit un hydropique. Et l’on ne sait rien sur cette maladie, du moins le texte n’éclaire nullement la situation de cet homme qui est là, présent à ce repas, muet du début à la fin. Que dire de plus que ce que le texte expose qui ne soit de l’ordre de l’hypothèse ou de la militance ?

En plus d’une réflexion sur le miracle, nous pourrions aussi saisir le texte comme un récit d’enseignement, un de ces nombreux récits dont l’évangile est coutumier : qu’est-il permis de faire le jour du sabbat ? N’est-ce pas Jésus lui-même qui pose la question ?

Nous aurions pu déployer une réflexion sur le permis et l’interdit et par conséquent nous placer devant l’exigence minimale d’une avancée dans la connaissance du judaïsme, de sa pratique et de la loi de Moïse au cours de ce premier siècle de notre ère. Mais qui connaît le Talmud ? Et qui voyage dans la bibliothèque des Pères et des rabbins comme dans celle des pères de l’Eglise ?
Nous aurions pu entrer dans ce chemin, mais au risque évident de tomber dans le piège de l’enfermement dans une casuistique, au risque même de reporter cette casuistique en régime chrétien. Au risque d’aller très vite en besogne et de sauter des étapes, de nourrir le terreau fertile et populiste sur lequel naît et se développe une morale binaire, sentencieuse, en régime de loi et non de responsabilité, où d’un côté se trouvent le bon et le bien qu’il est obligatoire de faire et de l’autre le mauvais et le mal dont il faut se garder ou se purifier sans cesse. Comme si l’éthique chrétienne et juive se résumaient à ce contrat qui consistait à partager le monde des actes et des pensées en deux camps distincts. Comme si l’éthique n’était pas justement de réfléchir à ce qui advient dans la zone entre-deux, dans la zone grise, celle qui exige de chacun, en conscience, la prise de risque responsable où l’on ose accueillir ce qui n’est pas prévu, où l’on attend avec bienveillance l’inattendu, loin de la culpabilisation et du ressentiment. L’actualité récente a montré combien la société et nos Eglises avaient du mal à penser la complexité, à cet égard, et à s’engager dans l’avenir avec calme et discernement : pour ce qui est du mariage pour tous, les opposants, vous vous en souvenez, ont été taxés de réactionnaires hors du monde et cela les a énervés et blessés, et les défenseurs ont été pris pour des relativistes dangereux mettant en cause les fondements de la société…

Je vois pour ma part dans le passage de Luc non pas seulement un récit de miracle, ce qu’il est effectivement, non pas exclusivement un récit d’enseignement, ce qu’il est tout autant, avec une finale bouleversante, mais un récit de mise à l’épreuve : Jésus est en marche vers Jérusalem nous disent les versets qui précèdent, et par conséquent tous ses gestes vont se trouver placés sous le regard suspicieux et critique de ceux qui veulent sa perte. D’autant qu’il vient de s’écrier devant témoins : « Jérusalem, Jérusalem, qui tue les prophètes et lapide ceux qui te sont envoyés ! » v34 de la fin du chapitre 13.
Le contexte de cette mise à l’épreuve de Jésus est tout à fait éclairant, et je pense vraiment que c’est dans cette direction qu’il faut chercher ce qui peut faire sens :

-  Non pas tant une réflexion sur le geste (avez-vous remarqué la grande sobriété du récit, le silence du miraculé qui n’a rien demandé et qui est renvoyé délivré, guéri mais sans louange de sa part ni commentaire des témoins, libéré et rendu libre de quitter un lieu où il n’a plus rien à faire pour « rester » ce qu’il n’est désormais plus et pour « signifier » ce qui n’est plus ?)

-  Non pas, de même, une réflexion sur le permis et l’interdit, sur la loi, sur la lettre et l’esprit de loi, comme Luther dans ses commentaires se plaira à le faire, abondant sur le thème de l’opposition du judaïsme et du christianisme, de Moïse et de Jésus, de la loi et de l’évangile, dans un débat frénétique et sans fin, au service de sa théologie de la grâce.

Que se passe t’il donc vraiment ?
Nous sommes à table et Jésus a donc accepté une invitation. Il est, comme on dit en politique, « sur le terrain ». Non pas au désert, dans un monastère, réfugié en lui-même, tel un être spirituel détaché de tout et refusant la confrontation, retiré des affaires du monde et des hommes. Attendant qu’on vienne le consulter. Il est là.
Il est présent avec les autres, ici l’un des pharisiens les plus en vue.
Il est présent.
Et il se compromet.
Il mange avec ceux qui veulent « l’observer », selon ce qu’énonce le récit. Il est avec ceux qui veulent le piéger ou le prendre en défaut.
Et c’est le jour du sabbat. Ce jour là, contrairement à ce que l’on croit, il n’est pas interdit, rappelons-le, de faire quoi que ce soit. Il est certes interdit de travailler. Mais tout le reste, si je peux m’exprimer ainsi, est autorisé : vivre en famille, manger, boire, et tisser des relations, approfondir les liens, avoir des entretiens spirituels et religieux, tout cela est possible : souvenez vous de Genèse au chapitre 2. Que fit Dieu, ce jour là ? Dieu, le septième jour a achevé sa création. Et que signifie donc ce « achever la création », que signifie cette « complétude » comme l’écrit un exégète ?
La question « qu’est-il permis de faire le jour du sabbat ? » prend soudain une épaisseur, une profondeur insoupçonnée. Loin des minutes austères de la casuistique, cette question concerne chacun en particulier dans sa vie toute entière : que fait-on, en réalité, de nos sabbats ?
Que fait-on de nos temps de repos ? Que fait-on de nos dimanches ? Jésus, guérissant l’hydropique, cet homme si lourd et si gros, délivre soudain de tout ce qui pèse, de tout ce qui handicape et paralyse, de tout ce qui encombre la vie, lors de ce repas.
L’hydropisie, en judaïsme était signe, rappelons-le d’une double faute : celle de l’adultère et de l’adoration des idoles. Elle était le signe de la luxure et de l’idolâtrie, autrement dit le résultat d’une mauvaise gestion du relationnel fondé sur l’obsession de l’accumulation et l’avidité. Trop de quelque chose, trop de relations qui saturent l’esprit et le corps, trop d’idoles à vénérer, trop de préoccupation du corps, trop de choses entièrement consacrées à soi. D’où cette corpulence. Mis à part le fait que ce diagnostic religieux n’a rien à voir avec quelque diagnostic médical, Jésus, guérissant l’homme malade, dit aux convives ceci : ce qui est malade dans cette maison, ce qui ne fonctionne pas, c’est le relationnel, le spirituel. La guérison ici est donc signe d’un relationnel qui peut changer, et se trouver allégé, converti, délié de tout ce qui lui pèse et l’aliène. Et l’homme hydropique signe tout cela de sa présence.
Le jour du sabbat, dit Jésus, il est temps de vivre la création dans sa complétude, dans sa plénitude, dans sa beauté, y compris au plan des relations humaines dans leur dimension corporelle et spirituelle.
La prise en compte de nos vulnérabilités, de nos faiblesses et de nos empêchements de vivre la vie pleinement, est alors le coeur de la prédication en geste de Jésus par le miracle qu’il accomplit : imaginez la scène de ce petit récit : un repas où l’on est allongé ou assis tous ensemble, une ambiance de plomb où les hôtes observent Jésus, un homme de forte corpulence mal à l’aise, signe d’un problème dans cette salle à manger. « Il y a un éléphant dans la pièce » dirait un anglais, et personne ne le voit…il y a un problème…Il faut qu’on parle…
Et par une question sur le permis et l’interdit qui n’attend pas de réponse, en réalité, car évidemment la réponse connue de ces pharisiens et de ces intellectuels est que l’esprit doit primer la lettre de la loi, Jésus prend l’initiative d’un enseignement qui laisse les spécialistes éthiciens et docteurs bouche bée.
Vous savez la suite de ce récit. Et c’est la double recommandation que Jésus va faire à ces mêmes convives de ne pas choisir dans les banquets la première place, de peur d’être déclassé si une personne plus honorable est invitée et se trouve placée à votre rang, vous obligeant à reculer.
Et puis la recommandation d’inviter largement, au-delà du seul cercle confortable de la famille et des amis. Il renvoie ici à une pratique de l’humilité et de la grâce, une pratique de la simplicité et de l’accueil. Une pratique de l’abondance non par accumulation mais par le partage.
Il relit les prescriptions de la loi mosaïque non pour en faire un plan obligatoire à suivre pour être sauvé mais pour lui redonner le sens d’origine qui est celui de vivre la complétude de la création, le bonheur de ce qui nous est donné et renouvelé dans la vie de chaque jour.
En ce début d’année, où nous avons un peu vécu cela dans les vacances, il nous invite à vivre cela encore et encore, à le prolonger dans l’Eglise et dans nos relations à venir. Il nous met en garde contre le « principe d’avidité » qui immobilise et concentre l’attention sur soi, et il nous réoriente vers les gestes de l’accueil et de la grâce.
« L’homme guéri qu’est-il devenu ? » Demanderez-vous peut-être. Personne ne le sait !
Mais au fond ce n’est pas si grave. N’était-il pas seulement symptôme de tous les dysfonctionnements de ces méchantes relations de table, de tous ces « trop » de nos préoccupations autocentrées ? Et le fait qu’il disparaisse du récit, tel un fantôme, ne signifie-t-il pas qu’à sa place, désormais, c’est une autre présence, un autre convive qui peut être présent, non pas Jésus qui est déjà là, mais le lecteur lui-même, pourquoi pas, qui peut s’installer à cette place vide ? Ce récit n’est-il pas finalement à lire comme une prolepse d’un autre repas, eucharistique celui-là, où chacun sera invité, sans s’observer pour se juger, sans se trouver mis à l’épreuve, mais enfin accueilli avec d’autres, rassasié et béni… ?

Amen