Jean 18, 25-33 – « Qu’est-ce que la vérité ? »

Dimanche 25 novembre 2012 par le pasteur François Clavairoly

 

Pendant ce temps, Simon Pierre, lui, restait là à se réchauffer. On lui demanda : « N’es-tu pas, toi aussi, un des disciples de cet homme ? » Mais Pierre le nia en disant : « Non, je n’en suis pas. » 26L’un des serviteurs du grand-prêtre, qui était parent de l’homme à qui Pierre avait coupé l’oreille, lui dit : « Est-ce que je ne t’ai pas vu avec lui dans le jardin ? » Mais Pierre le nia de nouveau. Et à ce moment même un coq chanta.

Puis on emmena Jésus de chez Caïphe au palais du gouverneur romain. C’était tôt le matin. Mais les chefs juifs n’entrèrent pas dans le palais afin de ne pas se rendre impurs et de pouvoir manger le repas de la Pâque. C’est pourquoi le gouverneur Pilate vint les trouver au dehors. Il leur demanda : « De quoi accusez-vous cet homme ? » Ils lui répondirent : « Si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne serions pas venus te le livrer. » Pilate leur dit : « Prenez-le vous-mêmes et jugez-le selon votre loi. » – « Nous n’avons pas le droit de condamner quelqu’un à mort », répondirent-ils. C’est ainsi que devait se réaliser la parole que Jésus avait dite pour indiquer de quelle mort il allait mourir. Pilate rentra alors dans le palais ; il fit venir Jésus et lui demanda : « Es-tu le roi des Juifs ? »

La phrase interrogative de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? » peut être comprise de deux manières différentes.

La première, sans doute la plus courante, consiste à voir dans ces mots une forme désabusée mais finalement assez sage de la réflexion d’un préfet en poste à Jérusalem, qui refuse ainsi d’entrer dans une discussion qui, au fond, le dépasse ou l’ennuie, la discussion concernant l’identité de Jésus, sa royauté supposée et les problèmes que cette titulature causera à l’ordre public et aux autorités juives pour qui le seul roi est Dieu ou, au pire, l’empereur de Rome.

Pilate recherche la résolution du conflit et son exclamation résonne un peu comme une autre phrase connue, en forme de proverbe : « A chacun sa vérité ! ». Il tente ainsi une esquive par laquelle il n’aura ni à trancher ni à se prononcer publiquement. Chacun connaît de cet homme le geste symbolique du lavement des mains…

Ce fonctionnaire dont le symbole des apôtres immortalisera le nom en l’attachant à jamais à la souffrance de Jésus (Il a souffert sous Ponce Pilate), inscrit donc dans l’histoire, sans le vouloir, un fait qui serait peut-être passé inaperçu au milieu de tant d’autres condamnations de ce régime cruel : la mort d’un homme qui voulait rendre témoignage à la vérité.

« Qu’est-ce que la vérité ? » demande donc Pilate, mais ce sera comme pour ne jamais se poser sérieusement la question en lui-même…

Première explication de cette attitude : la sagesse du responsable , du décideur, du haut fonctionnaire qui ne veut pas s’exposer, ni prendre parti, mais qui désire rester à distance pour préserver son autorité.

Certains commentateurs iront même jusqu’à dire que l’évangile de Jean « épargne » Pilate en ne le présentant pas comme tout à fait responsable de la mort de Jésus, et en faisant porter aux juifs l’essentiel de la faute de l’accusation et de l’engrenage des faits jusqu’au Gologotha.

On peut, en effet, s’interroger sur cette relative mansuétude du rédacteur à l’égard d’un représentant de l’ordre romain et aller dans ce sens par le fait d’une explication assez simple : c’est qu’au moment où est écrit l’évangile de Jean, dans les années 90 de notre ère, les chrétiens qui sont exclus des synagogues car leur confession au Christ n’est plus en phase avec le judaïsme et qui se trouvent dans une situation fragile, sont encore incertains quant à leur possible insertion dans la société. Et ils recherchent peut-être un appui auprès des autorités romaines, ici par la narration, à l’avantage du pouvoir en place, du procès de Jésus qui a eu lieu dans les années trente. Je vous laisse méditer sur cette piste d’interprétation et sur le fait, maintes fois rappelé, que les évangiles sont des témoignages construits et bien circonstanciels d’événements, dont notamment le procès et la mort de Jésus, événements auxquels nous n’avons accès que par ces témoignages.

La deuxième piste d’interprétation à suivre pour comprendre la phrase de Pilate prend en compte la signification de mot de vérité dans son étymologie même : le mot de vérité, en grec aléthéia,signifie en effet ce qui a été caché et qui est maintenant dévoilé ou encore ce qui a été oublié et qui est maintenant reconnu. La question de Pilate résonne alors comme ceci : de quoi viens-tu rendre témoignage et qu’est-ce qui n’aurait pas été dévoilé et reconnu ? Y a t-il quelque chose que nous n’aurions pas vu jusqu’ici ? Quelque chose que nous aurions ignoré ? Et était-ce si important ? Qu’est-ce donc que cette vérité ?

Et Jésus d’affirmer : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix ».

La réflexion, ici, change de perspective. Nous ne sommes plus sur le registre d’une stratégie de décideur qui veut rester à distance, mais sur celle d’un homme qui, à ce moment précis, demande vraiment à voir, et qui, quelques versets plus tard, cherchera même à comprendre ce dont il s’agit réellement, en demandant à Jésus : « D’où es-tu ? » (Jn 19, 18). Quelle étrange et sérieuse question, en effet, que cette question de Pilate sur l’origine de Jésus ! Et ce dernier restera silencieux devant son interlocuteur…comme pour laisser un trouble s’installer en lui.

A mes yeux, dans cette perspective, Pilate représente alors non plus seulement une autorité méprisante et lassée devant la querelle d’une population juive, mais quiconque parmi nous s’interroge sur l’identité de celui qui se présente comme roi d’un royaume qui n’est pas de ce monde, et sur la vérité de son message. Ici, encore, commence une autre réflexion : non pas celle, intéressante, de l’attitude du rédacteur de l’évangile de Jean cherchant à exonérer Pilate dans son récit pour mieux faire passer son message auprès de l’occupant, mais celle, universelle, de chacun d’entre nous qui cherche avec authenticité à se déterminer devant le personnage de Jésus et ce qu’il représente : le roi d’un royaume qui n’est pas de ce monde et qui rend témoignage à la vérité, à ce qui a été enfoui, oublié ou caché.

Mais de quoi s’agit-il, et quelle est cette vérité ?

« Quiconque est de la vérité écoute ma voix » dit Jésus.

Voici donc une clef, dans l’immense trousseau de clefs que constituent les interprétations des textes de la bible : Jésus ne propose qu’une seule chose, à son interlocuteur, et l’évangile de Jean à son lecteur : écouter le message qui parle de justice et de paix, et discerner dans le messager qui dans sa vie même révèle la justice et la paix le roi de ce royaume qui vient. Ecouter ce qui avait été annoncé jusqu’ici par les prophètes et les sages, écouter, c’est à dire ouvrir les oreilles et entendre ce qui, depuis les origines du monde, avait été annoncé aux hommes.

Le dialogue entre Jésus et Pilate n’a donc rien à voir avec une interrogation sur la vérité dans le style des devoirs de philosophie de nos terminales scolaires. Il n’a même rien à voir avec la philosophie qui « recherche » la vérité comme s’il s’agissait d’un concept ou d’une idée.

La vérité dont parle Jésus parle de Jésus lui-même, de ses actes et des paroles à travers lesquels se révèle la vérité.

La vérité, selon l’évangile, n’est donc pas un concept mais un homme. Elle est cet homme improbable de Nazareth dont le message met à jour ce qui avait été oublié, à savoir que Dieu aime le monde et lui offre enfin une justice, un pardon, une paix à vivre dans l’aujourd’hui de nos existences. Et c’est au cœur de nos existences, en plein cœur de ce monde qu’alors se révèle le royaume.

Pilate, chacun de nous et même les philosophes sont donc conviés à relire les textes anciens des prophètes et des sages, et à se mettre à l’écoute de celui qui annonce cela. Pilate, comme chacun de nous, peut alors comprendre que Jésus, par sa vie même, rend témoignage à la vérité, rendant présent la vérité sous nos yeux, et au milieu de nous les signes de son royaume,

Amen