Marc 9, 38-48 – « ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix avec les autres »

Dimanche 30 septembre 2012 – culte de rentrée, par François Clavairoly

 

Jean lui dit : Maître, nous avons vu un homme qui chasse les démons en ton nom et qui ne nous suit pas, et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas. Jésus dit : Ne l’en empêchez pas, car il n’est personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse aussitôt après parler mal de moi. En effet, celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Et quiconque vous donnera à boire un verre d’eau en mon nom, parce que vous êtes au Christ, en vérité, je vous le dis, il ne perdra point sa récompense. Mais si quelqu’un était une occasion de chute, pour l’un de ces petits qui croient, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui mette autour du cou une meule de moulin, et qu’on le jette dans la mer. Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la ; mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie, que d’avoir les deux mains et d’aller dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas [où leur ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas] . Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le ; mieux vaut pour toi entrer boiteux dans la vie, que d’avoir les deux pieds et d’être jeté dans la géhenne [dans le feu qui ne s’éteint pas, où leur ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas] . Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le ; mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu, que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans la géhenne, où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas. Car tout homme sera salé de feu. Le sel est une bonne chose ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres.

Chers amis, frères et sœurs,

Si nous voulions bâtir ensemble, ici même au Saint Esprit, une Eglise parfaite, si nous voulions mettre en œuvre la paroisse de nos rêves, si nous voulions qu’en ce culte nous soient rappelées les règles et les obligations d’une communauté enfin idéale, alors nous ferions exactement ce qu’ont fait les disciples dont parle le récit du jour, et nous accomplirions ce que Jésus leur reproche avec une féroce ironie lorsqu’il décrit leur dérive sectaire : nous construirions progressivement, sans y prendre tout à fait garde, une communauté de purs, un corpus purum, une Eglise épurée, purifiée au feu d’une morale impitoyable.

Car nous rejetterions peu ou prou, par facilité et par égoïsme, ceux qui n’agiraient pas tout à fait comme nous, car nous empêcherions d’entrer ceux qui ne seraient pas de notre bord, car nous dresserions de vrais frontières entre la vraie Eglise, la nôtre évidemment, et la fausse, celle des autres. Et puis, dans une logique inarrêtable, nous nous en imposerions les règles, nous nous appliquerions les mêmes rigueurs en purifiant nos corps et nos cœurs, en les mutilant de tout ce qui pourrait faire obstacle à la mise en place d’un modèle parfait, en nous faisant peur à nous-mêmes, au passage, par la crainte de je ne sais quelle géhenne -quel évangile pervers !- nous nous amputerions d’une main, s’il le fallait ou d’un pied, pourquoi pas, comme ironise Jésus, nous nous crèverions un œil si jamais cela pouvait servir la cause et être utile à la bonne marche de la communauté… Non seulement nous rejetterions au dehors petit à petit tous ceux qui auraient une pratique ou une pensée jugées par nous déviantes, mais nous mortifierions nos corps et nos membres pour les rendre plus conformes et plus dociles, en les brisant s’il le fallait ou en les neutralisant…

Si nous voulions bâtir ensemble, ici même, au Saint Esprit, une Eglise parfaite, disais-je en commençant…Le texte de ce jour, justement, nous rappelle avec force douceur que l’Eglise ne se bâtit pas de main d’homme et qu’elle n’est pas le résultat de nos pensées ni de nos œuvres. Heureusement qu’il en est ainsi.

L’Eglise naît de l’Esprit, elle est événement, elle surgit là où parfois personne ne l’attend, ici -et c’est tant mieux- mais aussi ailleurs, et différemment, sous d’autres formes, avec d’autres pratiques, d’autres pensées, d’autres méthodes.

Et nul ne peut dire où en est la frontière, nul ne peut dire qui en est le membre le plus fidèle, nul ne peut déclarer qui en détient les clefs, si ce n’est le Christ seul.

Le message de l’évangile nous redit donc calmement que l’Eglise a plusieurs visages, et qu’un seul message en justifie la mission à savoir l’amour de Dieu et l’amour du prochain : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous, dit Jésus, ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix avec les autres. »

Ici même, cette phrase résonne comme un appel à un véritable retour sur soi, à une reprise des choses essentielles, à un authentique recueillement, afin que chacun puisse se redire sereinement ce qui compte vraiment dans la vie, ce qui fait sens et ce qui rend en fin de compte nos vies vivables et heureuses, ce qui les empêche d’errer et de trembler chaque jour au gré des doctrines et des événements.

Peut-être faut-il rappeler aujourd’hui, en ce culte de rentrée, ce qu’est l’Eglise de Jésus-Christ pour que chacun sache où il réside, pour que chacun sache où il se rend, et où il se trouve enfin chez lui :

Non pas une forteresse aux créneaux imprenables, car les disciples en seraient des soldats, des guerriers, des mercenaires, mais une famille aux membres fragiles et fatigués, certes, mais heureux de se transmettre les uns aux autres une parole de grâce et de pardon.

Non pas une institution donneuse de leçon sur tout et n’importe quoi, et à chaque instant, mais une source au milieu d’un village où chacun peut se désaltérer, s’il le veut, ou s’asseoir un peu pour souffler et se rafraichir le visage et le cœur, rêver, réfléchir et se refaire, quand il veut.

Non pas un ghetto culturel ou cultuel mais un lieu sérieux et ouvert : avec les Coréens qui arrivent dès 12h15… ! Avec les camerounais qui chantent en semaine, avec les Hongrois qui célèbrent discrètement un dimanche par mois, avec les chorales qui chantent ou avec les enfants de l’école biblique qui jouent dans les couloirs le mardi ou les catéchumènes qui somnolent ( !), avec le cercle du mardi et ses sujets si différents, avec enfin la prière du vendredi où l’on vit dans l’intercession la communion avec ceux qui ne peuvent plus venir ou qui sont trop malades.

L’Eglise de Jésus-Christ, en plein cœur de nos existences, au fond de nos vies les plus secrètes, est la respiration de Dieu pour ce monde.

Parfois, vous le savez, cette respiration se fait hésitante, souffrante, comme en Syrie où les chrétiens n’en peuvent plus, ou dans certains pays d’Afrique, ou comme ici même quand vient le temps du désespoir et de l’angoisse.

Parfois, cette respiration est exaltée comme en Corée (j’en reviens encore tout essoufflé !) où les assemblées, les chorales et les orchestres jouent presque trop fort leur louange.

Parfois elle est syncopée comme dans ces Eglises pentecôtistes où le miracle plus ou moins trafiqué reste miracle, toutefois, tant il redresse, relève et redonne courage.

L’Eglise est respiration de Dieu dans nos existences et dans nos corps mêmes. Alors, au lieu d’exclure l’autre qui ne serait pas l’Eglise, au lieu de le juger et au lieu de l’empêcher de vivre par je ne sais quelle attitude de reproche hautain et de critique incessante visant l’accessoire et non pas l’essentiel, au lieu de griffer l’autre ou de se mutiler soi-même et de se faire du mal, il est demandé de vivre l’Eglise pleinement, avec ceux-là mêmes qui sont différents et même dérangeants comme aussi avec nos pauvres corps, souffrants et insuffisants. Il est demandé de vivre l’Eglise avec nos fragilités et nos impossibilités, nos lacunes, nos erreurs assumées ou non, acceptées et reconnues ou non, mais toujours à nouveau pardonnées. Il nous est demandé d’être une Eglise ouverte, sérieuse, accueillante, souffrante et hésitante, imparfaite et pécheresse mais en tout cas heureuse et rassasiée par les dons que Christ lui offre, dans le pain et le vin, dans sa parole de pardon, un Eglise témoignante, une Eglise en dialogue avec les questions vives de ce monde et enfin et surtout, attestant d’une parole, d’une information, d’une nouvelle, d’une bonne nouvelle selon laquelle un avenir est possible, une ouverture est offerte, un chemin est préparé d’avance sur lequel chacun, vraiment chacun peut trouver dignité, cohérence et joie d’être aimé par celui qui nous crée, nous met debout en nous-mêmes, et nous établit comme disciples d’une communauté toujours renouvelée. Que le Seigneur bénisse son Eglise, ici et au loin, et qu’il vous bénisse, chacune et chacun d’entre vous, aujourd’hui et toujours,

Amen.

 

Marc 9, 30 – 37 « recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom »

Dimanche 23 septembre 2012 – par Pascale Kromarek et François Père

 

Ils partirent de là et traversèrent la Galilée. Jésus ne voulait pas qu’on sache où il était. Voici, en effet, ce qu’il enseignait à ses disciples : « Le Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes, ceux-ci le mettront à mort ; et trois jours après, il se relèvera de la mort. » Mais les disciples ne comprenaient pas la signification de ces paroles et ils avaient peur de lui poser des questions.

Ils arrivèrent à Capernaüm. Quand il fut à la maison, Jésus questionna ses disciples : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir lequel était le plus grand. Alors Jésus s’assit, il appela les douze disciples et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous. » Puis il prit un petit enfant et le plaça au milieu d’eux ; il le serra dans ses bras et leur dit : « Celui qui reçoit un enfant comme celui-ci par amour pour moi, me reçoit moi-même ; et celui qui me reçoit ne reçoit pas seulement moi-même, mais aussi celui qui m’a envoyé. »

L’évangéliste Marc nous raconte deux petites scènes, tout en contrastes, que racontent d’ailleurs aussi Matthieu (18,1-5) et Luc (9, 46-48). Mais Marc fait preuve de plus de souci du détail que ses confrères.

La première scène est celle du mouvement : Jésus va vers Jérusalem et traverse toute la Galilée du nord au sud. Il marche, avec ses disciples, et en chemin, il les enseigne. Mais cet enseignement n’est pas compris ; l’ambiance est empreinte de silence, de secret, d’incompréhension, de crainte.

Deuxième scène, la pause : En Galilée, Jésus s’arrête à Capernaüm, « à la maison » dit le texte. Si l’on doit croire Matthieu et Marc, c’est là qu’habite Jésus, qui s’y est installé après avoir quitté Nazareth, au début de son ministère. Et l’atmosphère est tout autre : Jésus s’assied, il appelle les Douze, ceux qu’il a choisis pour être avec Lui, et qui pour une fois ne sont pas auprès de lui ; il prend dans ses bras un petit enfant – on ne le lui amène pas, comme dans les autres scènes où Jésus est en présence d’enfants….l’enfant est là, il se promène librement ….. J’aime l’idée que nous assistons à une scène intime, plus personnelle de la vie de Jésus, que nous sommes en présence de sa famille, de ses amis et proches, de leurs enfants. Marc, en général peu expansif, nous dépeint une scène qui dégage une impression de confiance et tendresse ! On est loin de l’ambiance « plombée » de la marche !

Pendant cette marche, Jésus ne veut pas qu’on sache qu’il va à Jérusalem ; est-ce de la prudence de sa part ? Est-ce parce qu’il ne peut pas encore dévoiler la raison de sa mission sur terre ? Parce qu’il sait que bien peu de personnes pourront le comprendre et que cela attirera sur lui l’attention des autorités et déclenchera le processus qui le mènera au Golgotha, alors que le moment n’est pas encore arrivé, car il a encore une mission d’enseignement, de diffusion, à accomplir avant d’accomplir le sacrifice suprême ?

Ensuite il délivre, pour la seconde fois, un message que ses disciples ne comprennent pas : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, lorsqu’il aura été tué, trois jours après il ressuscitera ».

Les disciples peuvent-ils comprendre ce message ? Ils n’osent pas interroger Jésus sur le sens de ses paroles ; ils s’imaginent peut-être qu’ils devraient comprendre, ou bien ils ne souhaitent pas comprendre ; et peut-être aussi, certains ont-ils, en fait, déjà deviné, et ne veulent pas être confrontés à de telles pensées dérangeantes : Le Fils de l’homme, qui est-ce ? Qui va être tué ? Et comment quelqu’un pourrait-il ressusciter ? S’il était question de Jésus, qui est avec eux, qui marche avec eux ? Quelle pensée inquiétante ! Ils commenceront à comprendre lorsque le message sera délivré pour la troisième fois, pendant la montée à Jérusalem. Et ils comprendront vraiment lorsque Jésus ressuscité viendra les retrouver dans la salle haute et leur montrera ses blessures.

Pierre a sans doute compris, lui qui confessait quelque temps avant, « tu es le Christ », devant Jésus qui demandait « qui dites-vous que je suis «  ; mais c’est Jésus lui-même qui leur commandait de ne rien divulguer. Et cette fois encore, Jésus n’explique rien et garde le silence ; en effet le temps de dire et se faire connaître n’est pas encore venu !

Le premier message de Jésus ne passe pas ! Et dans cette atmosphère de non-dit et d’inquiétude, les disciples discutent d’un étrange sujet en marchant ; savoir qui était le plus grand ; certaines versions traduisent même « ils se disputaient pour savoir qui était le plus grand ». Mal à l’aise, inquiets des propos que Jésus leur a tenus, ont-ils besoin de se raccrocher à quelque chose qui les rassure, à du plus grand, à une hiérarchie qui serait dans l’ordre des choses ? Mais quand Jésus leur demande de quoi ils discutaient, ils ne répondent pas.

De quoi précisément discutent-ils ? Que signifie « savoir qui est le plus grand ? ». Luc dit « lequel d’entre eux pouvait bien être le plus grand ? » Ne s’agit-il que d’eux-mêmes ? Jésus fait-il partie de leur panel de gens supposés être les plus grands ? Matthieu précise « qui est le plus grand dans le royaume des Cieux ? ». S’il s’agit du royaume des cieux, les prophètes sont-ils aussi concernés ? S’agit-il de savoir qui y entrera le premier dans ce Royaume ? Pourquoi n’osent-ils pas répondre à Jésus de quoi ils débattaient ?

Jésus ne les interroge pas davantage, car lui, il sait bien de quoi ils discutaient ; comme souvent, il pose une question dont il connaît la réponse. Arrêtons-nous une seconde : Est-ce pour mettre ceux qu’il interroge à l’épreuve, pour tester leur sens de l’honnêteté et de la vérité ? Les pousser à formuler ce qui les préoccupe ? Et à le lui confier ?

Le non-dit par crainte, par honte….. nous connaissons ! Mais Jésus aussi, qui nous connaît ! Et nous, nous savons que Jésus sait ce qui nous occupe, nous préoccupe, et dont nous ne parlons pas ; si nous osons reconnaître que Jésus connaît tout de nous, cela peut être très dérangeant, mais en même temps, nous comprenons que nous pouvons nous confier en lui, lui faire pleinement confiance, et nous recevons ainsi nous-mêmes un message de confiance pour affronter ….. ce qui viendra.

Revenons à notre texte : Le second message que va délivrer Jésus à la maison, en deux parties, sera-t-il mieux compris ?

Ce n’est pas sûr ! La première partie du message : « si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous », le premier qui est le dernier, c’est une arithmétique étrange ! Les disciples peuvent-ils comprendre cela ?

En réalité, Jésus ne répond pas directement à la question des disciples, « qui est le plus grand », il n’entre pas dans leur jeu ; il va délivrer un message théologique. Ce n’est pas une promesse qu’en étant serviteurs, ils deviendront les premiers. Et il n’y a aucune corrélation logique entre être le dernier et le serviteur, et être le premier ou le plus grand.

Jésus en effet ne dit pas « celui qui est le premier qu’il soit le dernier », mais celui qui « veut » être le premier ; ….cela signifie que personne n’est premier, qu’il ne s’agit que de conventions humaines, qui font considérer les uns comme plus grands que les autres…..Il ne s’agit pas d’échelle sociale ! Ce n’est pas une leçon d’humilité ; ce n’est pas dire « mettez-vous en dernier dans la queue, à l’arrière de la salle, à la table la plus éloignée de celle des directeurs et présidents ; restez dans l’ombre, ne vous montrez pas ….. ». D’ailleurs, le serviteur n’est pas derrière les autres ou en retrait, il n’est pas dans l’obscurité, il se montre, il faut qu’on le voie ! Mais ce n’est pas pour lui qu’il est visible, il n’est pas placé dans une relation de pouvoir et de puissance, il ne compte que parce qu’il va vers chacun, et qu’il prend soin des autres, il compte par le service qu’il rend aux autres.

Non, ce n’est pas une leçon d’humilité : Jésus ne condamne d’ailleurs pas le souhait de vouloir être le plus grand ; mais sa réponse est à l’opposé de ce que nous attendons ! Il répond que vouloir être le plus grand n’a pas de sens dans une perspective chrétienne….. Car un seul est grand, Dieu, Celui au nom duquel, lui, Jésus, son fils, est sur terre, afin que pour nous il soit le Christ, homme et messie.

Et Jésus illustre cette réponse théorique par une séance de travaux pratiques, en délivrant la deuxième partie de son message et en mettant en scène une toute petite parabole : il prend un enfant, le met au milieu d’eux, l’enfant devient la personne importante parmi eux, il l’embrasse, signe de cette importance, signe de la réception de l’enfant parmi eux, et signe de confiance, de prise en charge et de tendresse ; il délivre la seconde partie de son message aux disciples : « Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants, me reçoit moi-même, et quiconque me reçoit, ne me reçoit pas moi-même, mais celui qui m’a envoyé ».

Nous passons ainsi de l’image du serviteur à celle de l’enfant. Le lien entre ces deux images est celui de l’accueil : Le serviteur n’accueille pas en son propre nom, mais au nom de son maître ; ce n’est pas lui qui reçoit, mais son maître à travers lui. Les serviteurs que Christ nous recommande d’être agissent au nom du Christ, au nom de Dieu. Et c’est un enfant qu’il nous est demandé d’accueillir – au nom de Dieu.

Pourquoi « accueillir », recevoir un enfant ? Et surtout pourquoi l’accueillir au nom de Jésus ? N’est-ce pas très facile d’accueillir un enfant ? Le mot « enfant » était moins chargé de sens et de connotations psychologiques et juridiques à l’époque de Jésus que de nos jours. Mais si l’enfant représentait un être sans valeur intrinsèque particulière, il s’agissait bien d’un petit d’homme, à éduquer et à former, d’un être faible, à protéger, que, comme le fait Jésus, on prend dans ses bras. L’enfant est synonyme de dépendance ; et quand on l’accueille, ce n’est pas seulement une fois, en faisant sa connaissance, ou à la naissance, mais tous les jours, à tout instant, jusqu’à l’avoir amené à l’âge d’homme et de femme.

Pour ceux qui se réclament de Jésus, cet accueil doit se faire précisément en Son nom. Même par rapport à un petit enfant, symbole de tout ce qui est petit, faible, démuni, nous accueillons au nom d’un autre, plus grand. Signe de l’égale valeur de chacun de nous au regard de Dieu. Et en définitive en accueillant chaque enfant au nom du Christ, en nous accueillant nous-mêmes entre nous comme des enfants, nous qui si souvent nous sentons faibles et sommes démunis, c’est le Christ que nous accueillons.

Servir, recevoir, accueillir, vocabulaire bien connu de nos églises ! Qui nous renvoie à toutes nos activités paroissiales, au service de Dieu dans le culte, au service des tables, à l’accueil diaconal, à l’accueil des nouveaux arrivés dans la paroisse, de passage ou plus fidèles, aux retrouvailles lors des cultes de rentrée…..

Mais c’est un accueil « au nom de Jésus » ; pas en notre nom propre, ou en fonction des missions dont nous sommes chargés : Pas comme la présidente du diaconat ou le président du conseil presbytéral, ou le responsable de la catéchèse…. Dans l’Eglise, il s’agit de s’accueillir les uns les autres comme des enfants, c’est-à-dire sans préséance, sans ces titres qui expriment bien sûr d’abord la responsabilité de ceux qui sont en charge d’une mission, mais qui aussi, très souvent symbolisent une certaine relation hiérarchique, le service exige une obéissance, mais aussi une certaine liberté, une affirmation de responsabilité dans l’action – et donc parfois le pouvoir !

L’accueil, lui se fait à égalité ! En nous faisant passer du service à l’accueil, Jésus nous fait passer du registre du service, de l’action pour les autres, du faire, à un registre différent, celui de l’être, être avec, être en confiance, ensemble, égaux devant Christ. Il l’exprime de cette façon imagée : chacun, celui qui accueille et celui qui est accueilli, étant enfant, aucun n’a plus de titre que l’autre, ne domine l’autre, n’a de pouvoir sur l’autre.

Le message de Jésus n’est pas l’éloge du plus petit ; une leçon d’humilité ; ce n’est pas la morale sociale chrétienne du « small is beautiful », ce n’est pas dire « les premiers seront les derniers…. ». C’est reconnaître en chacun, en chaque être humain, même dans le plus petit, le plus faible, celui qui ne dit encore rien, qui pense à peine, qui n’a que des besoins existentiels et n’a pas encore « vécu », la présence divine, la filiation avec le Christ. Pouvoir dire, aux enfants comme à ceux qui n’en sont plus, je vois en toi l’enfant que tu étais et l’enfant que tu continues d’être, cette qualité d’enfant, car tu es fils et fille de Dieu, et nous sommes tous frères et sœurs en Christ. Nous sommes tous accueillis par le Seigneur comme des enfants, les enfants de Dieu ; accueillons-nous donc aussi les uns les autres de cette façon ; percevons en chacun de ceux que nous rencontrons, ici dans ce temple, dans la paroisse, mais aussi en dehors, dans la rue, partout, cette qualité d’enfant de Dieu ! Et ainsi, nous reconnaissons en même temps qu’entre nous il n’y a pas de hiérarchie, de grand et de moins grand, et qu’un seul est grand. Jésus lui-même nous dit que lui non plus, il n’accueille pas lui-même, en son nom, mais au nom de son père. Oui il y a des petits, les faibles, les déshérités, et même si aujourd’hui nous ne pensons pas en faire partie, cela peut arriver à tout moment ; et nous savons combien nous nous sentons si souvent faibles, désarmés et « petits » !

Résumons ces différents messages : dans l’Eglise, accueillir les autres, cela se fait au nom du Christ ; recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom. Pour nous accueillir les uns les autres, traitons-nous, les uns les autres, comme frères et sœurs en Christ et enfants de Dieu. Est-ce très exigeant d’accueillir chacun au nom de Dieu ? Même en dehors de l’Eglise ? N’est-ce pas aussi très simple ? A chacun de répondre ! Mais en tout cas quel engagement !

Il parait que nous savons bien accueillir les nouveaux arrivés dans notre paroisse, leur faire une place, demander des nouvelles des uns et des autres, s’enquérir de la santé des malades, se recevoir en tables 4×4….. Notre convivialité est reconnue ! Et dans la mesure de nos forces et de notre temps, nous sommes disponibles pour le service. Le faisons-nous au nom de Dieu, pour sa gloire ? Savons-nous laisser l’écho de ce premier accueil apprécié, perdurer et subsister, se renouveler et se vivifier ? Dieu, qui nous connaît, sait à quel point c’est parfois difficile ; qu’il nous donne conscience et force pour le faire durer ; faisons-lui confiance et demandons-lui de nous y aider.

Amen

Marc 8, 27-35 – « Et pour vous, qui suis-je ? »

Dimanche 16 septembre 2012, par Clotaire d’Engremont

 

Jésus s’en alla, avec ses disciples dans les villages de Césarée de Philippe, et en chemin, il leur posa cette question : Les gens, qui disent-ils que je suis ? Ils dirent : Jean-Baptiste ; d’autres, Élie ; d’autres, l’un des prophètes. Mais vous, leur demanda-t-il, qui dites-vous que je suis ? Pierre lui répondit : Tu es le Christ. Jésus leur recommanda sévèrement de ne dire à personne ce qui le concernait.

Il commença alors à leur apprendre qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu’il soit mis à mort et qu’il ressuscite trois jours après. Il disait ces paroles ouvertement. Et Pierre le prit à part et se mit à lui faire des reproches. Mais Jésus se retourna, regarda ses disciples, fit des reproches à Pierre et lui dit : Arrière de moi, Satan, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. Puis il appela la foule avec ses disciples et leur dit : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Quiconque en effet voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera.

Chères sœurs, chers frères,

Les enquêtes d’opinion ont envahi notre monde d’aujourd’hui ! Grâce à des outils statistiques très sophistiqués, nous sommes en effet submergés par des questions d’enquêteurs qui cherchent à savoir de quelle façon nous consommons telle machine à laver, tel produit de lessive mais aussi telle opinion politique ou telle pensée religieuse. Car pour les dirigeants des groupes publicitaires, nous ne sommes que des consommateurs qu’il faut consulter par catégories, ciblées selon l’âge, le sexe, l’ethnie, l’appartenance religieuse où même encore selon le comportement sexuel.

En demandant à ses disciples, pour en revenir à notre texte : « Au dire des gens qui suis-je ? » Jésus, bien sûr, est intéressé lui aussi par l’opinion d’autrui. Mais il n’a rien à voir avec les maîtres des instituts de sondage d’aujourd’hui. Il ne cherche pas à mieux cibler un éventuel consommateur de la chose religieuse. Car il connaissait déjà tout ce qui était dit à son sujet par ses contemporains qui furent tous frappés, les évangiles sont là pour l’attester, par son message et par ses actes. Il serait selon les uns un nouveau Jean-Baptiste, selon un autre Elie ou encore un prophète s’inscrivant dans une longue lignée…

Vous aurez remarqué avec moi que Jésus ne s’intéresse guère à la réponse à cette première question.

Il ne s’y attarde pas car ce qui le préoccupe à ce moment de sa vie terrestre c’est la réponse à cette deuxième question posée à ses disciples : « Et pour vous, qui suis-je ? »

Car c’est bien la question fondamentale de Jésus à ses disciples et à travers eux, chères sœurs et chers frères, à nous, à vous et à moi, vingt siècles plus tard !

Comment répondre à cette question apparemment simple, directe et sans ambages superflus : « Et pour vous, qui suis-je ? ». Malgré les difficultés infinies qu’il y a à trouver une réponse, il faut convenir que chacun, et même l’incroyant qui prend position sur Dieu par le biais de la dénégation a dans le fond toujours une petite idée sur Dieu. Mais dans notre texte du jour, Jésus ne souhaite pas que ses disciples aient une toute petite idée sur Dieu. Il n’a que faire d’une simple opinion qui nous renvoie aux sondeurs dont je parlais au début de notre méditation.

La deuxième question pose le problème essentiel du témoignage, de l’engagement au sens le plus fort du terme. Jésus n’a que faire d’une simple bienveillance, aussi sympathique qu’elle puisse être. D’où l’immense intérêt de la réponse de Pierre : « Tu es le Christ » nous rapporte l’évangéliste Marc dans notre texte du jour.

Nous sommes ici au cœur du ministère de Jésus-Christ qui n’est pas un simple propagandiste qui travaillerait l’opinion. Il découragera même ses disciples d’en parler car il craint à ce moment là d’être incompris et donc empêché d’aller jusqu’au bout de sa mission qui l’entraînera dans la souffrance et la montée sur la croix. Certes il ressuscitera le troisième jour dit-il… Mais que peuvent bien comprendre ses disciples !

Toujours est-il que la réponse de Pierre permet très logiquement au Christ de dire que bien loin de chercher à dominer le monde ici bas il suffit pour venir à lui de renoncer à soi-même car « quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera » (v.35).

Ce verset, très connu et souvent cité, nous fait comprendre par son style quelque peu hyperbolique, que Jésus-Christ est là pour des hommes neufs dans un monde nouveau qui viendra comme il le dit explicitement par sa propre mort ; il sait qu’il sera crucifié pour être la semence nécessaire au grand renouveau qui suivra sa Résurrection.

Nous sommes là loin d’une théologie savante ; nous sommes chères sœurs et chers frères dans le registre de l’expérience de la Foi. Pour Jésus-Christ il est nécessaire de renoncer à soi même afin d’entrer dès maintenant, (j’allais dire de notre vivant), dans un monde où la haine et l’injustice serait bannies. Les sceptiques ricaneront et parleront d’utopie…

Mais «  mourir à soi-même  » permet précisément d’être avec le Christ, avec le Crucifié, en marche vers la libération de l’être humain. Car par la Croix il y a bien une rupture radicale entre un avant et un après. Car pour le chrétien Dieu est une personne et l’humanité vit de la mort du Christ. « Mourir à soi-même  », vous l’aurez compris, ne s’applique pas tant à la mort physique des femmes et des hommes.

«  Mourir à soi-même  » c’est surtout pour nous se vider le plus possible de tout ce qui nous empêche d’être disponible aux autres. Car être disponible aux autres, c’est se décharger de toute idée de supériorité quelque peu arrogante, c’est se déposséder de ma bonne conscience qui fait souvent que nous sommes persuadés d’être les seuls propriétaires de la Vérité qu’il faudrait garder jalousement, comme l’avare garde sa cassette !

«  Mourir à soi-même  », c’est aussi accepter avec humilité le profond mystère de Dieu, qu’il est vain, et même inepte, de vouloir l’expliquer car vouloir prouver l’existence de Dieu en fait un simple objet de consommation.

«  Mourir à soi-même  », c’est ne pas chercher à tout prix à maîtriser en solitaire et de manière orgueilleuse et absolue sa propre existence.

«  Mourir à soi-même  », chères sœurs et chers frères, c’est se laisser prendre par la grâce divine, qui, certes parfois, nous effraie car elle est sans limites.

«  Mourir à soi-même  » c’est encore et enfin ne pas avoir peur de la toute puissance de Dieu et de savoir que son Amour est toujours mystérieux et incommensurable car porté par la Grâce.

La grâce Divine, chères sœurs et chers frères, ne peut pas être questionnée. Il faut l’attendre et la recevoir quand elle arrive, même subrepticement, avec une reconnaissance immense, car elle est sans conditions. Il est vain de la nier ; il est même vain de parier dessus, n’en déplaise à Blaise Pascal.

Elle est toujours là ; elle était là hier, elle est là aujourd’hui, elle sera là demain.

Amen

Matthieu 24, 42-51 – « Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre maître va venir. »

Dimanche 9 septembre 2012, par le pasteur François Clavairoly

 

Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. Sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle veille de la nuit le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison. C’est pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure où vous n’y penserez pas. Le bon et le mauvais serviteur

Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera occupé de la sorte ! En vérité, je vous le dis, il l’établira sur tout ce qu’il possède. Mais si c’est un mauvais serviteur qui se dise en lui-même : Mon maître tarde à venir, s’il commence à battre ses compagnons, s’il mange et boit avec les ivrognes, le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il le mettra en pièces et lui fera partager le sort des hypocrites : c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Chères frères et sœurs, que votre veille soit heureuse, bénie et courageuse !

Pour commencer, écoutez cette histoire : Schmuel est au chômage depuis plusieurs mois. En désespoir de cause, il se rend chez le rabbin pour lui demander s’il n’aurait pas un travail, un emploi, n’importe quoi à lui proposer. « Je ne vois qu’une possibilité, Schmuel, garde la porte d’entrée du ghetto en attendant le messie. Et dès qu’il arrivera tu préviendras tout le monde. » « Mais, Rabbi, je ne vais pas gagner beaucoup d’argent en faisant cela ! »

« Peut-être, Schmuel, mais au moins c’est un boulot stable. »

Je ne vous dirai pas d’où provient cette histoire, mais je crois que si elle s’inscrit parfaitement dans la ligne d’un messianisme, si elle correspond assez bien avec cette vision que chacun peut avoir du judaïsme comme spiritualité de l’attente, toute entière tendue vers un demain qui ne vient toujours pas, elle ne dit pourtant pas exactement les termes de la foi des chrétiens pour qui le messie est déjà venu en Jésus-Christ. C’est pourquoi, comme le disait Jacob Bernays, à notre sujet : « avoir le messie derrière soi n’est pas une position commode. »

Or c’est bien notre cas à nous chrétiens.

Et cette position est si peu commode que la tradition chrétienne a du mal à recevoir le récit de l’évangile et l’injonction qu’il semble porter à veiller, sans y instiller immédiatement une dose de messianisme angoissé.

Je voudrais, pour illustrer ce propos en quelques phrases, vous donner trois ou quatre lignes d’interprétations que chacun pourra apprécier et vis-à-vis desquelles chacun pourra se situer, et je vous en proposerai une cinquième, avec laquelle je me sens plus à l’aise et par laquelle je reçois une bonne nouvelle que je vous transmettrai.

-  La première ligne d’interprétation est celle-là même qui transparait dans le texte de Matthieu, assez sérieusement marqué, comme vous le savez tous, par les références à la tradition apocalyptique. Cette interprétation répond et veut faire face à la situation de la communauté à la fois juive et chrétienne, pour qui la destruction du Temple, notamment, est un malheur et le signe préfigurant la fin du monde.

L’injonction à veiller renvoie alors à une urgence devant le temps qui passe et les menaces de destruction à venir qui se dessinent chaque jour.

La pensée apocalyptique révèle ainsi en quelque sorte que la fin des temps est proche, et qu’il s’agit donc, avant cette fin figurée dans le récit par l’effraction commise par un voleur ou par l’arrivée impromptue du maitre au moment où le serviteur s’est entièrement relâché dans son effort et où il a déserté sa tâche, de rester vigilant pour ne pas sombrer dans le chaos final qui emportera tout avec lui.

Cette lecture apocalyptique, armée par la frayeur ou la terreur sacrée, a connu bien des succès et de nombreux avatars au cours des siècles. Et chacun comprendra ici qu’il nous faudra attendre encore décembre 2012 pour savoir et vérifier si les attentes inquiètes de Matthieu consonnent avec les hypothèses tout aussi sombres du calendrier Maya ou bien s’il faudra veiller encore en tremblant de nombreuses nuits…

-  La deuxième lecture pourrait être qualifiée de prophétique ou même de politique : il s’agit pour elle de voir dans le geste du veilleur celui de la sentinelle sur son créneau, celui de l’avant-garde du peuple, celui de l’élite qui sait lire les signes des temps. Cette avant-garde, par conséquent, peut éclairer les autres, leur dire les bonheurs et les malheurs qui viennent, et elle les engage à bâtir déjà ici-bas les premières bases du royaume dont elles ont su déchiffrer les plans à l’avance. La veille est alors non seulement anticipation mais désignation d’une utopie promise. Mais là encore, trop souvent, l’utopie devient méchante et la sentinelle se mue en agent de la terreur, en gourou ou en despote.

Ce qu’on attendait avec tant d’espoir apparait désespérant et l’espérance déserte les lieux pour faire place au scepticisme ou à une forme de cynisme désenchanté.

-  La troisième lecture, plus calme et plus raisonnable sera celle que j’appelle monastique, reconnaissant que certains seulement pouvaient être sérieusement préparés à la vocation de la veille : non pas des sentinelles sur les murailles des idéologies, non pas des apprentis sorciers qui voudraient construire un monde nouveau, une « cité nouvelle », une Eglise enfin parfaite, un corpus purum, mais simplement des hommes et des femmes mis à part, formés, enseignés, régulés. Non pas des laïcs, donc, incapables de se consacrer nuit et jour à la veille et à la prière car trop occupés à leurs affaires et aux choses de ce monde, mais des moines et des moniales portant spirituellement à leur place le souci de Dieu, et priant pour ceux qui précisément n’en ont ni le temps ni le courage.

Mais voilà, la Réforme a questionné en son temps cette lecture, la soupçonnant de faire de l’humanité une espèce à deux vitesses, à deux fonctions, à deux étages. Et les veilles si nombreuses, si fidèles, si acharnées de Luther lui-même, moine finalement envolé du couvent et convolant en noce avec sa chère « Käte », n’ont pas abouti à autre chose qu’à leur remise en cause.

-  La quatrième lecture, enfin, la plus contemporaine si l’on veut, bien que la longue tradition des Pères s’y trouve aussi à l’aise, est la lecture moraliste ou éthique qui fait des veilleurs des vigiles sourcilleux et de ceux qui s’endorment ou se laissent aller à des comportements laxistes et déviants de futurs gibiers de potence condamnés par la morale chrétienne.

Cette lecture, au fond, ne dit rien d’autre que ceci : « Tenez bon, tenez-vous correctement, en attendant le Maitre, sinon gare à vous, … garde à vous ».

Et toute une série de prédications à la culpabilité sournoise ou tranquillement assumée s’est fait jour dans les Eglises qui d’ailleurs se vident de leur auditoire qui, heureusement, n’est pas si masochiste que cela.

-  Reste alors la cinquième lecture. Mais sans doute y en a-t-il une sixième ou une septième, ce qui serait parfait.

C’est qu’avoir le messie derrière soi, c’est en quelque sorte se trouver dé-préoccupé de la question de son salut puisqu’il a été offert en Christ, et être délivré de l’attente inquiète d’un bonheur ou d’un malheur en forme de règlement de compte. Avoir le messie derrière soi aide à comprendre notre texte autrement et à y voir un peu mieux ceci : se tenir prêt et veiller, certes, mais alors non pas comme s’il s’agissait d’une injonction qui contient sa menace. Se tenir prêt et veiller c’est à dire être à l’écoute d’un appel à vivre du bonheur d’être libre. Recevoir une belle invitation à goûter, sans aucune frayeur, la joie d’être compté parmi les serviteurs du maitre qui, vous l’avez entendu dans un autre évangile, les appelle-nous appelle- désormais ses amis. Consentir aussi aux choses qui adviennent dans la vie, au long de cette veille : un malheur, un drame, un accident, un cancer, ou pire s’il est possible. Consentir aux choses qui adviennent, mais aussi et surtout faire ce qu’il y a à faire quand on est établi disciple et reconnu comme ami de ce messie. Consentir et agir, être ne confiance et être responsable.

Mais qu’y a-t-il donc à faire ?

Le texte qui prolonge le nôtre expose tout cela dans une belle suite que vous connaissez : « donne à manger à celui qui attend mains ouvertes, et à boire à celui dont les lèvres sont sèches, recueille chez toi l’étranger qui est perdu et couvre le pauvre sans habit, visite le malade et rends-toi en prison », autrement dit, en plein cœur de ce monde, entre en responsabilité et, s’il est possible, cherche le visage du messie dans celui de ton prochain, et tu le trouveras.

Non pas dans celui, grimaçant, d’un dieu comptable de tes fautes qui attend la fin du mois ou de la vie pour régler tous ses comptes, mais dans le visage du prochain quel qu’il soit.

Et les grincements de dents, me dire-vous, dont parle le texte ? Et la violence du maitre qui met en pièce son mauvais serviteur, qu’en fait-on ici ? Mais vous savez aussi ces choses, en vérité, exactement comme vous connaissez les histoires terribles et les contes pour enfants qui sont, de fait, destinés aux adultes, et où ces figures de violence qui existent bel et bien sont figures, précisément, des violences réelles du monde qu’il nous faut affronter : elles replacent chacun de nous devant la responsabilité de disciple et de veilleur, de chrétien membre de l’Eglise au cœur de ce monde.

Alors, serons-nous des veilleurs pleins de crainte, envahis par le remord de toutes les choses mal faites dans nos vies, serons-nous rongés par le ressentiment devant tant d’injustice et si peu de reconnaissance ? Grincerons-nous des dents de peur d’être jugés ou bien serons-nous veilleurs heureux, bénis et courageux ?

Des veilleurs bénis, heureux et courageux !

Avec nos corps fragiles, avec notre solitude et avec nos faiblesses, avec nos blessures tenues secrètes et douloureuses comme celles qui ne sont pas encore cicatrisées… mais veilleurs dans la joie, l’action de grâce et la louange, car le messie, venu il y a si longtemps, se révèle à nous chaque jour pour qui sait le reconnaitre -mystérieuse origine et inlassable commencement de nos vies-.

Que votre veille, chers frères et sœurs, chers amis, soit toute entière louange, pour le service du monde, en Jésus-Christ et dans la communion du Saint-Esprit,

amen.

Marc 7, 1 – 23 – « Que puis-je faire pour répondre à Jésus qui me dit Viens et suis-moi »

Dimanche 2 Septembre 2012, par Simone Bernard

 

Les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem s’assemblèrent autour de Jésus. Ils virent quelques-uns de ses disciples prendre leur pain avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. Or les Pharisiens et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être soigneusement lavé les mains, parce qu’ils tiennent à la tradition des anciens. Et, quand ils reviennent de la place publique, ils ne mangent qu’après avoir fait les aspersions (rituelles) . Ils ont encore beaucoup d’autres observances traditionnelles, comme le lavage des coupes, des cruches et des vases de bronze. Les Pharisiens et les scribes lui demandèrent : Pourquoi tes disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des anciens, mais prennent-ils leur pain avec des mains impures ? Jésus leur répondit : Ésaïe a bien prophétisé sur vous, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, Mais son cœur est très éloigné de moi ; C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; En enseignant des doctrines Qui ne sont que préceptes humains. Vous abandonnez le commandement de Dieu, et vous tenez à la tradition des hommes. Il poursuivit : Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition. Car Moïse a dit : Honore ton père et ta mère, et : Celui qui maudira son père ou sa mère sera puni de mort. Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou sa mère : Ce dont j’aurais pu t’assister est qorbân, c’est-à-dire une oblation (à Dieu), vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou pour sa mère ; vous annulez ainsi la parole de Dieu par votre tradition que vous vous êtes donnée. Et vous faites bien d’autres choses semblables. Il appela de nouveau la foule et lui dit : Écoutez-moi tous et comprenez. Il n’est rien qui du dehors entre dans l’homme qui puisse le rendre impur ; mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui le rend impur. Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende. Lorsqu’il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l’interrogèrent sur cette parabole. Il leur dit : Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Ne saisissez-vous pas que rien de ce qui, du dehors, entre dans l’homme ne peut le rendre impur ? Car cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, puis est évacué à l’écart. Il déclarait purs tous les aliments. Il disait : Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui le rend impur. Car c’est du dedans, c’est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, prostitutions, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchanceté, ruse, dérèglement, regard envieux, blasphème, orgueil, folie. Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans et rendent l’homme impur.

Nous avons fréquemment vu Jésus prodiguant ses enseignements à la foule, ensemble d’auditeurs plus ou moins avertis, qu’il n’a aucun mal à persuader. Ils sont déjà acquis à ses idées, émerveillés devant les miracles accomplis par le Maître : guérisons diverses, retours à la vie, et cette nourriture suscitée de presque rien et qui sera repas partagé pour une multitude. Mais quand les interlocuteurs de Jésus sont des scribes, des docteurs de la Loi, il en va tout autrement. Ceux-ci sont sur le qui-vive. Ils cherchent à le prendre en défaut, à l’accuser de blasphème. « Qui peut pardonner les péchés sinon Dieu seul » disent-ils lorsque Jésus s’adresse au paralysé de Capharnaüm en lui déclarant « Mon fils, tes péchés sont pardonnés ».

Il est souvent en contradiction avec les règlements si étroits des autorités religieuses. Les commandements multiples – au nombre de 613 – régissent toute la vie des Juifs, dans les circonstances les plus variées, en particulier le jouir du Sabbat. Relisons le livre du Lévitique qui détaille tous les actes auxquels doit se soumettre le croyant. Entraînés par leur Maître, les disciples oublient les prescriptions rituelles. Ainsi, il leur est reproché de se mettre à table sans se laver les mains. Nous dirions volontiers aujourd’hui qu’il s’agit d’une mesure d’hygiène. Pourtant, aux yeux des pharisiens, c’est une désobéissance à la Loi, à la tradition. Et c’est bien ce que Jésus reproche aux pharisiens : « Vous laissez de côté le commandement de Dieu et vous vous attachez à la tradition des hommes.

Il oppose la tradition aux préceptes divins, aux commandements que Moïse rappelait au peuple d’Israël : nous les avons lus tout à l’heure dans le livre du Deutéronome. Il semble que Jésus ne se fasse plus guère d’illusions à propos des pharisiens. Ceux-ci sont trop liés par leurs règlements. Aussi s’adresse-t-il de nouveau à la foule. Peut-être se trouvera-t-il en son sein des hommes plus réceptifs à son enseignement. Et plus tard, il s’explique plus précisément en présence des seuls disciples.

Il ressort de ses propos que tous les aliments sont purs. A quoi bon faire un tri ? L’essentiel est de se bien conduire, car c’est su cœur des hommes que sortent les intentions mauvaises. Il s’agit donc pour l’homme de changer ses pensées, de se conformer aux préceptes du Maître. Le pasteur Nouïs écrit : Jésus fait exploser la conception pharisienne des commandements. La Loi de Dieu n’est pas un catalogue de prescriptions à suivre, elle appelle une conversion de notre cœur, de notre intelligence et de notre pratique. » Et Jésus poursuit son propos par l’aide aux parents. En fait, les pharisiens détournent la parole de Dieu au nom de leurs coutumes. Jésus fait exploser la conception pharisienne des commandements. La Loi n’est plus un règlement, elle redevient une grâce et une promesse.

Et Jésus explique à ses disciples que les pensées impures sont dans le cœur de l’homme et qu’il faut les chasser avec l’aide de Celui qui peut tout. Ainsi la grâce aura envahi notre cœur. L’apôtre Paul, dans ses épîtres, revient fréquemment sur la Loi. Il utilise des mots très violents et va jusqu’à la traiter de « malédiction » (Galates 3, 13). L’apôtre s’appuie sur la vie nouvelle que le croyant est appelé à découvrir dans la vie et la mort du Christ. Jésus, par son enseignement, apporte sa propre lecture des commandements de l’Ancien Testament et nous pouvons entendre ce qu’il dit au jeune homme riche : « Vends ce que tu as, puis viens et suis-moi. »

Comment nous situer, chrétiens de notre temps, devant les engagements à prendre pour suivre le Christ ?

Revenons à l’épître de Jacques, lue tout à l’heure ; écoutons-le : « Accueillez avec douceur la parole plantée en vous et capable de vous sauver la vie. Mais soyez les réalisateurs de la parole et pas seulement des auditeurs qui s’abuseraient eux-mêmes. » Notre culte d’aujourd’hui est en quelque sorte un culte de rentrée, même si la véritable reprise se fera le 30 septembre. Nous avons retrouvé le temple et le confort de ses bancs ; nous avons retrouvé l’orgue et le récital mensuel.

Nous sommes au seuil d’une nouvelle année pour tous ceux qui s’inscrivent dans le cadre scolaire : enfants, adolescents, parents, enseignants. Chacun prend de bonnes résolutions ; c’est toujours ainsi d’une nouvelle année. Et vis-à-vis de l’Eglise et de notre paroisse en particulier, n’avons-nous pas des engagements à prendre ? Prochainement, nous recevrons la plaquette détaillant les activités de notre communauté ; lisons-la soigneusement et posons-nous la question : « Que puis-je faire pour répondre à Jésus qui me dit « Viens et suis-moi ».

Amen.