Marc 10, 35-45 – « Quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous »

Dimanche 21 octobre 2012, par Chantal Martrenchar et François Père

 

Ils étaient en chemin pour monter à Jérusalem, et Jésus allait devant eux. Les disciples étaient effrayés, et ceux qui suivaient avaient peur. Il prit encore les Douze auprès de lui, et se mit à leur dire ce qui allait lui arriver : Nous montons à Jérusalem ; le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes. Ils le condamneront à mort, ils le livreront aux non-Juifs, ils se moqueront de lui, ils lui cracheront dessus, ils le fouetteront et ils le tueront ; et trois jours après il se relèvera. Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, viennent lui dire : Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous te demanderons. Il leur dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ? – Donne-nous, lui dirent-ils, de nous asseoir l’un à ta droite et l’autre à ta gauche dans ta gloire. Jésus leur dit : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que, moi, je bois, ou recevoir le baptême que, moi, je reçois ? Ils lui dirent : Nous le pouvons. Jésus leur répondit : La coupe que, moi, je bois, vous la boirez, et vous recevrez le baptême que je reçois ; mais pour ce qui est de s’asseoir à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de le donner ; les places sont à ceux pour qui elles ont été préparées. 1Les dix autres, qui avaient entendu, commencèrent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : Vous savez que ceux qui paraissent gouverner les nations dominent sur elles en seigneurs, et que les grands leur font sentir leur autorité. Il n’en est pas de même parmi vous. Au contraire, quiconque veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude.

Qu’est ce que Jacques et Jean ont dans la tête pour dire des choses pareilles ? Jésus vient d’annoncer sa Passion, sa mort et sa résurrection. C’est la troisième fois. Ses phrases sont factuelles, brutales et sans équivoque. « Ils le tueront, et trois jours après il se relèvera ». La dureté des paroles ne peut que faire réagir les disciples. Ils interprètent. Ca fait trois ans qu’ils sillonnent la terre d’Israël en tous sens avec Jésus, en montant à Jérusalem, peut-être vont-ils enfin passer au moment tant attendu de l’établissement du Royaume. Et Jacques et Jean ont cela en tête. Jésus parle de sa Passion, ils n’entendent que la Gloire. Mettant de côté les images cauchemardesques de l’épreuve de Jésus, ils entendent surtout qu’il se relèvera, c’est-à-dire peut-être, qu’il pourra apparaître comme Messie. Leur demande a son sens, dans cette perspective. Ils veulent participer à la gloire. Face à cette demande, Jésus insiste non sans ironie, sur ce qui se passe avant cette gloire tant attendue. Il les interroge. Sont-ils prêts à souffrir ? La coupe à laquelle il fait référence, c’est la coupe d’amertume. Et ce baptême, il est à interpréter comme un passage de la mort à la vie. Face à ce programme, Jacques et Jean répondent positivement, avec enthousiasme. Oui ils sont prêts à l’épreuve, oui ils sont prêts à la souffrance. En effet cette souffrance a un sens, elle aboutira à l’établissement du Royaume, à l’arrivée du Messie. Mais Jésus conclut, et précise une fois de plus son rôle. Oui il subira l’épreuve, mais ce n’est pas lui qui distribuera les honneurs. En cela, il n’agit pas comme un roi ayant tout pouvoir, affermissant son trône à l’aide de fidèles lieutenants, Il le dit lui-même, Ces places « ce n’est pas à moi de les donner ». Sous-entendu, c’est au Père. Face à l’annonce, Jacques et Jean réagissent comme ils peuvent. Une épreuve aussi violente et cruelle là où l’on s’attendait à la gloire, à la puissance et aux honneurs est inaudible, pas admissible, inacceptable. Dans ce que dit Jésus, Jacques et Jean n’entendent que ce qui cadre avec leur volonté, et leur espérance du Messie. Ils restent à leur niveau, dans leurs préoccupations, avec leurs enthousiasmes.

De même, les dix autres disciples n’ont pas retiré grand-chose des paroles de Jésus, focalisés sur les prétentions de Jacques et de Jean.

Leur réaction se situe là encore en référence aux organisations humaines classiques. Pourquoi Jacques et Jean plutôt que moi ? Dans une organisation non hiérarchique comme les disciples de Jésus, mettre en place un classement serait malsain, inutile. Mais rien ne dit qu’ils aient mieux compris ou intégré l’annonce faite par Jésus. Et c’est pour cela que Jésus continue. Il va nous accompagner au bout de sa réflexion.

Tout d’abord il décrit un fonctionnement habituel d’une organisation humaine. Il y a des gens qui dirigent, et qui donnent des ordres aux autres. C’est effectivement ce qu’on retrouve dans quasiment toutes les organisations, il y a des responsables et des subordonnés. Jésus fait ce constat de façon factuelle. Pas de critique dans ses paroles. Mais Jésus ne s’en tient pas là : « il n’en est pas de même parmi vous » dit-il. « Quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous ». Cette formulation est provocante, totalement paradoxale. Si je veux être le premier, je dois être l’esclave, et à ce moment-là, je serai le premier, mais alors qui sera esclave à ma place…. Ce serait le monde à l’envers. Quelle organisation peut choisir celui qui est l’esclave, le serviteur, c’est-à-dire quelqu’un qui exécute les ordres, précisément pour donner les ordres, pour diriger ? Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne, ou plutôt ce n’est pas comme ça que fonctionne une organisation humaine. Et c’est précisément là où Jésus veut nous mener. Il nous invite à quitter le référentiel des hommes, celui des organisations humaines et à le dépasser. Dire « Il n’en est pas de même parmi vous », c’est inviter à concevoir les relations entre les disciples sur un autre niveau que les relations classiques d’organisation humaines. C’est acquérir une dimension où les références se font au nom de Dieu, appelons-la une dimension spirituelle. Et d’un coup, les phrases prennent un sens. « Quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous », ce n’est pas une invitation aux disciples, et partant de là à nous, à entendre la parole, à nous lever de nos bancs, à nous précipiter hors du temple et essayer de trouver un job d’esclave. C’est une invitation à changer notre mentalité, notre perception sur l’autre. Je veux être ici pour te servir. Je te regarde et je recherche l’utilité que je peux avoir pour toi, ce que je peux t’apporter, en quoi je peux te faire du bien. C’est une invitation à changer de regard sur l’autre, à le regarder avec bienveillance et attention. Ce changement de mentalité a bien sûr pour conséquence des gestes, mais dans le fond les gestes sont seconds. Le vrai changement c’est de ne plus considérer l’autre en termes de position sociale ou de concurrence, mais comme un semblable. Ceci ne change rien à notre rôle dans une organisation humaine, ça change notre façon d’envisager notre utilité dans le monde. Et nous-mêmes, ici même, dans ce temple, Paris Huitième, nous le savons bien, nous sommes bien nourris, socialisés, intégrés. Nous avons pour beaucoup des responsabilités dans des entreprises ou des administrations ou des associations, ou nous en avons eues, ou nous en aurons. En cela pas de critique, c’est comme cela que l’humanité fonctionne. Mais ce que je peux changer, c’est mon regard, et c’est mon action à l’égard des autres. Je peux regarder l’autre comme si je le servais, comme si je devais lui être utile, avec mon intelligence et ma force. Comme si je devais anticiper ses besoins. Comme si j’en étais responsable. En fait, les paroles de Jésus sont une invitation à ne pas nous cantonner au niveau des hommes, où nous avons notre vie, nos relations, nos enjeux de pouvoir, et à aller à un niveau spirituel, un niveau qui nous rapproche de Dieu, où nous voyons en chaque homme notre semblable, notre semblable que nous pouvons aider, notre semblable dont nous pouvons être responsables. Si j’osais, je dirais que c’est passer des « responsabilités » dans le monde des hommes à « la responsabilité » à l’égard des hommes.

La demande de Jésus est exigeante. Changer de regard, envisager une nouvelle dimension n’est pas une action facile. Bien au contraire, quand Jésus poursuit ses paroles. « Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. ».

Le plus grand exemple de cette dimension spirituelle, c’est Jésus. C’est lui qui est notre modèle Il se présente comme instrument de Dieu. Jésus est ici décrit comme celui qui est venu pour servir et ceci dans un but précis, libérer les hommes. C’est notre regard sur Jésus qui change alors. Au-delà de l’image du Christ en gloire, au-delà de celle du Christ souffrant, c’est le Christ serviteur, instrument dans les mains de Dieu, instrument du dessein de Dieu, qui apparait. Le premier modèle du rôle du serviteur qu’il nous est demandé de tenir, c’est Jésus. C’est Jésus qui accepte de servir aux hommes par sa passion et sa résurrection. Sa Passion est un signe de son service.

Jésus donne sa vie, en rançon pour nous. Généralement on verse une rançon quand on veut libérer une personne de prison. Celui qui donne une rançon, c’est qu’il libère. Et de quoi Jésus nous libère-t-il ? Je crois précisément qu’il nous libère de nos propres fonctionnements habituels dans une organisation humaine. Nous sommes parfois entravés, embourbés, pris dans la glaise de ces relations humaines. Elles nous prennent notre temps et notre énergie. Jésus nous dit qu’il existe un autre référentiel au-delà de celui des hommes. Il nous parle de ce regard de service et de l’amour à avoir dans les relations avec les autres. S’il est mort et ressuscité, c’est précisément pour que nous en soyons conscients, pour que nous ne puissions pas l’oublier, pour que nous sachions ce qu’il y a à faire. Son sacrifice, les épreuves annoncées, si difficiles à entendre, prennent leur sens. S’il fait cela, c’est pour nous libérer.

Et c’est là où la notion de service prend alors, pour chacun d’entre nous, tout son sens. Si Jésus nous donne cette injonction de servir, ce n’est pas uniquement pour nous même, pour notre accomplissement personnel, pour notre salut, pour pouvoir aller au-delà de ce monde des hommes. C’est aussi pour répondre au dessein de Dieu. Je suis responsable vis-à-vis de mon prochain, vis-à-vis de la création, parce qu’il y a un modèle, le Christ, et qu’il m’a montré le chemin. Je suis aussi responsable du message donné, j’en suis en quelque sorte le dépositaire, je l’ai reçu, à moi de le faire vivre et de le communiquer. Et même j’irais plus loin : j’oserais dire, je suis chrétien, je me ressens une dette à l’égard du Christ. Je me sens redevable vis-à-vis de lui parce qu’il m’a racheté, parce ce qu’il m’a libéré. Je ne veux pas que sa mission, que son sacrifice soit inutile ou reste lettre morte. Au nom de cette dette, je me dois aussi de prolonger sa propre mission, à ma façon, à mon niveau. C’est le moins que je puisse faire. De même que Jésus se place en position de service pour nous, de même notre mission est de nous placer en position de service pour les hommes en son nom, de nous placer nous même en tant qu’instrument de Dieu.

Le programme est ambitieux ! Voilà qui peut mettre la pression, ou nous faire considérer que la demande est au-delà de nos forces. Mais si Dieu nous invite à le faire, c’est aussi qu’il nous donne la force de le faire. Cette invitation à changer peut commencer dès maintenant. Elle commence par des petites choses, une façon différente d’ouvrir les yeux, de regarder les gens autour, d’entrer en relation avec eux et d’agir ensuite. Ce message est pour nous. Jésus nous montre l’exemple, maintenant à nous d’y aller. Alors, allons-y ! En route ! Nous aussi, allons entrer au service des hommes au nom de Dieu !

Amen