Luc 9, 28-36 – « A quoi donc le récit de la transfiguration peut-il servir ? »

Dimanche 24 février 2013, par le pasteur François Clavairoly

 

Environ une semaine après qu’il eut parlé ainsi, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il monta sur une montagne pour prier. Pendant qu’il priait, son visage changea d’aspect et ses vêtements devinrent d’une blancheur éblouissante. Soudain, il y eut là deux hommes qui s’entretenaient avec Jésus : c’étaient Moïse et Élie, qui apparaissaient au milieu d’une gloire céleste. Ils parlaient avec Jésus de la façon dont il allait réaliser sa mission en mourant à Jérusalem. Pierre et ses compagnons s’étaient profondément endormis ; mais ils se réveillèrent et virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Au moment où ces hommes quittaient Jésus, Pierre lui dit : « Maître, il est bon que nous soyons ici. Nous allons dresser trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » – Il ne savait pas ce qu’il disait. – Pendant qu’il parlait ainsi, un nuage survint et les couvrit de son ombre. Les disciples eurent peur en voyant ce nuage les recouvrir. Du nuage une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, que j’ai choisi. Écoutez-le ! » Après que la voix eut parlé, on ne vit plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et, en ce temps-là, ne racontèrent rien à personne de ce qu’ils avaient vu.

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

A quoi peut bien servir un tel récit ? Que faire, en réalité, du texte des évangiles qui racontent la transfiguration ?
« Il ne sert à rien, et l’on peut s’en passer » trancheront certains, faisant mine d’être bultmanniens [1] et modernes, ou encore séculiers et laïcs, faisant montre d’une spiritualité toute horizontale et démythologisée sinon sèche, décidant de ranger la transfiguration au rayon des récits antiques et périmés des croyances anciennes.
Aujourd’hui, beaucoup de nos contemporains procèdent ainsi, rayant de leur monde intellectuel et spirituel et sans trop en être conscients, des trésors de la pensée et de la méditation des hommes, des trésors dont ils se seront donc privés et qu’ils ne pourront plus transmettre à leurs enfants.

La démarche est à cet égard assez semblable à celle de ces talibans qui, par ailleurs et en toute connaissance de cause, passent à l’acte, eux, et détruisent effectivement des bibliothèques, sans se rendre compte que ce sont leurs pères qui les avaient écrites, méditées et précieusement conservées jusqu’ aujourd’hui, justement pour le bien de leur descendance pour leur enrichissement spirituel.

Alors, avant de mépriser les textes bibliques que nous avons reçus de nos anciens et de tous ceux qui nous ont précédés, ou de les humilier en ne leur accordant qu’un regard distrait comme s’ils n’avaient été composés que pour des indigents de l’esprit et des faibles quant à l’intelligence, ou comme s’ils ne contenaient que des fables dignes d’être réservés aux enfants ou aux rêveurs, arrêtons-nous un instant et, comme devant un tableau encore inconnu de nous mais qui attire l’oeil au cours d’une visite, prenons-les au sérieux par respect vis-à-vis de leur auteur et contemplons-les, lisons-les.
Tout d’abord, recevons ce récit de l’évangile comme on reçoit un texte, n’importe quel texte, avec sa part de mystère et de nouveauté à découvrir par le simple acte de la lecture. Les commentateurs, les exégètes et les savants ont bien retrouvé, par ce seul travail de lecture, des analogies, des ressemblances avec d’autres récits de ce type, des récits prophétiques très anciens, des récits apocalyptiques ou théophaniques, et sa beauté figurative [2], parmi d’autres, a été largement soulignée par eux, de même que sa beauté littéraire.
De fait, la gloire de Jésus révélée un instant seulement, par le changement d’aspect de son visage, attire l’attention. Et le lecteur avisé sait intimement, alors, que le récit donne à voir beaucoup plus qu’une extraordinaire vision mise en récit, comme l’exprimerait par exemple un conte merveilleux ou la narration d’un songe éveillé.
Le lecteur sent ou pressent que le récit veut suggérer quelque chose de l’identité même de Jésus qui ne se résume pas à son origine galiléenne ou à la beauté de son visage.
Tout est dit dans ces mots : pour l’évangile de Luc, la personne de Jésus ne peut pas se laisser réduire à cet homme issu de Nazareth. Au long de ce petit récit, se montre en effet autre chose à discerner concernant Jésus, une autre dimension à comprendre, « quelqu’un d’autre » à voir.
Lorsque l’auteur du texte écrit que le visage de Jésus est « autre », il ne veut certes pas indiquer un changement de l’être même de Jésus, comme par l’enchantement d’une performance magique ou extatique -le texte reste très sobre et ne met en œuvre aucun effet littéraire extravagant- et d’ailleurs nous ne marcherions pas dans cette voie. Mais il suggère à notre interprétation de percevoir par ce changement de lumière, un changement du rapport de Jésus aux autres et à Dieu, et c’est bien là que se joue le réel de ce qu’est la transfiguration pour les témoins, qu’il s’agisse de Pierre, de Jacques et de Jean ou qu’il s’agisse de nous, lecteurs contemporains de l’évangile.
En effet, l’enjeu est le suivant : quelle est le sens de cette relation si particulière et si significative que Jésus entretient avec Dieu et avec les autres ?
Pour répondre à ce questionnement, il nous faut « entendre » la voix qui joue un rôle de proclamation comme il nous faut « voir » la nuée (la référence surprenante à « une voix » est le seul effet littéraire mis en jeu, avec « la nuée » dont l’ancien testament connaissait bien la signification, dans l’épisode relatant la marche d’Israël au désert) :
La voix donne sens à ce rapport particulier et significatif, car elle proclame que cet homme est le Fils bien aimé et choisi de Dieu et qu’il s’agit de l’écouter : autrement dit, lui qui n’est ni Moïse, au désert, ni prêtre dans un lieu saint ou dans un sanctuaire, lui qui n’est ni roi d’Israël ni ne vient de Jérusalem, lui qui n’a aucun titre de gloire à faire valoir, lui simple humain parmi d’autres se trouve soudain glorifié et choisi pour incarner une présence dont on suppose la proximité (par la voix et la nuée, comme jadis) mais dont il n’est pas possible d’en connaître davantage. La présence de Dieu et sa proximité qui signifient le salut, ne sont donc plus assujetties, pour les disciples qui sont témoins ou pour chacun de nous, à l’appartenance à une histoire singulière liée à un sanctuaire, à une ville sainte, à une lignée sacerdotale, à une Eglise, et il n’est pas besoin d’être un mystique, un obsédé des questions religieuses ou un saint pour rencontrer ce visage et celui qui l’expose : il s’agit simplement d’écouter, autrement dit de « voir avec les yeux de la foi », de se mettre ne serait-ce qu’un instant dans la posture de la confiance et de la reconnaissance en présence de cette scène et du récit qui la figure.
Celui qui ne connait rien à l’évangile, à l’histoire biblique, à la religion, mais qui au moins sait lire et qui lit avec sérieux et en confiance, celui qui par conséquent « écoute » et « voit » que Jésus, cet homme, est en même temps visage humain et visage de Dieu comme le raconte le texte de la transfiguration, celui-là est en présence du salut.
C’est par ce genre de récit, simple et bref, convenons-en, que la théologie chrétienne a tenté de dire ce qu’elle croyait de Dieu : à savoir que Jésus, cet homme, non seulement fait signe de sa présence parmi nous, par ses actes et ses paroles, mais qu’il la révèle et en offre le véritable visage.
Il révèle sa présence et en offre le visage à qui sait lire et contempler, au long du texte de l’évangile, le visage de Dieu, celui, souffrant, sur la croix du Golgotha comme celui, lumineux, dans sa gloire. Et ce rapport de Jésus à Dieu est ici confirmé par la présence des témoins de la transfiguration, Moïse et Elie, deux personnes étant nécessaires à toute certification d’un témoignage.
Le premier témoin, Moïse, personnage majeur qui rappelle la délivrance du peuple de l’esclavage en Egypte et le départ dans le désert, préfigure la passion et la mort de Jésus par le sacrifice de l’agneau et la célébration de la Pâques qu’il ordonne, et où l’on mange le pain sans levain selon Exode 12. Le second témoin, Elie, prophète qui doit venir à la fin des temps, selon la tradition, préfigure, avec la réalisation du miracle de la résurrection de la fille de la veuve à Sarepta, la résurrection même de Jésus.
Moïse et Elie, figures de la mort et de la résurrection du Christ, et témoins de la transfiguration, font entrevoir au lecteur, et comme par anticipation de la fin de l’évangile, à travers le nuage et à l’écoute de la voix, comme au temps du désert pour Israël, l’alpha et l’oméga de la vie de Jésus, l’événement central de l’évangile, sa mort et sa résurrection pour le salut du monde.

Les deux visages qu’il nous est donné de contempler dans l’évangile, pour dire Dieu et sa présence parmi nous, sont ainsi, d’une part, un visage de gloire, mais pour un instant seulement, sous l’égide d’Elie, et bientôt, sous le signe de la Pâques et de Moïse, un visage ensanglanté, celui de la croix, de la lance et de la couronne d’épines, celui-là présent à notre mémoire jusqu’à la fin des temps.

Que faire du récit de la transfiguration ?
Le méditer, encore, et y découvrir, comme pour le baptême de Gabriel [3], le signe mystérieux et la révélation d’une présence aimante et bienveillante, celle d’un Dieu qui nous aime et nous accueille, en Jésus de Nazareth, homme de Dieu (transfiguré, ressuscité) et Dieu fait homme (défiguré, crucifié).
L’autre visage de Jésus, ce visage « autre » dont parle le récit de la transfiguration, est à reconnaître, par conséquent, avec les yeux de la foi, comme le véritable visage de Dieu, vainqueur de toute mort.

Pierre, voulant dresser trois tentes, c’est à dire voulant faire durer ce moment de la révélation, désirant en quelque sorte figer la situation, suggérant ainsi qu’il pourrait avec Jacques et Jean profiter de cette vision encore un peu de temps pour contempler cette gloire, « ne savait pas ce qu’il disait », rapporte l’évangéliste. Il ne savait pas, effectivement, que la révélation de la foi est un événement, un surgissement, une illumination, une inspiration, une respiration et non pas une une installation, un institution, une halte et un arrêt …
Avec la beauté d’un tel récit comme avec la beauté de la vision qu’il déploie, la transfiguration et sa fulgurance rappellent à quiconque voudrait arrêter sa quête, planter sa tente et s’asseoir sur ses certitudes, la nécessaire marche vers la terre promise, une marche ouverte à Pâques par Moïse et renouvelée par le signe d’ Elie, une marche offerte au monde entier, désormais par Jésus, crucifié et ressuscité,
Amen.


[1] Rudolf Bultmann, théologien et savant protestant du XXè siècle, promoteur de la méthode de la démythologisation.

[2] Cf. Notamment et parmi tant d’autres, l’icône de la transfiguration de Théophane le Grec (1403).

[3] Gabriel Pailloux a été baptisé ce jour.

Cercles du mardi

Chaque mardi, hors vacances scolaires, le Cercle du mardi réunit, après un moment de recueillement dans la chapelle et un déjeuner, 40 à 50 personnes autour d’un conférencier qualifié sur un sujet d’économie, de culture, de religion, de société. 25 à 35 minutes d’exposé, suivies d’un débat.

Chacun peut rejoindre  ce cercle sans inscription préalable et demander à en recevoir le programme.

Horaires : 12h15 Recueillement, 12h30 Déjeuner, 13h00 Conférence – débat, 14h00 Fin

Coordonnateur : Antoine Seyrig

Voir le programme des rencontres ici.

Luc 5, 1-11 – La pêche miraculeuse – « Adresse aux membres de l’Eglise : avancez en eau profonde ! »

Dimanche 10 février 2013 – par le pasteur François Clavairoly

 

Comme la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu, et qu’il se trouvait auprès du lac de Génésareth, il vit au bord du lac deux petites barques, d’où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets. Il monta dans l’une de ces barques, qui était à Simon, et il lui demanda de s’éloigner un peu de terre. Puis il s’assit, et de la barque il enseignait les foules. Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher. Simon lui répondit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais, sur ta parole, je jetterai les filets. L’ayant fait, ils prirent une grande quantité de poissons, et leurs filets se rompaient. Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l’autre barque de venir les aider. Ils vinrent et remplirent les deux barques, au point qu’elles enfonçaient. Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus et dit : Seigneur, éloigne-toi de moi parce que je suis un homme pécheur. Car la frayeur l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu’ils avaient faite. Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Et Jésus dit à Simon : Sois sans crainte ; désormais tu seras pêcheur d’hommes. Alors ils ramenèrent les barques à terre, laissèrent tout et le suivirent.

Chers amis, frères et sœurs,

le récit de la pêche miraculeuse se termine par ces mots adressés à Simon : « Désormais, tu seras pêcheur d’hommes ».
En fait, la traduction de ce verset devrait être rendue par ceci, quand il est fait attention au texte original grec : « Désormais, ce sont des hommes que tu (p)rendras vivants »…
Cette idée de la pêche, en effet, rapportée à la pêche des hommes, aurait pu facilement devenir morbide et même inquiétante car nous aurions pu nous imaginer assez facilement que l’évangélisation à la manière lucanienne s’apparentait à une stratégie piégeante qui consisterait à encercler, comme les pêcheurs le faisaient à l’égard des poissons, ici avec le filet de la parole ou de la prédication, une population que l’on voudrait enfin captive, et, non pas sortie de l’eau, mais de son milieu naturel, pour être asphyxiée par un discours ou par une doctrine.
Il est vrai que la pêche est métier difficile où il s’agit d’attraper, de capturer et enfin d’apporter, même frais, des poissons…morts pour ceux qui sont restés à terre !
Dans le récit de l’évangile, nous comprenons assez vite, pourtant, que la pêche renvoie à la prédication et que le métier s’y vit comme vocation. Nous comprenons aussi que le miracle devient métaphore du geste de l’Eglise qui proclame l’évangile aux multitudes. Nous comprenons enfin et surtout que cette prédication est « pour la vie » non pour la mort.

Simon, chef d’entreprise, comme l’écrit exactement l’évangéliste, d’une pêche infructueuse et harassante, deviendra chef d’une autre sorte d’entreprise, celle qui consiste à animer une communauté chrétienne, annonçant la vie et l’espérance alors qu’il vient précisément de faire l’expérience de l’échec et du découragement : « Nous avons travaillé toute la nuit » dit-il.
« Recommence ! Ailleurs, autrement, en confiance » lui répond Jésus.
« Sur ta parole, je jetterai les filets ! » reprend Simon, et la pêche, cette fois-ci, est abondante, surabondante même.
Tout cela signifie que la proclamation de l’Evangile ne peut donc se laisser réduire à l’exercice d’un métier pratiqué sur la base de stratégies humaines et d’expériences bien rodées par l’habitude, l’intelligence humaine, la ruse ou la connaissance parfaite du marché, un métier appuyé par des méthodes de marketing, des technologies de pointe et des process de professionnels qui vont forcément faire leur preuve par l’obtention de points de croissance, des marge de bénéfice ou par des gains de productivité.
La preuve, c’est que Simon et ses amis qui sont des professionnels, des habitués, des hommes persévérants, des courageux, n’ont pas réussi.
La proclamation de l’Evangile est d’abord et avant toute chose un geste de confiance par lequel on ose s’avancer en eau profonde, ou alors marcher sur des chemins que l’on ne maitrise pas, à la rencontre d’auditoires inconnus.
Ainsi, l’Eglise, notre Eglise est appelée après Simon, et comme lui, à se repositionner, à changer de terrain, à recadrer sa pratique et son style, à « jeter les filets ailleurs », plus loin, là où personne ne l’avait fait encore.
Car là se trouvent des êtres qui attendent une parole, une parole de vie pour vivre enfin et trouver un sens à leur existence.

-  Le Conseil presbytéral réfléchit en ce moment même à tout cela. A un moment particulier, celui d’une transition annoncée, où la paroisse se trouvera sans pasteur, le conseil recherche non pas une stratégie mais les possibilités de poser des gestes de confiance, d’aller découvrir ce qui n’a pas été trouvé, d’aller œuvrer là où il n’a pas assez travaillé ces derniers temps.
Il se donne pour but, à travers cette recherche, de proposer un projet de vie pour les années qui viennent : un projet confiant.
Après le geste de la confiance, et tout ce qu’il suppose d’audace et d’originalité, après le geste personnel et intime de la confiance qui accepte de se mettre au service du Christ et de son message de vie, malgré et dans les épreuves que chacun peut traverser, je voulais reprendre avec vous le geste même de l’Eglise, ce geste communautaire et solidaire qui est le sien propre, et qui consiste à se laisser appeler, à se laisser convoquer, à se laisser interpeller.
Non pas l’Eglise au sens large, seulement, mais au sens le plus proche de ce que nous vivons au quotidien, celui de l’Eglise locale, de la paroisse. L’Eglise, en effet, est ici, dans le récit de l’évangile, représenté par des hommes, Simon, Jacques et Jean ses compagnons de tâche, et par les barques et les filets. Elle est faite d’hommes et de femmes et de quelques outils, de quelques lieux.

-  Jésus n’hésite pas à se servir des uns et des autres.
Il monte sur l’une des barques et, de là, s’adresse à la foule restée sur le rivage. Il « parle sur les ondes » en vue d’une communication directe et de l’annonce d’un message. L’Eglise, la paroisse est un lieu, de même, fait de communication et de circulation d’une parole : là où cette réalité est bafouée, là n’est pas l’Eglise.

-  Jésus met en route des hommes et les prend à son service, sachant exactement ce qu’ils savent faire : la pêche. Il utilise leur « savoir-faire » et leurs compétences pour créer une communauté qui proclame la vie, c’est à dire qui « pêche » et prêche la bonne nouvelle du pardon : là où la compétence de chacun est ignorée, là n’est pas l’Eglise.

-  Jésus, enfin, propose une initiative nouvelle, invite à prendre encore un risque, malgré la fatigue et les hésitations. Il oriente différemment alors que certains voudraient s’arrêter, abandonner et ressasser le lendemain. Il relève, encourage et, inlassablement, recommence : il suscite et ressuscite : là où l’emporte sournoisement le découragement, la lassitude, le repli, la tentation de la répétition ou pire, le geste d’abandon, là n’est pas l’Eglise.

Tout ce qui vient d’être dit, est à mes yeux, suggéré par une certaine lecture du récit dit de la pêche miraculeuse : une lecture qui ne s’arrête pas sur la thématique du miracle en tant que tel [1], et qui ne se laisse pas obséder par l’étonnant de l’événement ou le tremendum dont Simon témoigne lorsqu’il tombe aux pieds de Jésus, reconnaissant par cette prosternation la présence divine « embarquée » dans l’Eglise, mais une lecture qui reçoit et dépasse cette thématique, recevant le récit du miracle comme métaphore de l’acte même de l’Eglise qui part à l’aventure, découvre des mers nouvelles, des territoires inconnus, des auditoires inédits mais avides d’en savoir plus.
Cette lecture nous aide, en particulier lorsqu’elle rend attentif à l’importance de la proclamation et de la circulation de la parole au sein de l’Eglise, une parole écoutée, reçue, méditée, interprétée, célébrée, priée, et transmise.
Elle nous aide aussi lorsqu’elle nous redit d’une part l’importance du discernement, notamment par le conseil presbytéral, des ministères de chacun dans la communauté, et d’autre part l’appel qui suit ce discernement afin que chacun, chacune, selon les dons qu’il a reçu, accepte d’obéir et de se mettre au travail dans la reconnaissance.
Cette lecture nous aide enfin lorsqu’elle replace la confiance, celle de Simon et donc la nôtre, au cœur de toute démarche ecclésiale.

Jésus s’embarque avec nous et nous embarque avec lui pour la vie, et pour que d’autres que nous vivent de tous les bienfaits qu’il renouvelle chaque jour : la grâce et le pardon de toute faute.
Lui qui, nous sachant épuisés, fatigués et déçus, nous redit au creux de l’oreille, avec amour et conviction : « Avance…et tu vivras »,

Amen.


[1] La thématique du miracle a été largement reprise par ailleurs, soit en pentecôtisme soit en catholicisme, comme illustration probante de la grandeur de Dieu et de la foi des hommes. Mais qu’il s’agisse de Lourdes ou de gestes étonnants dits gestes de délivrance, c’est bien toujours ce que « désigne » le miracle qui importe et ce qu’il « signifie », non pas ce qu’il « prouve » à notre rationalité.

Matthieu 5. 13 – 20 et Esaïe 58. 1 – 12 « L’influence chrétienne, le sel et la lumière »

Dimanche 9 février 2013, par le père John Moore

 

Introduction
Aujourd’hui, nous avons le privilège d’examiner une question très importante : quelle différence les Chrétiens peuvent-ils vraiment faire dans le monde ? En d’autres termes, est-ce que leur présence et leurs actions ont de l’effet ?

À première vue, c’est avant tout une question d’évangélisation. Si nous regardons le monde dans lequel nous vivons, la plupart des pays sont aujourd’hui de plus en plus pluralistes, tant en termes de race que de religion. Le Christianisme, l’Islam, les religions anciennes, les cultes modernes, la laïcité et le matérialisme sont tous en compétition pour l’âme de notre pays et de notre société. Qui va être l’ultime gagnant ?

Mais c’est aussi une question sociale et culturelle. Les Chrétiens sont-ils vraiment en mesure d’influencer les pays dans lesquels ils vivent, afin que les valeurs et les normes du Royaume de Dieu imprègnent la société et la culture ? Si les Chrétiens ont une telle influence, cela signifie qu’ils auront une incidence perceptible sur diverses questions auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui, y compris la bioéthique ; la reconnaissance des droits de l’homme ; le caractère sacré de la vie ; le souci des sans-abri, des chômeurs et des pauvres ; la sauvegarde de l’environnement et bien d’autres questions qui sont d’une importance suprême.

Si nous regardons les paroles de Jésus dans notre lecture de l’Évangile de Saint-Matthieu, sa réponse à notre question est très claire. Il dit : « Vous êtes le sel de la terre » ; et « vous êtes la lumière du monde ». Selon Jésus, oui, les chrétiens font une différence ; et le fait que Jésus utilise les mots « de la terre » et « du monde », indique qu’il croit que l’influence de ses disciples (passés, présents et futurs) sera profonde. Examinons plus attentivement les deux métaphores utilisées par Jésus pour définir la nature de l’influence de ses disciples.

Le sel
Le sel était un produit très prisé dans le monde antique. Il était si précieux que les soldats romains étaient payés en sel ; et ils se révoltaient si l’on leur privait de leur ration. En effet, notre mot français « salaire » vient du mot latin salarium, qui signifie littéralement « sel-argent ».

Mais le sel n’était pas seulement prisé dans l’antiquité ; il se trouvait dans chaque foyer et dans chaque maison. La valeur du sel provenait de son application à d’autres choses. Pensez un instant aux trois utilisations historiques du sel. Tout d’abord, comme nous le savons, le sel était utilisé en tant qu’assaisonnement pour rehausser la saveur des aliments et pour en améliorer le goût. L’absence du sel rend la nourriture beaucoup moins intéressante.

Deuxièmement, le sel était utilisé comme un agent de conservation. Avant le développement du réfrigérateur et de la mise en boîte, le sel était fréquemment utilisé pour conserver la viande quand elle n’était pas fumée ou séchée. Emballée dans le sel, la viande ne se gâtait pas et pouvait durer des années.

Et troisièmement, le sel a traditionnellement été considéré comme ayant un effet curatif. Il avait des vertus médicinales. Avant l’époque de la médecine moderne, le sel était utilisé comme antiseptique. Il brûlait terriblement, mais le sel était souvent versé dans les plaies ouvertes pour les nettoyer de toute impureté.

En disant à ses disciples qu’ils sont le « sel de la terre », Jésus nous rappelle que notre façon de vivre notre foi est censée avoir un effet sur la vie de ceux qui nous entourent. Notre vocation est aussi d’agir en tant qu’agents de conservation, qui préservent les principes bibliques dans un monde déchu. Et notre témoignage est censé avoir un effet curatif, dans la mesure où nous apportons un message d’espoir et de pardon, et nous proclamons un Sauveur qui peut guérir les circonstances, les corps et les âmes humaines. Nous reviendrons aux aspects pratiques de ce ministère dans un instant.

La lumière
Etre le « sel de la terre » n’était qu’une partie de la vision de Jésus pour ses disciples. Au verset 14 de Matthieu 5, Jésus dit à ses disciples qu’ils sont aussi « la lumière du monde ».

Dans notre société contemporaine occidentale, il est difficile d’imaginer un monde sans lumière. Dans l’antiquité, quand la nuit tomba, il faisait complètement noir.

Quand on pense aux qualités de la lumière, nous nous rendons compte de plusieurs choses. Tout d’abord, la lumière doit avoir une source ; et en effet, si nous Chrétiens sommes la lumière du monde, nous sommes capables de l’être parce que Jésus est notre source de lumière. Jésus, qui se faisait appeler la Lumière du monde, est celui qui fournit la lumière qui est en nous.

La deuxième chose que nous réalisons à propos de la lumière est qu’elle se reflète. Et tout comme le sel assaisonne, préserve et guérit l’environnement dans lequel il est placé, la lumière est réfléchie dans l’espace environnant. Étant donné que l’obscurité est l’opposé de la lumière, même la plus petite lumière dans une pièce sombre se remarque immédiatement. Cela signifie que nous, qui sommes la lumière du monde, serons immédiatement remarqués dans des sphères de notre société qui sont assombries par le mal.

À votre avis, qu’est-ce que notre lumière réfléchie est destinée à accomplir ? Eh bien, puisque nous illuminons l’obscurité qui nous entoure, notre lumière montre à d’autres la nature dangereuse et pécheresse du monde dans lequel nous brillons. Mais plus important encore, comme Jésus le dit lui-même dans le verset 16, notre lumière doit briller devant tous les hommes, pour qu’ils voient le bien que nous faisons et qu’ils en attribuent la gloire à notre Père céleste. Dans le texte d’origine de ce passage, le mot grec pour « bien » est kalos, ce qui signifie « attrayant, beau ou merveilleux ». En remplissant notre rôle d’être la lumière du monde, et en laissant briller la lumière de nos bonnes œuvres, nous révélons le caractère de Dieu notre Père ; et nous invitons d’autres à se remettre à lui et à le louer.

Des mesures concrètes pour exercer une influence
Avec une détermination renouvelée, nous devons accepter le rôle que Jésus nous a assigné, à savoir être le sel de la terre et la lumière du monde. Et ce rôle a pour but de changer non seulement des personnes, mais aussi la société. Bien sûr, nous ne pouvons rendre la société parfaite ; mais nous pouvons l’améliorer.

Pour terminer mon message aujourd’hui, j’aimerais offrir une simple liste de quatre mesures concrètes que nous pouvons, vous et moi, prendre, afin que l’Eglise du Christ puisse avoir une grande influence sur des individus et la société. Les quatre mesures sont les suivantes :

Tout d’abord, la prière. J’espère que vous ne rejetterez pas cette mesure comme une platitude vide de sens. Nous devons commencer par la prière, parce que les Chrétiens croient que Dieu entend et répond à la prière. En priant, nous demandons d’abord à Dieu de nous montrer comment il veut précisément que nous soyons sel et lumière pour lui. Et puis, nous lui demandons de nous diriger, pour que nous puissions prier spécialement pour certaines situations. Si jamais vous doutez de l’efficacité d’une telle prière, je vous rappelle que lorsque le Président Marcos des Philippines a été renversé en 1986, les Philippins chrétiens n’attribuaient pas ce changement au « pouvoir du peuple » mais plutôt qu’à la « puissance de la prière ».

Deuxièmement, l’évangélisation. Comme je l’ai dit au début de ce message, si les chrétiens vont faire une différence dans ce monde, ce sera (entre autres) parce qu’ils témoignent de Jésus-Christ et invitent d’autres personnes à le reconnaître comme Seigneur. Je suis tout à fait conscient du fait que tout le monde n’a pas le don d’évangélisation ; mais même si nous n’avons pas ce don, tous les chrétiens ont un rôle à jouer. Nous pouvons tous nous engager dans ce que j’appelle la « pré-évangélisation » : nous pouvons avoir des échanges avec des amis, des membres de la famille, des voisins et des collègues de travail et leur parler du sens de la vie ; de ce qui est important ; et de pourquoi nous nous trouvons sur la terre.

Troisièmement, l’exemple. Par nature, les êtres humains aiment l’imitation ; et donc montrer l’exemple a beaucoup d’effet. Un seul chrétien qui prend une position sans compromis pour la droiture, encourage d’autres personnes à le suivre. Je connais une personne à Saint-Michaël qui vient de décider de démissionner de son poste important et bien rémunéré, parce qu’elle n’approuve pas les pratiques commerciales de son employeur. Plusieurs de ses collègues sont déjà venus la voir, pour lui dire qu’ils sont impressionnés par son courage. Mais comme vous le savez, l’influence d’exemples chrétiens n’est pas limitée à des individus ; un groupe de chrétiens dans une école, dans un hôpital, dans un bureau ou dans une usine peut changer l’ambiance du lieu et ses valeurs. Et L’Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit est censée être un « signe du Royaume », un modèle de ce à quoi la communauté humaine ressemble quand elle se soumet à la règle de Dieu.

Et enfin, quatrièmement, l’action sociale et politique. Comme nous l’avons remarqué plus tôt, notre lumière doit briller devant tous les hommes, pour qu’ils voient le bien que nous faisons et qu’ils en attribuent la gloire à notre Père céleste. Les « bonnes œuvres » que nous pouvons faire sont nombreuses. Peut-être que Dieu nous appelle à nous engager dans un programme d’action sociale, comme la distribution de repas organisé par l’Armée du Salut. Peut-être que le Seigneur conduit certains d’entre nous de nous impliquer davantage dans le ministère pastoral de cette église. Ou peut-être Dieu nous appelle à agir en tant que citoyens responsables, à voter et à chercher à influencer les votes d’autrui ; à prendre la parole concernant des questions brûlantes actuelles et à participer au débat public. Nous n’avons pas le temps de parler plus précisément de ces nombreuses questions, dans lesquelles un témoignage chrétien identifiable manque souvent cruellement ; la chose importante est que vous et moi, nous savons que la possibilité d’exercer une influence est là.

Chers amis, j’espère que vous vous joindrez à moi aujourd’hui en prenant des mesures concrètes pour être le sel et la lumière de Dieu dans le monde. En nous engageant à prendre ces mesures, nous montrerons à des individus et à la société que les Chrétiens sont radicalement différents des non-Chrétiens ; et que nous voulons conserver notre identité chrétienne. Et personnellement, je crois que cela fera une grande différence !

Amen.