Matthieu 25, 14-30 – La parabole des talents : « L’Evangile : religion sclérosée ou parole libératrice ? »

Dimanche 27 novembre 2011, par le pasteur François Clavairoly

 

« Il en sera comme d’un homme qui allait partir en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. Il remit à l’un cinq cents pièces d’or, à un autre deux cents, à un troisième cent : à chacun selon ses capacités. Puis il partit. Le serviteur qui avait reçu les cinq cents pièces d’or s’en alla aussitôt faire du commerce avec cet argent et gagna cinq cents autres pièces d’or. Celui qui avait reçu deux cents pièces agit de même et gagna deux cents autres pièces. Mais celui qui avait reçu cent pièces s’en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l’argent de son maître. « Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et se mit à régler ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu cinq cents pièces d’or s’approcha et présenta les cinq cents autres pièces en disant : « Maître, tu m’avais remis cinq cents pièces d’or. J’en ai gagné cinq cents autres : les voici. » Son maître lui dit : « C’est bien, bon et fidèle serviteur. Tu as été fidèle dans des choses qui ont peu de valeur, je te confierai donc celles qui ont beaucoup de valeur. Viens te réjouir avec moi. » Le serviteur qui avait reçu les deux cents pièces s’approcha ensuite et dit : « Maître, tu m’avais remis deux cents pièces d’or. J’en ai gagné deux cents autres : les voici. » Son maître lui dit : « C’est bien, bon et fidèle serviteur. Tu as été fidèle dans des choses qui ont peu de valeur, je te confierai donc celles qui ont beaucoup de valeur. Viens te réjouir avec moi. » Enfin, le serviteur qui avait reçu les cent pièces s’approcha et dit : « Maître, je te connaissais comme un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu récoltes où tu n’as rien planté. J’ai eu peur et je suis allé cacher ton argent dans la terre. Eh bien, voici ce qui t’appartient. » Son maître lui répondit : « Mauvais serviteur, paresseux ! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, que je récolte où je n’ai rien planté ? Eh bien, tu aurais dû placer mon argent à la banque et, à mon retour, j’aurais retiré mon bien avec les intérêts. Enlevez-lui donc les cent pièces d’or et remettez-les à celui qui en a mille. Car quiconque a quelque chose recevra davantage et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a rien, on enlèvera même le peu qui pourrait lui rester. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dehors, dans le noir, là où l’on pleure et grince des dents. » »

Chers amis, frères et sœurs,

Souvenons-nous, dimanche six novembre, la liste des lectures bibliques nous invitait à redécouvrir la parabole des dix jeunes filles équipées de leurs lampes, attendant le marié. Il s’agissait d’une histoire qui confirmait avec un intérêt dramatique particulièrement marqué que la porte du royaume était en vérité toujours ouverte, mais surtout qu’il revenait à l’Eglise, c’est-à-dire à chacun de nous, de partager cette information merveilleuse et d’en tirer toutes les conséquences dans nos vies de sorte qu’aucun d’entre nous ne reste dehors, exclu, comme le furent les cinq filles du récit (mais c’est une parabole !), jugées méchamment et méprisées par les cinq sages qui refusèrent tout geste de compagnonnage et toute attitude de partage.

Chacun aura compris que Jésus, aujourd’hui, dans cette parabole de l’évangile de Matthieu, dite parabole des talents, s’adresse aux chefs du peuple et qu’il les prend à partie, qu’il les interpelle en leur demandant ce qu’ils ont fait de la parole de Dieu qui leur avait été confiée : une parole de pardon et de bénédiction. L’ont-ils fait fructifier, justement, en pardon et en bénédictions innombrables ou bien l’ont-ils enterrée, l’ont-ils ignorée, ou l’ont-ils mal comprise en la prenant pour une parole de religion qui aliène ou d’obligation qui barre les chemins de la liberté, et qu’il vaut mieux, du coup, l’enfouir pour mieux la neutraliser ?

La parabole nous présente donc trois serviteurs, ou plus exactement trois responsables en qui le maitre a totalement confiance. Il ne leur attribue pas des talents au sens de « compétence » ou au sens de « dons » particuliers dont il espère qu’ils vont savoir les mettre en valeur, mais il leur confie des talents dont la réalité marchande de l’époque correspond à un lingot de trente-quatre kilo d’or…

Une somme considérable. Une confiance incroyable. A l’un, cinq talents ; à l’autre, deux ; au troisième, un.

Et ce à quoi renvoient ces talents ou ces lingots d’or, est, là encore, comme dans la parabole des dix jeunes filles, la promesse offerte d’une fête, d’une noce, ou encore la parole de Dieu qui annonce un royaume ! Car ce trésor considérable n’est autre que l’Evangile confié à ceux qui, l’ayant reçu, ont, par ce fait même, la charge d’en transmettre autour d’eux l’immense pertinence et l’imprenable beauté. Et il ne faudrait pas se méprendre, comme trop souvent nous le faisons avec les meilleures intentions du monde, en insistant sur l’action entreprise par les serviteurs en terme de réalisation de soi ou en terme d’accomplissement de compétences personnelles, en admirant par exemple la capacité des deux premiers à être de bons et véritables chrétiens, et pourquoi pas en louant leurs compétences de « trader », et d’autre part en étant tout à fait (faussement ?) navré de l’attitude du dernier qui apparait vraiment comme le dernier des derniers [1].

L’importance de la valeur confiée par le maitre désigne bien la richesse incommensurable de la parole de salut transmise aux hommes, parole qui peut produire encore et encore des fruits en abondance et des bienfaits inestimables.

L’interprétation de la parabole, à mes yeux, consiste donc à savoir ce que les uns et les autres vont réellement comprendre du trésor reçu, c’est-à-dire de cette richesse immense qu’est l’Evangile : une religion trop « lourde » à porter, sclérosée et sclérosante, ou la bonne nouvelle d’une parole qui libère.

Dans la tradition des commentaires des Pères, on verra se développer une interprétation devenue classique, faisant du premier serviteur le juif enfin converti à l’Evangile, et c’est alors, au temps de la première Eglise, l’immense joie de la découverte de la grâce et du pardon de Dieu et de sa diffusion dans tout le pays d’Israël et au-delà, la découverte de l’accomplissement des paroles des prophètes, et même l’inauguration du royaume en Jésus-Christ. Le deuxième serviteur y est compris comme le païen – le chrétien issu des nations – qui lui aussi découvre cette parole de liberté et en tire mille profits dont il témoigne à son tour, dès l’arrivée du maitre. Le troisième serviteur est vu comme le juif malheureusement resté toujours fidèle à sa foi et qui n’a pas reçu Jésus comme messie, enterrant son bien dans le terreau de la tradition et de l’observance sclérosées

Ce mot de « sclérose » apparaît d’ailleurs dans le texte, désignant la façon dont ce troisième serviteur perçoit son maitre, tel un maitre « dur » – c’est ici le mot « skleros » qui apparait. Et c’est par l’ironie de l’histoire, telle qu’elle est racontée, que le serviteur s’endurcit lui-même et s’exclue, en cachant son trésor.

Cette interprétation de la parabole a ses qualités, certes, dans la mesure où elle ne décerne pas de brevet de moralité et se situe pleinement sur le plan spirituel, mais elle comporte en son cœur la terrible pointe anti judaïque qui atteint le partenaire juif et le blesse, comme elle blesse le judéo christianisme visé par la même occasion, puisque ce dernier refusait en son temps la mission aux païens ; non seulement elle les blesse en les renvoyant l’un et l’autre dans les ténèbres du dehors, mais en outre, cela me trouble, elle ne dit pas l’essentiel :

Et l’essentiel est cette notation remarquable selon laquelle les deux premiers serviteurs s’empressent d’agir. « Aussitôt » dit le texte, le premier serviteur fit en effet travailler son argent, tel est le terme employé, et le second fit de même : aussitôt !

Or cet « aussitôt » révèle une confiance, un désir, un plaisir, une joie, mais aussi, plus que cela, une promptitude heureuse qui est celle de l’empressement au témoignage et à l’engagement pour le maitre ; le troisième ne fit pas de même. Le texte raconte qu’il alla faire un trou dans la terre et qu’il y cacha l’argent de son maitre, comme si le temps s’arrêtait pour lui, comme si l’initiative du maitre, inaugurée par cette confiance et ce don ne le concernait plus, comme si, à ses yeux, le temps n’était pas dès aujourd’hui à la responsabilité du témoignage, sans plus attendre, mais à la responsabilité sans doute encore plus urgente de ses propres affaires dont il devait s’occuper prioritairement. Le troisième ne se pressa donc pas, pensant à lui d’abord, et non à tout ce qui lui était confié. Et il en fut ainsi parce que, manifestement, il n’aimait pas son maitre. Et s’il n’aimait pas son maitre, c’est qu’il s’en faisait une mauvaise idée.

C’est ici, me semble-t-il, que se fait jour l’essentiel de la parabole, à savoir que ceux qui se font une mauvaise idée de leur maitre, c’est à dire une idée sclérosée de Dieu, ne peuvent ni n’ont envie de comprendre ce qu’il leur demande, ni même s’empresser d’accomplir ce qui leur est confié. Ceux qui, en effet, et ils sont nombreux parmi nos contemporains, le voient méchant, arbitraire, violent ou injuste ou pire encore, inutile, ne peuvent entrer, nous le comprenons bien, dans sa démarche.

Et c’est alors la responsabilité de l’Eglise et de chacun de nous que de faire connaitre sans tarder notre maitre, de le faire connaitre comme un maitre non seulement aimable mais aimant, comme un maitre « doux et compatissant » qui nous fait confiance, tout le contraire d’une divinité dure et menaçante. C’est notre responsabilité de serviteurs de dire autour de nous promptement, à temps et à contre temps que Dieu est fidèle dans nos vies, au lieu de laisser dire qu’il est despote ou personnage injuste et violent, et par conséquent de laisser tant de personnes s’endormir ou « s’enterrer » dans cette idée fausse, comme semble le faire le troisième serviteur.

C’est notre responsabilité de lire et relire sans cesse les Ecritures, comme nous le faisons en ce moment même, pour y découvrir et pour faire découvrir à d’autres que nous les richesses et les bénédictions de sa parole, au lieu de laisser d’autres encore en caricaturer le message à travers le déploiement maladroit de dogmes sclérosant, à travers le développement imprudent de morales soi-disant religieuses et qui tuent, à travers des idées reçues véhiculées sans esprit critique ou fondées sur une réflexion quelque peu paresseuse.

Chers amis, frères et sœurs, lecteurs et destinataires de la parabole de ce jour, vous êtes établis serviteurs du maitre, et voici, vous disposez au moins de 34 kilos d’or de « bonne nouvelle » à partager, à faire fructifier, à « placer », en quelque sorte, à investir avec discernement dans le monde.

Vous êtes porteurs de cette valeur inestimable. A vous, donc, de faire travailler sans tarder cette valeur pour que d’autres que vous, nombreux, autour de vous, dans vos familles comme parmi vos connaissances, découvrent le visage aimant de Dieu en Jésus-Christ et suivent, heureux, ce chemin ouvert à tous par Jésus-Christ du royaume et de la liberté,

Amen


[1] Cf. François Quiévreux, Evangile et tradition : les paraboles, éd. « Je sers » Paris, 1946, p. 221, s.

Matthieu 25, 31-46 – « Tout est donné, mais tout reste à faire ! « 

Dimanche 20 novembre 2011, par le pasteur Fabian Clavairoly

 

Shmuel est au chômage depuis plusieurs mois. En désespoir de cause, il se rend chez le rabbin pour lui demander s’il n’aurait pas un travail, n’importe quoi, à lui proposer.

-   Je ne vois qu’une possibilité, Shmuel, garde la porte du ghetto en attendant l’arrivée du Messie, ainsi dès qu’il arrivera, tu préviendras tout le monde.

-   Mais Rabbi, je ne vais pas gagner d’argent en faisant ça.

-   Peut-être, Shmuel, mais c’est un boulot stable.

Je vais vous raconter pourquoi je ne suis pas d’accord avec ce rabbin, pourquoi selon moi, ce n’est pas un boulot stable, mais c’est vous, en dernière instance, qui déciderez. Jacob Bernays, un penseur juif trop compliqué pour moi, dit avec beaucoup d’humour : « avoir le messie derrière soi n’est pas une position commode ». Et c’est notre cas, à nous, les chrétiens. C’est à partir de cette citation que je voudrais m’arrêter sur un sujet finalement assez peu abordé dans la tradition réformée : le messianisme. Ce qu’il est, ce qu’il n’est pas, ce qu’il signifie pour moi.

Le messianisme peut être assez généralement défini comme étant, je cite : « essentiellement la croyance religieuse en la venue d’un rédempteur qui mettra fin à l’ordre actuel des choses soit de manière universelle soit pour un groupe isolé et qui instaurera un ordre nouveau fait de justice et de bonheur » [1] quasiment toujours à mettre en parallèle avec des conjonctures sociales ou politiques : de nombreuses études montrent que dans tous les pays du monde, revendications et protestations sociales apparaissent à la fois amorcées et masquées dans une revendication religieuse. Ainsi le messianisme est caractérisé par un lien fort entre les domaines sociaux et religieux ; mais dans tous les cas, il est important de noter le caractère radicalement novateur de son message par rapport au contexte dans lequel il émerge ; ainsi le messianisme est-il presque toujours dominé par un projet de réforme religieuse ou culturelle, et ce projet s’accompagne d’une prise de recul par rapport au monde déjà existant, qui peut se traduire par des comportements parfois contradictoires (du retrait pur et simple du monde de certaines communautés religieuses millénaristes, à l’activisme forcené des puritains anglo-saxons par exemple). Parmi les différentes sortes de messianisme qui ont existé, et qui existent encore aujourd’hui, deux sont identifiables assez aisément, d’après la classification de Gershom Scholem [2] : le courant restaurateur, celui qui a pour objectif le retour à une situation révolue, et qui voit l’espérance dans la mémoire du passé idéal qu’il faut chercher à rétablir ; et le courant utopique qui vise la venue d’un avenir synonyme de renouveau, perçu comme positif, bien qu’il soit complètement inconnu.

Ce petit rappel est important si l’on considère, et il faut le faire, que le texte de Matthieu est typiquement inspiré par la tradition apocalyptique juive. Quand je dis inspiré, c’est un euphémisme, en fait aujourd’hui, Matthieu aurait été accusé de plagiat, et perdu son procès, tant les citations empruntées aux livres d’Esaïe ou de de Daniel sont nombreuses. Ce fond apocalyptique évident s’explique, comme c’est souvent le cas et comme je l’ai dit plus haut, par une situation critique de la communauté à laquelle il s’adresse. La génération des premiers chrétiens, qu’on appelle aujourd’hui judéo-chrétiens, est parfaitement à l’aise avec ce genre de style. Une des hypothèse retenue est que ce passage a été écrit quelques années après la chute du Temple de Jérusalem en 70 après Jésus Christ, et qu’il s’adresse donc à des gens qui associent ce malheur à un signe préfigurant la venue du Christ, forcément imminente.

Longtemps, le messianisme, complètement confondu ici avec l’eschatologie n’a été envisagé que sous l’angle d’une restauration de la grandeur d’Israël, parce que les difficultés du peuple hébreu l’ont amené peu à peu à une conception très développée du particularisme : rien ne compte plus aux yeux de Dieu que le peuple qu’il a choisi, le peuple élu entre tous. Et il faut bien comprendre que dans ce contexte, l’attente des croyants, conjuguée à l’imminence de l’événement, joue un rôle déterminant.

Le phénomène messianique dans son ensemble s’articule sur le phénomène de l’attente. On peut même dire que l’exaspération de l’attente apparaît comme la dimension essentielle de la conscience messianique » [3]. L’attente messianique n’est en fait rien d’autre que l’expression ardente d’une communauté tournée tout entière vers l’avenir que lui réserve son dieu, à une époque et dans un lieu précis. Dans l’Ancien Testament, le Dieu qui sauve est celui qui vient ; l’action salvatrice est représentée comme une dynamique qui vient de l’extérieur, et « venir » va de pair avec « sauver » parce que la détresse précédant l’événement est vécue comme l’absence de Dieu.

Le messianisme juif donc, vous l’avez compris, c’est l’entrée de Dieu dans le malheur de son peuple. L’avenir se définit par la venue de Dieu, et la seule chose que le croyant peut affirmer avec certitude, c’est que « nous allons au devant de Dieu et que lui vient au devant de nous » [4].

Et le fait que le peuple hébreu, soit par excellence un peuple messianique n’est pas du au hasard, mais très certainement au fait que toute son histoire est traversée par le doute, la peur, le malheur, la persécution, l’oppression, la souffrance, et même le désespoir. Si les prophéties ont été entendues, si une pertinence et une légitimité a pu leur être accordée, c’est qu’au moment où elles ont été prononcées, les personnes à qui elles étaient adressées ont pu voir en elles une parole forte et porteuse de signe, à une époque où le désespoir était à son apogée. D’autre part, la nature des changements annoncés par le messianisme, est à la hauteur des difficultés que connaît la communauté. En d’autres termes, il semblerait que l’importance et la radicalité de ces changements soient proportionnelles à l’ampleur du désarroi vécu. Vous comprenez maintenant pourquoi le style apocalyptique est à la mode à certaines époques, quand les raisons d’espérer diminuent.

Et les changements de comportement doivent être non seulement une réponse immédiate à la prophétie apocalyptique, mais ils doivent être maintenus : ça correspond typiquement au commandement de veille qui se trouvent juste avant notre texte : « Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand arrivera le moment ».

La question qui se pose ici, enfin, c’est moi qui la pose, c’est le problème de la durée de ce changement de comportement. Comment réussir à accomplir les commandements de manière si particulière, dans une tension telle provoquée par la prophétie apocalyptique ? C’est Émile Durkheim, dans un passage de Sociologie et Philosophie, qui nous apprend qu’il faut se rendre à l’évidence : « l’illusion n’est jamais durable parce que cette exaltation ne peut pas durer, elle est trop épuisante ; une fois le moment critique passé, la tension se relâche, les individus reviennent à leur quotidien ordinaire ; alors tout ce qui a été dit, fait, pensé pendant la période de tourmente ne survit plus que sous la forme de souvenir ». Le messianisme serait donc une impasse, parce que les changements qu’il provoque dans les mentalités et même dans les comportements, sont condamnés à n’être qu’éphémères.

C’est une réalité, on ne peut pas vivre dans la crainte, ou même dans l’attente en permanence : le temps de l’Avent par exemple, ne dure pas toute l’année, sa valeur réside dans sa concentration, dans le fait qu’il s’agit d’un événement.

On en sait maintenant un peu plus sur le sens du concept de messianisme.

Les avis sont cependant partagés quant à l’interprétation temporelle qu’il faut donner à la messianité : s’agit-il d’un Messie « déjà venu » comme le croient les chrétiens, ou d’un Messie « encore attendu » selon la tradition juive ? Je crois qu’il ne faut pas se tromper quand on lit ce texte, c’est clair : le Messie est déjà venu. Certes le texte commence par : « Quand le Fils de l’Homme viendra », mais comme pour éviter tout malentendu, la phrase qui suit notre texte est claire. Il dit à ses disciples : Vous savez que la Pâque a lieu dans deux jours, et que le Fils de l’homme est sur le point d’être livré pour être crucifié ».

La question est donc : comment penser le temps messianique, et surtout comment l’habiter, quand le Messie est déjà venu ? C’est la fameuse phrase : « avoir le messie derrière soi n’est pas une position commode ».

Dans le christianisme, le temps messianique n’est pas le temps de l’eschatologie, le temps dernier, qui annonce la fin de tout, l’armageddon, et le jugement comme le fait le temps apocalyptique. Le messianique, n’est pas la fin du temps mais le temps de la fin, « le temps qui reste entre le temps et sa fin ». Là c’est un peu compliqué, c’est le moment où on perd ceux qui n’ont pas pris de petit déjeuner, mais je veux insister sur le fait que malgré l’idée de fin qu’il contient en son sein, le messianique est un temps à vivre au présent, et à investir pleinement. Le fait que pour la plupart des judéo-chrétiens, le retour du Christ ait pu être imminent explique la méprise qui reste encore très présente entre messianisme et eschatologie (on comprend maintenant l’extrême ferveur des premiers chrétiens, et on comprend aussi l’origine de leur comportement intrépide face aux risques de persécution : ils étaient persuadés que le jugement dernier allait arriver très vite, à cause de la destruction du Temple qui en était un signe annonciateur).

Le temps messianique, c’est donc le temps qu’il reste au croyant, et qu’il doit assumer malgré la tension qui existe entre un « déjà » de la résurrection et un « pas encore » de la venue du Fils de l’homme. Dans cet espace temporel, le messianique se défini comme une position que je qualifierais du « demeurer dans le devenir », c’est-à-dire que quelque chose reste inchangé malgré la radicale transformation de tout le reste. L’enjeu, qualifié comme le fait de « parvenir à une nouvelle relation fondamentale », consiste à concevoir le rapport au monde de manière totalement différente.

Le contexte particulier dans lequel écrit Matthieu nous renseigne sur l’attente, fébrile, dans laquelle vivent les premiers chrétiens ; juifs convertis, ils sont à l’affût de tous les signes qui pourraient annoncer cet événement, annoncé comme imminent.

Ainsi dès cette époque, les avis sur le comportement à adopter divergent, opposant les partisans d’un changement radical, d’une conversion complète intégrale, y compris dans les actes de la vie quotidienne, à ceux de ce qu’on pourrait appeler une « indifférence eschatologique » fondée sur l’imminence des événements apocalyptiques.

Mais là, il faut reconnaître la finesse de Jésus, qui ne se contente pas de plagier l’Ancien Testament en le citant, mais expose en fait, et c’est très fort, une mise en garde contre la ferveur apocalyptique.

En apparence, Jésus répond à ses disciples, et leur fournit des indices précis quant au moment du point final de l’histoire. Il décrit la venue du Fils de l’homme, dans des termes classiques, on l’a vu, que n’importe quel croyant qui lit un peu les Écritures peut comprendre facilement. Mais les signes qu’il donne sont comparables à la fin des temps, c’est-à-dire que les disciples n’en sauront finalement pas plus que les autres, parce qu’à vrai dire, tout le monde se rendra bien compte que quelque chose ne tourne pas rond, le jour où ça arrivera. Comble de l’ironie, pour ce qui concerne le jour et l’heure, ces paroles ne vous seront d’aucun secours puisque je n’en sais rien nous disait Jésus au chapitre précédent : « Mais ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père ».

Il n’y a rien à faire, la venue du Fils de l’homme n’est pas calculable, nul sinon le Père, ne sait quant elle aura lieu. Nous sommes ici en présence d’un pied de nez de la part de Jésus à ses disciples, et de l’Évangéliste, aux premiers chrétiens enthousiastes, qui attendent le Christ avec ferveur. Non les disciples n’auront pas droit à une position privilégiée, contrairement aux apparences, ils n’en sauront pas plus que les autres.

Nous en arrivons à la signification chrétienne du messianisme. Le messianisme chrétien, définitivement, n’est pas apocalyptique. Le messianisme chrétien, est spirituel. Le chrétien est celui qui a fait l’expérience de la fin, du monde ancien, au plus profond de lui-même, en entendant, et en recevant dans la foi, les paroles de Jésus. Le messie est venu, est il a été reconnu par les premiers chrétiens, qui en bons juifs, ont apposé leur compréhension du messianisme sur cette foi nouvelle, mais il ne faut pas se tromper. Si vous êtes là, ce matin, c’est que vous aussi, vous avez reconnu ce messie. Il est venu pour vous, personnellement, et sa parole vous est adressée aujourd’hui, maintenant, et elle est actuelle, soyez en persuadés.

Ce qui est vraiment apocalyptique, dans ce texte, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire au sens de « révélation », c’est qu’il nous dit que la fin des temps a déjà eu lieu.

Votre vie a déjà été bouleversée. La voilà l’apocalypse de Matthieu, la révélation offerte par Jésus : le christianisme n’est pas une religion qui fonde toute sa théologie sur un futur hypothétique, qu’il faudrait scruter à travers des signes improbables. Il s’agit d’une foi à vivre maintenant, ici et maintenant, au nom du Christ, qui est venu sur terre, est mort pour nous, et a vaincu la mort une fois pour toutes.

Matthieu n’était pas un auteur en manque d’inspiration, obligé de copier des phrases de l’Ancien Testament, il avait déjà compris ça, et pour l’expliquer, en bon pédagogue, il utilise les mots, les références littéraires et le style qui sera compris par le plus grand nombre. Son rôle ici, est d’exhorter ses frères à se méfier des faux prophètes et des faux signes, et de les aider à ne pas succomber à la tentation d’un millénarisme désastreux.

Il ne s’agit pas pour autant de croire que tout est joué. Tout est donné, mais tout reste à faire !

Je terminerai par une petite histoire :

-  Un maître avait l’habitude de dire à ses élèves : Repentez-vous de vos péchés au moins un jour avant votre mort.

Un de ses disciples lui demanda : Comment peut-on savoir quel est ce jour ?

Le maître répondit : Précisément, on ne peut le connaître, c’est pourquoi il faut se repentir tout de suite.

Le maître interrogea alors ses disciples : Que feriez-vous si vous saviez que ce soir, vous allez mourir ?

J’irai embrasser les miens, et leur dire combien je les aime répondit le premier ; je planterais un arbre dis le deuxième ; j’irais me réconcilier avec mes ennemis, répondit le troisième. Ce que vous feriez alors, faîtes le tout de suite.

« Cette génération ne passera pas que tout cela arrive », nous dit Jésus, vous êtes concernés, non pas parce que la fin des temps arrivera peut être un jour, mais parce qu’elle a lieu, maintenant, pour chacun d’entre nous, dans sa rencontre avec le Christ.

Amen.


[1] D’après le définition de H. KOHN, « Messianism », in The Encyclopaedia of Social Sciences.

[2] Gershom SCHOLEM, Le messianisme juif, essai sur la spiritualité du judaïsme, Calmann-Lévy, Paris, 1974, p. 26.

[3] Danièle HERVIEU-LEGER, « Messianisme, millénarisme et utopie », in : Etudes Théologiques et Religieuses, 1974, p. 299.

[4] Claus WESTERMANN, Théologie de l’Ancien Testament, Labor et Fides, Genève, 2002, p. 72.

Matthieu 25, 1-12 – « La porte du Royaume est ouverte »

Dimanche 6 novembre 2011 par le pasteur François Clavairoly

 

« Alors le Royaume des cieux ressemblera à l’histoire de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent pour aller à la rencontre du marié. Cinq d’entre elles étaient imprévoyantes et cinq étaient raisonnables. Celles qui étaient imprévoyantes prirent leurs lampes mais sans emporter une réserve d’huile. En revanche, celles qui étaient raisonnables emportèrent des flacons d’huile avec leurs lampes. Or, le marié tardait à venir ; les jeunes filles eurent toutes sommeil et s’endormirent. A minuit, un cri se fit entendre : « Voici le marié ! Sortez à sa rencontre ! » Alors ces dix jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leurs lampes. Les imprévoyantes demandèrent aux raisonnables : « Donnez-nous un peu de votre huile, car nos lampes s’éteignent. » Les raisonnables répondirent : « Non, car il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous. Vous feriez mieux d’aller au magasin en acheter pour vous. » Les imprévoyantes partirent donc acheter de l’huile, mais pendant ce temps, le marié arriva. Les cinq jeunes filles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle de mariage et l’on ferma la porte à clé. Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent et s’écrièrent : « Maître, maître, ouvre-nous ! » Mais le marié répondit : « Je vous le déclare, c’est la vérité : je ne vous connais pas. »

Chers amis, frères et soeurs,

Ce texte pourrait être lu comme une justification, en parabole, de l’affirmation théologique selon laquelle le salut de Dieu n’est pas offert à tous, que certains seront sauvés mais que d’autres ne le seront pas.

Et à tous ceux qui tiennent que le salut de Dieu n’est pas universel, ce récit confirmera que certains, le moment venu, resteront à la porte et que cette porte demeurera fermée.

Cette lecture exclut par conséquent ceux qui ne sont pas prévus, choisis ou élus.

Ce texte pourrait être reçu, également, comme une justification d’un salut qui n’est tant pas fondé sur la grâce de Dieu que sur le comportement des humains devant lui. Et l’on pourrait comprendre que c’est en fonction des actes ou des aptitudes de ces derniers, de ce qu’ils feront ou ne feront pas, que l’accès au Royaume leur sera rendu possible ou leur sera interdit. Si leur « lampe » est remplie d’huile, pour reprendre l’image de la lampe portée par les jeunes filles du récit, c’est heureux ; dans le cas contraire, quel malheur ! L’accès au Royaume sera dès lors, selon cette vision des choses, déterminé par une justice distributive ou de type comptable qui récuse ou condamne ceux qui n’ont pas assez agi : pas assez prié Dieu, pas assez médité la bible, pas assez fréquenté la paroisse ( !), pas assez réfléchi aux questions théologiques, pas assez pris de temps pour exercer les bénéfices de la spiritualité, pas assez donné aux pauvres. Et, selon cette lecture, le droit d’entrée dépendra du taux de « remplissage » de la lampe, autrement dit du taux et de la qualité de la pratique religieuse. Le Royaume sera réservé aux bons en la matière, et seulement à eux. Cette compréhension de la parabole aura par ailleurs été longuement commentée par les Pères, selon la théorie des cinq sens, dans cette perspective [1] spiritualisante : « Les vierges sages sont au nombre de cinq parce qu’elles figurent les cinq formes de la contemplation intérieure, qui sont comme les cinq sens de l’âme… »…« Notre flambeau à cinq lumières, c’est vraiment notre corps que l’âme porte comme une torche au devant du fiancé… » « Parons donc les lampes de nos sens par un usage droit et conforme à l’évangile afin que nos yeux voient ce qui est fait pour être admiré, et se ferment pour ne point voir l’iniquité. Et l’ouïe de même est une parure, un titre de noblesse quand nous l’appliquons non pas à écouter de vains propos, mais quand nous fermons nos oreilles pour ne pas entendre le jugement du sang et que nous écoutons au contraire Jésus…Celui qui fait mauvais usage de ses sens ne possède aucune parure dans ses yeux, ses oreilles et dans ses autres sens… ».

C’est ainsi avec quelques nuances que cette lecture spirituelle essaie d’équilibrer l’action de Dieu et la réponse des humains. Un dieu qui organise la noce, qui invite les siens, qui vient à la rencontre des invités, certes, mais encore faut-il que les humains répondent , s’impliquent dans cette noce, s’apprêtent convenablement au plan spirituel pour avoir réellement part à la fête. L’action de Dieu et celle des humains représentés par les 10 jeunes filles sont alors conjointement nécessaires. Certes, il peut être question de grâce, dans cette perspective, mais d’une grâce conditionnée, ce qui, pour le moins, en ternit la gloire. La joie du Royaume ou l’accès à la noce sont seulement, là encore, pour ceux qui ont bien agi. Dans ce cas, il est évidemment préférable d’être dans de bonnes dispositions d’esprit, il est bon d’avoir été baptisé, d’avoir participé à la cène et d’avoir pratiqué tout ce que la religion peut encourager. C’est ici la description d’un Royaume qui ne concernera donc pas ceux qui n’ont pas été « sages »….

Ces deux types de lectures ont été développés par différentes traditions du christianisme et elles trouvent toujours quelque écho ou quelque oreille favorable.

Nous-mêmes, en effet, ne désirons-nous pas secrètement nous rassurer parfois sur le fait que nous ferons bien partie de ces élus, à l’image des cinq sages, que nous seront présents parmi ceux qui accompagneront l’époux jusqu’à la noce ? Ne cherchons-nous pas à nous rassurer sur le fait que nous pourrons assister à la fête, que nous serons de la partie, au temps choisi ? Ce sont des types de lectures, avec toutes sortes de nuances possibles, dont nous sommes effectivement capables lorsque nous recherchons des certitudes sur le salut, des assurances quant à notre place parmi les élus. Et nous nous mettons alors à penser qu’il suffit d’avoir toujours « une lampe » prête à l’emploi, pleine de toutes sortes de choses que Dieu a mises à notre disposition : l’Esprit, la bénédiction, la sagesse, la persévérance… pour faire partie du beau cortège qui marchera vers la noce divine.

Mais c’est oublier un peu vite que le Royaume est semblable à dix vierges, dont la moitié étaient insensées et les autres sages, et qui prirent toutes leur lampe pour aller à la rencontre de l’époux. Ou encore, c’est passer un peu trop rapidement sur le fait que le Royaume est cet époux qui surgit , à l’improviste, personne ne sachant ni le jour, ni l’heure : ni les insensées ni les sages. Le Royaume n’est donc pas le lieu ou le temps d’ un jeu de massacre ni même le but d’un parcours de sélection. Le Royaume, ce sont,ensemble, ces dix vierges, certaines prêtes et d’autres beaucoup moins.

Et le dernier verset du récit donnera la clef d’interprétation en conseillant de veiller puisque nul ne peut prétendre savoir quand adviendra le Règne. Nous reviendrons sur ce sujet.

Or quelle curieuse injonction que cet appel à veiller, justement, alors que toutes les vierges se sont endormies, les dix, les insensées avec les sages elles-mêmes, et que cela n’a pas empêché cinq d’entre elles d’accéder ensuite à la noce ! S’il fallait veiller, au sens habituel qui est celui de « rester éveillé », toutes n’auraient-elles pas dû être recalées puisque toutes se sont endormies ? Et si veiller en revenait à « être capable d’être réveillé », toutes n’auraient-elles pas dû être admises, puisque toutes ont été réveillées par le cri dans la nuit ? Or chaque lecteur ou chaque auditeur de la parabole aura bien noté que les cinq filles insensées n’ont pas eu plus de mal que les sages à sortir de leur sommeil et à être remises debout par le cri dans la nuit.

Alors quel est le problème ? Et bien voici :

Ce texte peut bien parler d’exclusion si tel interprète le souhaite et s’il veut faire de cette lecture l’occasion discursive et pourquoi pas prédictive d’une discrimination divine qui retient 5 et qui exclue 5, bref qui rejette la moitié. Ce texte peut aussi bien parler de châtiment si son interprète veut faire de l’évangile non pas une bonne nouvelle -ce qu’il est, ne l’oublions jamais- mais une annonce de condamnation et de rejet, et si, inconsciemment, il en organise, par cette curieuse interprétation, l’effrayante réalité dans l’imaginaire halluciné de ses interlocuteurs.

Il peut encore parler de la dureté de coeur de Dieu, et même suggérer, sans s’en rendre vraiment compte, la perversité et l’intransigeance de ses choix. Si tel lecteur projette cette dureté de coeur sur Dieu et finalement la convoque dans sa prédication, par le retournement complet d’un message de pardon en un verdict d’indignité, il n’annonce pas le Royaume mais s’en fait plutôt, et sans que personne ne l’y autorise, le guichetier à la morale sourcilleuse, le cerbère féroce qui demande des justificatifs, et dans ce cas précis, l’agent de surveillance ou même le gros bras qui en ferme la porte… !

Or tout cela ne peut se dire et ne peut s’interpréter ainsi qu’à la condition de couper cette histoire et de cesser la lecture au verset 12, et de considérer que l’acte final du récit est la réponse faite par l’homme qui se tient à la porte et dont on ignore l’identité, disant : « Je ne vous connais pas ! ». (Il se pourrait qu’il s’agisse du maître de la maison où se tient la noce… car s’il s’agit du Christ, alors il faudrait que ce soit un Christ, dans ce cas, devenu entièrement amnésique, un Christ qui aurait oublié les siens, qui ne connaîtrait plus ses brebis chacune par leur nom, qui n’ouvrirait plus la porte quand on frappe, qui ne donnerait plus quand on demande ou quand on prie, et qui retirerait sa grâce avec la plus grande nonchalance qui soit à quiconque…Si l’histoire s’arrêtait là, en effet, ce qui étonnera le lecteur et le connaisseur de l’évangile dans son ensemble et qui a déjà assisté à la rencontre entre la femme cananéenne qui ne faisait pas partie du plan de salut de Jésus mais qui s’est justement retrouvé intégrée au troupeau, « (Mt 15/21-28), le Christ ne serait plus celui qui dit « Suis-moi » (Mt 4/19 ; 9/9), mais celui qui rejette et qui s’exclame : « Dehors ! ».

Redisons les choses simplement : il s’agit d’une parabole ! Non pas d’une description de ce qui est ou de ce qui sera mais d’un récit qui a pour fonction de donner à penser aujourd’hui-même la question du Royaume, du salut, de l’agir de Dieu, et qui, par son effet littéraire, ouvre des possibles et des promesses cachées. Il semble, alors, que nous avons dans cette parabole un équivalent théologique et spirituel de l’épisode de la brebis perdue pour laquelle tout est mis en œuvre pour qu’elle soit retrouvée (Mt 18/12-14), un épisode qui encourage à faire corps, qui ne laisse pas le soin à chacun de s’en tirer seul, qui ne laisse pas abandonnés ceux qui sont dans la nuit, seuls et sans lumière. Il semble que se déploie ici un épisode frappant l’imagination, et qui invite à être en communion avec ceux qui ne sont pas très bien équipés, avec ceux qui n’ont pas forcément fait ou qui n’ont pas pu faire le plein de tout ce qui pouvait être utile et nécessaire dans la vie, ceux qui avaient ou qui ont peut être la tête ailleurs, qui ont du mal à se projeter dans l’avenir, qui ont du mal à se préparer pour la suite, et qui sont du genre à se perdre facilement dans la vie et à s’égarer, loin de l’essentiel. Et précisément parce que Dieu ne veut pas perdre un seul de ces petits, le rédacteur de la parabole veut rendre l’auditeur de cette petite histoire attentif aux moins bien lotis que lui, veut le rendre par l’effet du récit frère et soeur des moins bien servis, proche et prochain de ceux qui n’ont pas forcément conscience de tout ce qu’il faut faire, de ce qu’il faut entreprendre, envisager, anticiper pour avoir une vie à la hauteur de l’espérance de Dieu. Et l’indice, l’élément qui ouvre à cette compréhension apparaît dans le fait que le récit se termine bien ainsi, non par la sentence du maître de maison : « Je ne vous connais pas ! », mais bien par ces mots de Jésus : « Veillez, car vous ne connaissez ni le jour ni l’heure ».

Or « veillez », en grec, cela se dit « grhgoreite », verbe que l’on pourrait traduire en un « restez vigilants, soyez attentifs » en quelque sorte, « car vous ne savez ni le jour ni l’heure ». « Regardez autour de vous » « Ouvrez les yeux » et « Demeurez en lien », Parce que ce sont les plus faibles qui vont se perdre comme vont se trouver perdues les cinq filles de la parabole, évidemment, si chacun de reste de son côté, parce que ce sont les plus forts, les bien nés, les mieux instruits, les plus équipés qui s’en sortent le mieux. Parce que -s’il fallait poursuivre sur cette piste en donnant des exemples- ce sont toujours les paroisses les plus riches, les plus grandes qui avancent et se développent, les grosses entreprises qui subissent le moins cruellement la crise malgré, cependant, beaucoup de dégâts et de pertes, etc.

Restez groupés, veillez ensemble : afin que les moins avisés ne restent pas seuls, dehors, à la rue, sur le carreau, dans la nuit noire. Veiller consiste ici à être attentif au fait que la porte du Royaume n’est pas ouverte que pour soi…

L’interprétation qui se dessine alors quant à ce texte nous donne à voir un tout autre Dieu que celui entrevu avec effroi par les tenants d’une vision judiciaire : un Dieu non pas comptable de nos actes et de nos aptitudes à mériter le salut -et d’ailleurs qui oserait et pourrait, en conscience, se prévaloir de tels actes ou de telles aptitudes devant lui ?- mais un Dieu comptant sur nous, et même croyant en nous, pour que son Royaume ne soit pas un lieu d’exclusion -un de plus, après tant d’autres lieux sur cette terre- un lieu qui ne soit pas inaccessible aux plus petits d’entre nous, expurgé des moins bien disposés, et de ceux auxquels on ne pense même plus et qui, pourtant, sont véritablement figures du Christ, comme nous l’apprendra la fin de ce même chapitre 25, à peine quelques lignes plus loin, lorsque il sera dit par Jésus : « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait ». Dieu compte sur nous pour que notre sagesse ne soit pas semblable à celle qui professe le « tant pis pour toi » exprimé par les jeunes filles sages de la parabole, mais une sagesse inspirée par l’Evangile du partage attentif et d’une communion où l’on se regarde les uns et les autres.

Cette parabole ne considèrerait donc pas forcément d’un bon œil la sagesse des cinq qui avaient prévu de l’huile pour elles seules et qui n’ont pas été de bon conseil auprès des cinq autres en les envoyant au diable alors que le Royaume était tout proche et que la porte s’ouvrait. La sagesse des cinq vierges est ici bien relative car elle est sagesse du monde consistant à dire qu’il vaut mieux sauver 5 -c’est à dire se sauver soi-même- que courir le risque de perdre 10.

Mais qu’est-ce qui aurait empêché les cinq vierges sans lumière de se joindre aux cinq autres et de profiter de l’éclat de leur flamme, si l’on veut filer la métaphore ? Et qu’est-ce qui aurait empêché que les sages d’être attentives, en veille, bienveillantes et non malveillantes, invitant les autres à se joindre à elles et à faire corps, à rester ensemble, à se présenter unies, à faire vivre la communion de leurs talents ? Cette sagesse-là dont la flamme est celle de l’Esprit et non celle de nos pauvres lumières personnelles, est celle que Christ nous donne à discerner, à percevoir, à recevoir au fil de la parabole : la sagesse d’une communion qui appelle chacun, attend l’autre plus fragile et assemble toute l’humanité pour le royaume, contre nos petites raisons religieuses, étroites, faussement vertueuses et génératrices d’exclusion. Le Royaume est promis à tous, telle est la « révélation-apocalypse » de Jésus-Christ : « Voici, j’ai placé devant toi une porte ouverte que nul ne peut refermer ! »,

Amen


[1] Grégoire de Nysse, Origène, Anselme de Laon, etc.