Luc 24, 13-35 Emmaüs – « Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent… »

Mardi 22 janvier 2013 par le pasteur François Clavairoly, en la Chapelle des Carmes, rue d’Assas, Paris

 

Ce même jour, deux disciples se rendaient à un village appelé Emmaüs , qui se trouvait à environ deux heures de marche de Jérusalem. Ils parlaient de tout ce qui s’était passé. Pendant qu’ils parlaient et discutaient, Jésus lui-même s’approcha et fit route avec eux. Ils le voyaient, mais quelque chose les empêchait de le reconnaître. Jésus leur demanda : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Et ils s’arrêtèrent, tout attristés. L’un d’eux, appelé Cléopas, lui dit : « Es-tu le seul habitant de Jérusalem qui ne connaisse pas ce qui s’est passé ces derniers jours ? » – « Quoi donc ? » leur demanda-t-il. Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth ! C’était un prophète puissant ; il l’a montré par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Les chefs de nos prêtres et nos dirigeants l’ont livré pour le faire condamner à mort et l’ont cloué sur une croix. Nous avions l’espoir qu’il était celui qui devait délivrer Israël. Mais en plus de tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour depuis que ces faits se sont passés. Quelques femmes de notre groupe nous ont étonnés, il est vrai. Elles se sont rendues tôt ce matin au tombeau mais n’ont pas trouvé son corps. Elles sont revenues nous raconter que des anges leur sont apparus et leur ont déclaré qu’il est vivant . Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ont trouvé tout comme les femmes l’avaient dit, mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Alors Jésus leur dit : « Gens sans intelligence, que vous êtes lents à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Messie souffre ainsi avant d’entrer dans sa gloire ? » Puis il leur expliqua ce qui était dit à son sujet dans l’ensemble des Écritures, en commençant par les livres de Moïse et en continuant par tous les livres des Prophètes.

Quand ils arrivèrent près du village où ils se rendaient, Jésus fit comme s’il voulait poursuivre sa route. Mais ils le retinrent en disant : « Reste avec nous ; le jour baisse déjà et la nuit approche. » Il entra donc pour rester avec eux. Il se mit à table avec eux, prit le pain et remercia Dieu ; puis il rompit le pain et le leur donna. Alors, leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux. Ils se dirent l’un à l’autre : « N’y avait-il pas comme un feu qui brûlait au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? » Ils se levèrent aussitôt et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent les onze disciples réunis avec leurs compagnons, qui disaient : « Le Seigneur est vraiment ressuscité ! Simon l’a vu ! » Et eux-mêmes leur racontèrent ce qui s’était passé en chemin et comment ils avaient reconnu Jésus au moment où il rompait le pain.

Chers frères et sœurs, chers amis,

C’est avec un « cœur brûlant » que je m’adresse à vous ce jour, en ce début de la semaine de prière universelle pour l’unité des chrétiens, dans cette chapelle que j’ai découverte pour la première fois il y a quelques mois, lors d’une visite conduite par le professeur Pérès.
En effet, je prends la parole devant vous pour la première fois depuis que j’ai été élu à la présidence de la Fédération protestante de France, et je vois dans ce fait un clair symbole de notre engagement œcuménique.

Le texte d’aujourd’hui est l’un des plus beaux de l’évangile de Luc. Et sa lecture que vous venez d’entendre, chantée à l’instant d’une voix merveilleuse, pourrait suffire à notre compréhension tant la beauté du récit nous saisit et nous porte. Je vous propose cependant d’avancer encore un peu dans la méditation.
Comme l’avait déjà compris Saint Augustin, les disciples d’Emmaüs ne sont pas empêchés de voir Jésus mais de le reconnaître.
Les disciples, en effet, se laissent accompagner par ce mystérieux personnage qu’ils ne reconnaissent pas, et l’intrigue du récit se dénoue au moment même où, précisément, leurs yeux s’ouvrent et où, en même temps, il disparaît de leur vue pour être alors pleinement perçu dans la foi.
Pour dire les choses autrement, le récit de cette marche étonnante supposant la réelle présence de Jésus qui accompagne les disciples sur la route jusque dans cette maison où ils vont se mettre à table, raconte une énigme, l’énigme d’une incompréhension, jusqu’au moment où son absence, justement, fera sens pour eux.
Nous pourrions presque dire que les disciples sont empêchés de le reconnaître, eux qui, (comme nous ?) ont tant d’informations sur Jésus, trop peut-être, comme ils le manifestent à leur curieux compagnon de marche en racontant de lui sans savoir encore qui il est : « il est un prophète puissant, il a été livré et condamné, il a été cloué et est mort sur une croix, il devait délivrer Israël, des femmes sont allé au tombeau, le tombeau était vide, il n’y avait plus de corps (Et l’on dirait presque ici une litanie moquée d’un improbable symbole des apôtres), ces disciples, donc, qui ont ainsi tout pour comprendre, ne saisissent rien.

Il faudra que Jésus leur fasse une prédication, une homélie, il faudra qu’il leur donne un sermon, à commencer par une présentation « de Moïse, de toutes les Écritures, et jusqu’aux prophètes », à travers une sorte de long catéchisme pour adulte, afin qu’ils reçoivent en marchant sur leur route, et de la part de ce drôle de paroissien qui fait toujours semblant de n’être au courant de rien, l’essentiel du message.
Ne voyez pas malice dans cette expression, le mot de paroissien renvoie ici au mot grec qui désigne Jésus dans le texte…
Et tout se passe alors comme si, avec cette catéchèse et avec ce geste de la fraction du pain, autrement dit avec la prédication et avec le sacrement, le Christ s’offre enfin au discernement des disciples et à la leur vision par la foi.

Je crois effectivement que nous avons trace ici, dans ce chapitre 24, plus que d’un résumé de l’Évangile, à la manière des récits de l’Antiquité qui dans leurs derniers vers récapitulent l’intrigue. Nous recevons un enseignement véritablement décisif selon lequel le culte de l’Église est parole et sacrement, et selon lequel Christ est exégète de l’Écriture tout autant qu’il est maître de toute eucharistie.
Contrairement à ce que des lectures un peu trop apologétiques ou sacramentelles ont tenté de faire de ce texte en insistant sur le fait que la fraction du pain était le sommet du récit comme pour en justifier l’importance, c’est bien l’ensemble indissociable de ces deux moment du récits, à savoir la recherche en chemin et le repas pris ensemble et à la même table, c’est bien la parole partagée tout autant que le sacrement célébré qui constituent le culte que Dieu lui-même préside et le service (Gottesdient, comme disent les allemands) qu’il décide de rendre aux hommes.
Luc nous permet de comprendre que c’est bien Dieu qui prend l’initiative du culte au cœur de l’humanité et qui la sert par la parole et par le sacrement.

« Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut de devant eux. » Un tel récit, avouons-le, laisse perplexe. Comment dès lors parler de présence au moment même où il s’agit d’absence ? Comment ne pas comprendre, peut-être, que le culte est l’événement par excellence d’une présence-absence ? Comment ne pas voir, avec les yeux de la foi, que Christ est présent parmi nous alors même qu’aux yeux du monde il en est absent ? Luc, en effet, ne nous raconte pas ici une histoire à la façon d’Homère, l’histoire d’Ulysse qui se fait reconnaître enfin, réellement et physiquement, après tant de péripéties, par son fils Télémaque ou par sa nourrice Euryclée. Il nous appelle à ouvrir les yeux de la foi. Il atteste que l’Esprit ouvre nos yeux, ouvre les Écriture et notre intelligence pour que nous discernions que notre vie, en ce moment même, a quelque chose à voir avec celle du Christ. Et au contraire d’Ulysse encore, il ne s’agit pas d’un retour à Ithaque, d’un retour et de la fin d’une histoire marquée par la nostalgie, mais d’un retournement complet, d’une conversion des disciples qui, de Jérusalem, partiront pour témoigner de cette vision de la foi jusqu’aux extrémités de la terre. Il s’agit d’un départ ! Présence-absence du ressuscité, continuité-discontinuité entre Jésus et le Christ, tel est le message d’Emmaüs qui fait passer les visages sombres de toutes les tristesses et de toutes les solitudes à la lumière de la résurrection. Nous qui, comme les disciples, ne voyons rien de Jésus au moment de la cène, nous reconnaissons tout du Christ dans le message qu’il nous délivre et dans le pain qu’il nous offre.

Pour finir ce parcours, et pour évoquer le récit en image, autrement que par les mots, je vous invite à vous souvenir de ces huiles ou de ces dessins de Harmenszoon van Rijn Rembrandt : pas de triomphalisme, à Emmaüs, mais tout juste une lumière, pas de ritualisme mais un simple repas dans une chaumière, des hommes attentifs et surpris (nous aurions pu avoir aussi une femme, celle de Cléopas pourquoi pas !), et enfin un Jésus transfiguré, dont notre regard qui contemple le tableau sait pourtant, comme le peintre, qu’il va disparaître à l’instant.
Jésus une fois disparu, en effet, les disciples se sont levés aussitôt et ont marché vers leurs autres compagnons, pour vivre dans la joie la vocation du témoignage. Le récit d’Emmaüs, et ce sera mon dernier mot, est donc bien un récit d’apparition, un récit d’apparition du ressuscité, mais il est aussi et peut-être surtout celui de l’apparition de disciples ressuscités, c’est à dire de disciples, comme nous, lecteurs et auditeurs en ce moment précis, remis debout en nous-mêmes et prêts à de nouvelles marches et de nouveaux retournements, prêts à de nouvelles célébrations, prêts à transmettre d’autres prédications et à vivre d’autres eucharisties avec et pour d’autres que nous-mêmes…

Amen.

 

Jean 2, 1-12 : Les Noces de Cana. « Faites ce qu’il vous dira… ».

Dimanche 20 janvier 2013, par le docteur Jean Vitaux

Trois jours après, il y eut des noces à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus fut aussi invité aux noces, ainsi que ses disciples. Comme le vin venait à manquer, la mère de Jésus lui dit : Ils n’ont pas de vin. Jésus lui dit : Femme, qu’y-a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites tout ce qu’il vous dira. Il y avait là six jarres de pierre, destinées aux purifications des Juifs et contenant chacune deux ou trois mesures. Jésus leur dit : Remplissez d’eau ces jarres. Et ils les remplirent jusqu’en haut. Puisez maintenant, leur dit-il, et portez-en à l’organisateur du repas. Et ils lui en portèrent. L’organisateur du repas goûta l’eau changée en vin ; il ne savait pas d’où venait ce vin, tandis que les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient ; il appela l’époux et lui dit : Tout homme sert d’abord le bon vin, puis le moins bon après qu’on s’est enivré ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent. Tel fut à Cana en Galilée, le commencement des miracles que fit Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. Après cela, il descendit à Capernaüm, avec sa mère, ses frères et ses disciples, et ils n’y demeurèrent que peu de jours.

Je dois avouer, que, quand pour préparer ce culte dominical, j’ai vu que le texte de l’évangile du jour était celui des noces de Cana, j’ai éclaté de rire ! Il m’a en effet paru cocasse que la méditation sur cet épisode de l’Evangile soit faite par un gastronome impénitent ! En effet la transformation de l’eau en vin ne peut que séduire un gastronome amateur de vins, surtout quand on sert, comme ici, le meilleur vin après le moins bon, contrairement aux usages du temps. Mais revenons au texte de l’Evangile.

Ce texte est complexe et est truffé d’allusions au destin de Jésus : le premier verset est d’une signification transparente ; « le troisième jour, il y eut des noces à Cana en Galilée ». Par cette phrase introductive, l’apôtre Jean nous signifie que cette histoire n’est pas anodine, mais qu’elle est un signe selon les mots de l’auteur de l’Evangile, le premier signe, de la transformation surnaturelle de la vie humaine opérée par le Christ : l’allusion au troisième jour est transparente et annonce la résurrection de Jésus au troisième jour. Il répétera plus loin que « son heure n’est pas encore venue », ce qui va dans le même sens.

Il est aussi intéressant que le premier signe du ministère de Jésus survienne à l’occasion d’une fête, une noce ou fête nuptiale, où, comme le dira l’organisateur du repas, la coutume était de finir la fête ivre. Le Christ ne récuse pas la fête et ne nous conduit pas au rigorisme, ce qu’avait parfaitement compris Martin Luther.

Puis apparaît Marie, la mère du Christ, qui est plus présente dans l’Evangile de Jean que dans les Evangiles synoptiques, et beaucoup moins que dans le Coran. Marie apparaît chez Jean aux moments cruciaux du ministère de Jésus : au premier signe (les noces de Cana), lors de la résurrection de Lazare et lors de la Passion, mais l’Evangile de Jean ne relate pas la nativité. Marie apparaît donc à l’origine du ministère de Jésus. C’est elle qui a été invitée à la noce, et Jésus, son fils, l’a suivie avec ses disciples, un peu de mauvaise grâce, comme le montre la conversation entre Jésus et sa mère : « La mère de Jésus lui dit : ils n’ont pas de vin. Jésus lui répond : Femme, qu’avons-nous de commun en cette affaire ? Mon heure n’est pas encore venue ». Il faut bien reconnaître que Jésus ne s’adresse pas à sa mère de façon très amène, lui reprochant de se mêler de ce qui ne la regardait pas, pas plus que lui, et s’adresse à sa mère de façon impersonnelle « femme », pas très affectueuse, bien que se mère se soit adressée à lui de façon tout à fait humble.

Mais Marie ne renonce pas et dit aux serviteurs : « Faites ce qu’il vous dira ». La mère de Jésus a un rôle central : elle introduit le miracle du Christ, et sait que le Christ peut l’effectuer : Marie a donc un rôle central dans ce premier signe de la nature divine du Christ car elle sait, sans que l’apôtre Jean nous explique le pourquoi ou le comment Jésus en fait ne refuse pas de faire un miracle, mais veut le faire à sa façon, en lui donnant un sens, son sens : le miracle ou le signe n’est pas une fin en soi ou un signe magique, mais seulement l’annonce de la signification de sa mort et de sa résurrection : « Mon heure n’est pas encore venue ». Marie se fait l’intercesseur entre le Christ et les serviteurs, les hommes.

Vient enfin « le miracle », la transformation de l’eau en vin. Le vin était déjà avec le pain un aliment sacramentel chez les anciens égyptiens, où on l’offrait au défunt sur des stèles devant les tombes. Mais Jésus ne transforme pas n’importe quelle eau en vin ; il s’agit de l’eau contenue dans « des jarres de pierre, destinées aux purifications des juifs ». Il s’agissait donc de l’eau nécessaire aux ablutions rituelles des juifs observant la loi mosaïque. Cette transformation de l’eau des purifications en vin a toujours été considérée comme un signe du passage de l’Ancienne Alliance à la Nouvelle Alliance. On l’a aussi considérée comme la différence entre l’eau de Jean-le-Baptiste et la Cène du Christ. L’eau insipide s’est transformée en un vin exquis : voici un autre signe : comme le dit Louis Bouyer « Ce breuvage surnaturel (l’eau transformée en vin) que le Christ donne à sas amis annonce son sang répandu pour les siens, en même temps qu’il manifeste la transformation radicale de la « chair » par « la gloire » du Verbe, opérée par l’effusion du sang du Christ ». Cet épisode, a priori anecdotique des noces de Cana, annonce donc à la fois la passion, la mort et la résurrection du Christ, et l’institution de la Cène. Il traduit aussi les oppositions de l’église Johannique des premiers temps face aux juifs observant la loi mais aussi des juifs disciples du Baptiste

Puis enfin, l’organisateur du repas « qui ne savait pas d’où venait ce vin, tandis que les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient » symbolise celui qui n’a pas été touché par la grâce, car il n’a pas reconnu le signe des serviteurs, qui ont vu le miracle ont eu foi en le Seigneur, car ils ont été touchés par la grâce ; cette vision devenue symbolique depuis les premiers temps de l’Eglise s’applique bien sûr à nous tous. La phrase que dit l’organisateur du repas au mari témoigne du temps du Seigneur, qui n’est pas le nôtre : « Tout homme sert d’abord le bon vin, puis, quand les gens sont ivres, le moins bon ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent ». Toute comme quand le Christ dit que « son heure n’est pas encore venue », la surprise de l’organisateur du repas traduit le fait que le salut viendra à son heure, déterminée par le Seigneur et inconnue de tout homme.

Jean conclut cet épisode des noces de Cana par l’effet des signes et notamment de ce premier signe de Jésus : « Il manifesta sa gloire, et ses disciples mirent leur foi en lui » ; au signe s’ajoute le témoignage, qui nous permet d’être touchés par la grâce et de mettre notre foi, notre confiance dans le Seigneur.

Ainsi donc, cet épisode mineur, souvent seulement connu par le tableau des « Noces de Cana » du peintre vénitien de la Renaissance, Véronèse, se révèle être après une étude attentive un signe majeur de Jésus : cet épisode annonce la passion, la mort et la résurrection du Christ, mais aussi l’institution de la Cène, la grâce et la gloire du Seigneur : c’est en fait une véritable confession de foi, si on sait lire ce texte avec les clés de décryptage que nous livre l’apôtre Jean. Ne négligeons donc pas ces histoires anecdotiques, tout comme les paraboles, qui sont pleines de signes et d’enseignements.

Jean VITAUX