Matthieu 14, 13-21 – « La multiplication des pains – Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Dimanche 28 avril 2013 – par Simone Bernard

 

Quand Jésus entendit cette nouvelle, il partit de là en barque pour se rendre seul dans un endroit isolé. Mais les foules l’apprirent ; elles sortirent des localités voisines et suivirent Jésus en marchant au bord de l’eau. Lorsque Jésus sortit de la barque, il vit une grande foule ; il eut le coeur rempli de pitié pour ces gens et il se mit à guérir leurs malades. Quand le soir fut venu, les disciples de Jésus s’approchèrent de lui et dirent : « Il est déjà tard et cet endroit est isolé. Renvoie tous ces gens pour qu’ils aillent dans les villages s’acheter des vivres. » Jésus leur répondit : « Il n’est pas nécessaire qu’ils s’en aillent ; donnez-leur vous-mêmes à manger ! » Mais ils lui dirent : « Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons. » – « Apportez-les-moi », leur dit Jésus. Ensuite, il ordonna à la foule de s’asseoir sur l’herbe ; puis il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux vers le ciel et remercia Dieu. Il rompit les pains et les donna aux disciples, et ceux-ci les distribuèrent à la foule. Chacun mangea à sa faim. Les disciples emportèrent douze corbeilles pleines des morceaux qui restaient. Ceux qui avaient mangé étaient au nombre d’environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants.

Le récit de la multiplication des pains est rapporté dans les 4 évangiles de façon semblable. Le maître cherche à s’isoler. Dans l’évangile de Matthieu, cet épisode succède à l’annonce de la mort de Jean-Baptiste. On peut supposer que Jésus, bouleversé, veut se recueillir devant cet événement tragique, prémisse de sa propre fin.

Sa notoriété est grande et les foules se pressent à sa suite, avides d’écouter son enseignement, de le voir opérer des guérisons. L’évangéliste Jean va plus loin encore et précise : « Mais Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne. »

Toutefois, la foule le rattrape, innombrable, avide de l’entendre. Et le temps passe, le soir arrive. Les disciples prennent conscience du problème qui va se poser : comment nourrir cette multitude alors qu’elle se trouve en un lieu isolé, loin de tout village où l’on pourrait se procurer des vivres. Ils ont compassion de tous ces gens, mais ils se sentent impuissants à résoudre le problème d’intendance. Ils font part au Maître de leur inquiétude, et celui-ci a cette réponse surprenante : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Imaginons la foule – 5000 hommes plus les femmes et les enfants – et là, devant eux, un linge sur lequel sont posés 5 pains et 2 poissons. C’est dérisoire, disproportionné.

Et pourtant Jésus vient de dire : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Est-ce à dire que les disciples vont eux-mêmes opérer un miracle ?

Rien de tel ne se produit. Jésus reprend le premier rôle, organise, installe les convives, prononce la bénédiction. Et les disciples distribuent à la foule les morceaux de pain. Chacun reçoit assez pour être rassasié, le stock semble inépuisable. A la fin, il reste douze paniers pleins de nourriture, précieuse réserve pour quelques affamés rencontrés par la suite.

Penchons-nous sur quelques détails. Dans le récit de Matthieu nous remarquons que la distribution ne concerne que les pains. Que sont devenus les poissons ? Dans les autres évangiles, pains et poissons sont distribués de la même façon. Les restes sont recueillis dans douze paniers. Douze, chiffre symbolique : les douze tribus d’Israël, les douze apôtres.

Les évangélistes Matthieu (15, 32-39) et Marc (8, 1-10) relatent d’autres multiplications des pains, et il y a toujours surabondance. Je précise que dans l’évangile de Jean, c’est Jésus qui, le premier, aborde la question « nourriture », disant à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour qu’ils aient de quoi manger ? » Mais si le problème est posé différemment, la suite est la même. La foule rassasiée peut repartir, en toute sérénité, illuminée par ce miracle.

En lisant ce récit, il me revient en mémoire un spectacle organisé, voici quelques décennies, par Robert Hossein et Alain Decaux. Je n’en sais plus le titre exact : Jésus – l’Homme de Nazareth…. Certains d’entre-vous s’en souviennent peut-être. Au moment où était évoquée la multiplication des pains et tandis que les artistes évoluaient sur la scène, des jeunes gens circulaient le long des gradins et faisaient passer de main en main des corbeilles remplies de morceaux de pain. Et cela créait une ambiance très chaleureuse.

Revenons à notre récit et à l’injonction de Jésus : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Il me semble que l’essentiel réside dans cet ordre. Que Jésus fasse un miracle, il n’y a là rien d’étonnant, ce n’est pas la première fois. L’eau changée en vin lors des noces de Cana constitue le premier maillon d’une longue suite d’actes miraculeux. En général, c’est le Maître qui agit, qui relève le malade, qui impose les mains, qui prononce les paroles décisives pour chasser les démons ou proclamer le pardon. Dans le récit de Matthieu, les propos changent et les disciples se trouvent investis d’une mission bien lourde. « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Toutefois, c’est Jésus qui joue le maître de maison, mais pas seulement. L’ébangéliste précise : « levant son regard vers le ciel, il prononça la bénédiction. » Autrement dit, il s’adresse à Dieu pour le remercier avant de partager les provisions. Quelle leçon ! Savons-nous remercier le Seigneur lorsque nous lui présentons nos demandes ? C’est à peine si nous remercions quand elles sont exaucées. N’oublions pas la leçon que nous donne Jésus.

Revenons à l’injonction du Maître : Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Aujourd’hui, cette parole ne doit-elle pas résonner sans cesse à nos oreilles ? Comment pouvons-nous y répondre ? Dans notre monde agité où se rencontrent de plus en plus de gens en difficultés, mal nourris, mal logés, quel rôle pouvons-nous jouer afin de mettre en pratique la consigne du Maître. Nous sommes sollicités par des associations multiples : DIESE par exemple, ou le CASP. Bien d’autres aussi, l’actualité en fait état tous les jours. Sachons accueillir ces demandes de façon généreuse, dans la mesure de nos moyens.

A ce moment du culte, je dois vous expliquer pourquoi j’ai choisi d’appuyer la méditation sur ce texte de la multiplication des pains. C’est qu’aujourd’hui, à l’issue du culte, nous recevons un groupe d’invités envoyés par le C.A.S.P. (Centre d’Action Sociale Protestant). Ces déjeuners sont organisés par diverses paroisses parisiennes et sont l’occasion de rencontrer des personnes en grande difficulté qui apprécient, outre le repas préparé avec soin, un accueil amical et l’occasion de parler de leurs soucis. Prions pour que Dieu nous inspire l’attitude et les mots qu’ils attendent d’une communauté fraternelle.

Quelquefois, nous serions tentés de rester entre nous, partageant les mêmes joies et les mêmes soucis. Sans doute les disciples avaient-il la même envie de rester ainsi groupés autour de Jésus pour profiter de son enseignement, se laissant porter par sa chaleureuse présence. Or ils se trouvent noyés dans une foule immense, exigeante, et – c’est le comble – le Maître leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Comme en écho, entendons les paroles du prophète Esaïe que nous lisions tout à l’heure : « O vous tous qui êtes assoiffés, venez vers les eaux, même celui qui n’a pas d’argent, venez ! Demandez du grain et mangez ; venez et buvez – sans argent, sans paiement – du vin et du lait. » Je vois dans ces textes les deux faces d’un même diptyque : d’un côté, l’invitation du prophète : « venez et mangez » ; en vis-à-vis la multiplication des pains. Et au-delà des pains préparés par les hommes, le pain de la Parole ; et encore au-delà, le corps du Christ. « Ceci est mon corps qui est donné pour vous », est-il rappelé lors de la Cène.

Nourris de la parole, sachons la partager. C’est la base de l’évangélisation. Les missionnaires qui ont autrefois sillonné les contrées lointaines ont su apporter la Bonne Nouvelle en même temps que l’instruction, l’amélioration des méthodes de culture, les soins médicaux. Ayons une pensée pour le docteur Schweitzer et son hôpital de Lambaréné. Il ne fut pas le seul.

Malheureusement les nouvelles formes de vie se sont accompagnées de nouveautés plus pernicieuses : l’introduction de l’alcool, les méthodes commerciales douteuses… Dommage…. Que cela n’arrête pas nos élans. Nous aimerions voir nos temples remplis de foules attentives et joyeuses ; nous aimerions que nombreuses soient les bonnes volontés qui viennent épauler les équipes en place pour l’enseignement des enfants ou la préparation des repas. Prions pour que chacun se sente concerné et réponde à l’ordre du Maître : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Amen

Jean 20, 19-31 – « vous avez un message… »

dimanche 7 avril 2013 – par le pasteur François Clavairoly

Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées, par la crainte qu’ils avaient des Juifs ; Jésus vint, et debout au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Quand il eut dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples se réjouirent en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : Que la paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.

Thomas, appelé Didyme, l’un des douze, n’était pas avec eux, lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt à la place des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.
Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, et debout au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance aussi ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois ! Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit : Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru !
Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d’autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceci est écrit afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

Chers amis,

Le récit de ce matin nous offre trois informations :

Premièrement, Christ ressuscité se rend présent auprès des disciples alors qu’ils sont reclus et comme réfugiés dans une pièce fermée à clef.
Il se rend présent auprès des disciples, autrement dit auprès de nous, alors que nos portes sont elles aussi fermées, c’est à dire alors que nous sommes enfermés dans nos peurs de manifester ce que nous croyons, rétifs à toute idée que l’évangile pourrait nous concerner et nous toucher ouvertement, comme si cet évangile était pour d’autres seulement : les courageux… et comme si nous pouvions nous en préserver, en quelque sorte par nos comportements de fuite, avec les motifs que l’on veut, et notamment celui de la crainte d’être vus en public par des témoins, comme c’est le cas dans le récit de l’évangile. La crainte d’être reconnus comme tels, attachés au Christ vivant. Cette première information ouvre une perspective de réflexion sur la publicité de notre foi et de notre témoignage. Elle laisse entendre que Christ ne prône pas une religion assignée à résidence dans la sphère privée, enclose dans les sacristies de nos églises ou dans les seuls espaces cultuels, et elle nous permet de déployer toute une pensée sur ce qu’est précisément cet espace public [1] dans l’ordre du témoignage, ailleurs que dans notre for intérieur ou notre conscience.

Contre les disciples qui se verraient bien chrétiens des catacombes à vie, ou comme aujourd’hui, repliés sur eux-mêmes de peur d’être repérés et du coup d’être amenés à rendre compte de leur foi publiquement, le Christ vient, donc, et fait tomber non seulement les barrières mais les masques : et c’est toute la thématique du courage de la foi qui est en jeu, de même que celle du respect des autres, de l’acceptation du débat, de la discussion, de la controverse et du témoignage en partage avec d’autres qui ne sont pas du même avis.
Tout l’évangile de Jean ressortit à cette thématique engageant le chrétien à vivre sa foi, y compris dans une société qui n’est pas prête à entendre le message du Christ.
Et ce dont le Christ veut équiper ses disciples, dans cette entreprise de témoignage, non pas eux seuls ou certains d’entre eux, par je ne sais quel privilège de rang ou de dignité, ce dont il veut équiper chacun de nous, donc, par la même occasion, c’est la paix, par le souffle de l’esprit qu’il leur donne de la part de Dieu : « Que la paix soit avec vous, comme le Père m’a envoyé je vous envoie, et il souffla sur eux et leur dit recevez l’Esprit Saint. »
A la peur des disciples, à notre peur, il substitue la paix et le don de l’esprit ;

La deuxième information, après celle, encourageante, de la présence du Christ à nos côtés, même quand nous voudrions nous cacher, en quelque sorte, et après la reconnaissance du fait que nous pouvons marcher et parler dans la paix, la deuxième information est celle de notre vocation commune à transmettre le contenu du message lui-même.
Et ce message est le suivant : « ceux à qui vous pardonnerez les péchés ils leur seront pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus. »
Que signifie ceci, que signifie donc cette parole qui concerne le pardon ?
Le pardon est évangéliquement la possibilité donnée et proclamée à chacun d’un recommencement.
Il libère du poids du passé, il casse les enfermements, notamment ceux de la culpabilité, il redonne le monde à autrui et à soi, il est recréation au cœur du monde, ce qui suppose et passe par un faire- mémoire et une réconciliation. Celui qui est pardonné est alors repris, réconcilié et replacé devant un avenir possible. Il est justifié. Cette possibilité de l’annonce du pardon, c’est à tous les disciples, à toute l’Eglise qu’elle est donnée. Et cette possibilité d’annoncer le pardon est celle qui se réalise précisément dans l’acte même de la prédication et dans la célébration des sacrements.
La « puissance des clefs », puisque c’est de cela qu’il s’agit, c’est celle que l’on reçoit à l’écoute de la parole et qui nous ouvre la possibilité de recommencer. Ce n’est donc pas, comme on le croit souvent à tort, le « pouvoir » de quelques spécialistes qui se le seraient réservé et qui se le seraient transmis eux-mêmes comme une charge spécifique (et il est vrai que le catholicisme romain du moyen âge a ici une responsabilité dans la façon dont il a compris ces textes -y compris ceux de l’évangile de Matthieu- en y voyant un pouvoir transmissible par succession à partir d’une vision hiérarchique de l’Eglise dont nulle part les textes bibliques ne font état), mais il s’agit au contraire de la vocation des disciples, autrement dit de celle de toute l’Eglise. Il s’agit de la vocation et de la mission de l’Eglise qui, comme aujourd’hui, vous annonce, frères et sœurs que votre péché vous est pardonné, péché qui, au moment même où cela vous est annoncé, vous est effectivement pardonné et n’est plus obstacle à votre histoire personnelle et à votre devenir.
De même l’Eglise invite Côme et Auguste à recevoir le baptême [2], ce jour d’avril 2013, c’est à dire à recevoir le signe du pardon qu’ils reçoivent effectivement au moment même où vous entendrez ces paroles et où vous verrez l’eau du baptême couler sur leur tête, de même l’Eglise invite chacun de vous à célébrer la cène en présence du Christ, une Eglise qui ne vous refuse pas ce pardon mais vous l’offre gratuitement au nom de celui qui l’accomplit en vous.
Cette puissance des clefs, c’est-à-dire le fait de « lier et de délier », qu’en judaïsme on connaissait déjà depuis longtemps, autrement dit cette aptitude à discerner et à dire ce qui nous paralyse et nous place dans une impasse, et d’autre part ce qui nous en délivre, est de la responsabilité de toute l’Eglise qui porte un message au monde et pas n’importe quel message : un message de réconciliation et de pardon dans la prédication et dans les sacrements. Un message de pardon et de réconciliation entre nous, avec nous-mêmes et en nous-mêmes, dans les diverses situations de notre vie.
Et la troisième information découle des deux premières : c’est que dès aujourd’hui, il vous revient à vous qui êtes maintenant en paix, et à vous qui avez reçu l’esprit, il vous revient de permettre l’accès au message du Christ à tous ceux que vous rencontrerez, à tous ceux dont vous avez la responsabilité, à vos enfants, à vos proches, à ceux de votre réseau et ceux de votre connaissance.
« Liez et déliez », c’est-à-dire annoncez cet évangile de la réconciliation et du pardon partout où cela est attendu et possible. Ou alors, dans les cas que vous jugerez impossibles, dans des situations de refus, dans des situations trop conflictuelles, reconnaissez humblement qu’il n’est pas encore temps, que le moment n’est pas propice, que le chemin est encore long. Et patientez.
« Liez et déliez », c’est à dire discernez, mais agissez avec sagesse.
Invitez par une parole, invitez à l’écoute, invitez à la cène, ou bien abstenez vous de le faire, selon les circonstances, mais annoncez le pardon et vous ouvrirez les portes d’un possible et d’un renouveau, oeuvrez à la réconciliation là ou vous êtes placés, et ce sera alors la joie toujours possible d’un recommencement.
Ces trois informations : la paix, le pardon et la mission de chacun de nous dans nos vies respectives, sont trois informations heureuses, trois informations à partager. Elles constituent, pour reprendre l’expression chrétienne qui traduit le mot d’information, une « nouvelle » et même une « heureuse nouvelle », une « bonne nouvelle ». En grec cela se dit évangile.
Avec ceux qui viennent de recevoir le baptême, vous êtes tous pardonnés, porteurs d’une paix, d’un shalom, porteurs, aujourd’hui même, de l’évangile, pour vous-mêmes, et surtout, plus encore, pour d’autres que vous. Vous avez un message : et c’est d’être messagers du pardon de Dieu sur toute vie,

Amen

Notes :

[1] Cf. L’Eglise dans l’espace public, Michel Bertrand, Labor et Fides, Genève, 2011.

[2] Côme et Auguste Daeschner

Jean 20, 19-31 – « vous avez un message… »

Dimanche 7 avril 2013 – par le pasteur François Clavairoly

 

Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées, par la crainte qu’ils avaient des Juifs ; Jésus vint, et debout au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Quand il eut dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples se réjouirent en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : Que la paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.
Thomas, appelé Didyme, l’un des douze, n’était pas avec eux, lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt à la place des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.
Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, et debout au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance aussi ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois ! Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit : Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru !
Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d’autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceci est écrit afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

Chers amis,

Le récit de ce matin nous offre trois informations :

Premièrement, Christ ressuscité se rend présent auprès des disciples alors qu’ils sont reclus et comme réfugiés dans une pièce fermée à clef.
Il se rend présent auprès des disciples, autrement dit auprès de nous, alors que nos portes sont elles aussi fermées, c’est à dire alors que nous sommes enfermés dans nos peurs de manifester ce que nous croyons, rétifs à toute idée que l’évangile pourrait nous concerner et nous toucher ouvertement, comme si cet évangile était pour d’autres seulement : les courageux… et comme si nous pouvions nous en préserver, en quelque sorte par nos comportements de fuite, avec les motifs que l’on veut, et notamment celui de la crainte d’être vus en public par des témoins, comme c’est le cas dans le récit de l’évangile. La crainte d’être reconnus comme tels, attachés au Christ vivant. Cette première information ouvre une perspective de réflexion sur la publicité de notre foi et de notre témoignage. Elle laisse entendre que Christ ne prône pas une religion assignée à résidence dans la sphère privée, enclose dans les sacristies de nos églises ou dans les seuls espaces cultuels, et elle nous permet de déployer toute une pensée sur ce qu’est précisément cet espace public [1] dans l’ordre du témoignage, ailleurs que dans notre for intérieur ou notre conscience.

Contre les disciples qui se verraient bien chrétiens des catacombes à vie, ou comme aujourd’hui, repliés sur eux-mêmes de peur d’être repérés et du coup d’être amenés à rendre compte de leur foi publiquement, le Christ vient, donc, et fait tomber non seulement les barrières mais les masques : et c’est toute la thématique du courage de la foi qui est en jeu, de même que celle du respect des autres, de l’acceptation du débat, de la discussion, de la controverse et du témoignage en partage avec d’autres qui ne sont pas du même avis.
Tout l’évangile de Jean ressortit à cette thématique engageant le chrétien à vivre sa foi, y compris dans une société qui n’est pas prête à entendre le message du Christ.
Et ce dont le Christ veut équiper ses disciples, dans cette entreprise de témoignage, non pas eux seuls ou certains d’entre eux, par je ne sais quel privilège de rang ou de dignité, ce dont il veut équiper chacun de nous, donc, par la même occasion, c’est la paix, par le souffle de l’esprit qu’il leur donne de la part de Dieu : « Que la paix soit avec vous, comme le Père m’a envoyé je vous envoie, et il souffla sur eux et leur dit recevez l’Esprit Saint. »
A la peur des disciples, à notre peur, il substitue la paix et le don de l’esprit ;

La deuxième information, après celle, encourageante, de la présence du Christ à nos côtés, même quand nous voudrions nous cacher, en quelque sorte, et après la reconnaissance du fait que nous pouvons marcher et parler dans la paix, la deuxième information est celle de notre vocation commune à transmettre le contenu du message lui-même.
Et ce message est le suivant : « ceux à qui vous pardonnerez les péchés ils leur seront pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus. »
Que signifie ceci, que signifie donc cette parole qui concerne le pardon ?
Le pardon est évangéliquement la possibilité donnée et proclamée à chacun d’un recommencement.
Il libère du poids du passé, il casse les enfermements, notamment ceux de la culpabilité, il redonne le monde à autrui et à soi, il est recréation au cœur du monde, ce qui suppose et passe par un faire- mémoire et une réconciliation. Celui qui est pardonné est alors repris, réconcilié et replacé devant un avenir possible. Il est justifié. Cette possibilité de l’annonce du pardon, c’est à tous les disciples, à toute l’Eglise qu’elle est donnée. Et cette possibilité d’annoncer le pardon est celle qui se réalise précisément dans l’acte même de la prédication et dans la célébration des sacrements.
La « puissance des clefs », puisque c’est de cela qu’il s’agit, c’est celle que l’on reçoit à l’écoute de la parole et qui nous ouvre la possibilité de recommencer. Ce n’est donc pas, comme on le croit souvent à tort, le « pouvoir » de quelques spécialistes qui se le seraient réservé et qui se le seraient transmis eux-mêmes comme une charge spécifique (et il est vrai que le catholicisme romain du moyen âge a ici une responsabilité dans la façon dont il a compris ces textes -y compris ceux de l’évangile de Matthieu- en y voyant un pouvoir transmissible par succession à partir d’une vision hiérarchique de l’Eglise dont nulle part les textes bibliques ne font état), mais il s’agit au contraire de la vocation des disciples, autrement dit de celle de toute l’Eglise. Il s’agit de la vocation et de la mission de l’Eglise qui, comme aujourd’hui, vous annonce, frères et sœurs que votre péché vous est pardonné, péché qui, au moment même où cela vous est annoncé, vous est effectivement pardonné et n’est plus obstacle à votre histoire personnelle et à votre devenir.
De même l’Eglise invite Côme et Auguste à recevoir le baptême [2], ce jour d’avril 2013, c’est à dire à recevoir le signe du pardon qu’ils reçoivent effectivement au moment même où vous entendrez ces paroles et où vous verrez l’eau du baptême couler sur leur tête, de même l’Eglise invite chacun de vous à célébrer la cène en présence du Christ, une Eglise qui ne vous refuse pas ce pardon mais vous l’offre gratuitement au nom de celui qui l’accomplit en vous.
Cette puissance des clefs, c’est-à-dire le fait de « lier et de délier », qu’en judaïsme on connaissait déjà depuis longtemps, autrement dit cette aptitude à discerner et à dire ce qui nous paralyse et nous place dans une impasse, et d’autre part ce qui nous en délivre, est de la responsabilité de toute l’Eglise qui porte un message au monde et pas n’importe quel message : un message de réconciliation et de pardon dans la prédication et dans les sacrements. Un message de pardon et de réconciliation entre nous, avec nous-mêmes et en nous-mêmes, dans les diverses situations de notre vie.
Et la troisième information découle des deux premières : c’est que dès aujourd’hui, il vous revient à vous qui êtes maintenant en paix, et à vous qui avez reçu l’esprit, il vous revient de permettre l’accès au message du Christ à tous ceux que vous rencontrerez, à tous ceux dont vous avez la responsabilité, à vos enfants, à vos proches, à ceux de votre réseau et ceux de votre connaissance.
« Liez et déliez », c’est-à-dire annoncez cet évangile de la réconciliation et du pardon partout où cela est attendu et possible. Ou alors, dans les cas que vous jugerez impossibles, dans des situations de refus, dans des situations trop conflictuelles, reconnaissez humblement qu’il n’est pas encore temps, que le moment n’est pas propice, que le chemin est encore long. Et patientez.
« Liez et déliez », c’est à dire discernez, mais agissez avec sagesse.
Invitez par une parole, invitez à l’écoute, invitez à la cène, ou bien abstenez vous de le faire, selon les circonstances, mais annoncez le pardon et vous ouvrirez les portes d’un possible et d’un renouveau, oeuvrez à la réconciliation là ou vous êtes placés, et ce sera alors la joie toujours possible d’un recommencement.
Ces trois informations : la paix, le pardon et la mission de chacun de nous dans nos vies respectives, sont trois informations heureuses, trois informations à partager. Elles constituent, pour reprendre l’expression chrétienne qui traduit le mot d’information, une « nouvelle » et même une « heureuse nouvelle », une « bonne nouvelle ». En grec cela se dit évangile.
Avec ceux qui viennent de recevoir le baptême, vous êtes tous pardonnés, porteurs d’une paix, d’un shalom, porteurs, aujourd’hui même, de l’évangile, pour vous-mêmes, et surtout, plus encore, pour d’autres que vous. Vous avez un message : et c’est d’être messagers du pardon de Dieu sur toute vie,

Amen


[1] Cf. L’Eglise dans l’espace public, Michel Bertrand, Labor et Fides, Genève, 2011.

[2] Côme et Auguste Daeschner