Jean 14,15-21, « Le défenseur »

Dimanche 29 mai 2011, par Rodolphe Kowal, stagiaire de l’Institut protestant de théologie

 

14 15 « Si vous m’aimez, vous obéirez à mes commandements. 16 Je demanderai au Père de vous donner quelqu’un d’autre pour vous venir en aide, afin qu’il soit toujours avec vous : 17 c’est l’Esprit de vérité. Le monde ne peut pas le recevoir, parce qu’il ne peut ni le voir ni le connaître. Mais vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure avec vous et qu’il sera toujours en vous. 18 Je ne vous laisserai pas seuls comme des orphelins ; je reviendrai auprès de vous. 19 Dans peu de temps le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivrez aussi. 20 Ce jour-là, vous comprendrez que je vis uni à mon Père et que vous êtes unis à moi et moi à vous.

21 « Celui qui retient mes commandements et leur obéit, voilà celui qui m’aime. Mon Père aimera celui qui m’aime ; je l’aimerai aussi et je me montrerai à lui. »

Frères et sœurs,

Je vous invite ce matin à méditer sur la notion de défenseur du Discours d’adieu de l’Évangile de Jean.

Dans le temps post-pascal dans lequel nous nous trouvons, nous avons aujourd’hui – comme au temps des premiers chrétiens – besoin dudéfenseur, l’Esprit de la vérité, l’Esprit saint que Jésus nous promet. Il est présent dans notre histoire et il se manifeste parmi nous.

Le passage que nous avons lu (Jn 14,15-21) se situe au cœur du Discours d’adieu. Dans ce discours, Jésus parle du temps qui suivra sa mort et sa résurrection. C’est pourquoi il concerne le temps post-pascal. Ce temps est également celui dans lequel nous nous trouvons nous-mêmes, aussi bien dans l’année liturgique que dans l’histoire du christianisme.

Il est important de se souvenir aussi que ce discours est placé dans une tension narrative extrêmement dramatique : lorsque Jésus s’adresse à ses disciples, Judas est parti faire ce qu’il avait à faire, c’est-à-dire : livrer Jésus aux autorités juive et romaine.

Au début du discours, dans la partie qui précède notre lecture, Jésus exhorte les disciples à croire en Dieu et à croire en lui. Il affirme que tout ce qui sera demandé en son nom, il le fera.

Après cette exhortation à la foi, dans le passage qui nous intéresse ce matin, Jésus demande de l’aimer. Cet amour est caractérisé : l’aimer, c’est suivre ses commandements, c’est-à-dire toutes les paroles, toutes les instructions qu’il a données au cours de son ministère. À ces conditions-là, il demandera au Père l’envoi d’un défenseur pour les disciples.

Ce défenseur représente une fonction. Jésus occupe cette fonction pendant sa présence terrestre, mais lorsqu’il sera mort et ressuscité, ce sera l’Esprit saint qui l’occupera.

L’Esprit saint est autrement nommé Esprit de la vérité. De la sorte, nous savons en quel lieu se trouve la vérité pour la communauté johannique du premier siècle.

En livrant cet enseignement, Jésus rassure ses disciples quant à son absence prochaine. La présence de Jésus se manifestera autrement que lors de son ministère terrestre, mais l’essentiel du message est là : sa présence se manifestera.

D’où vient cette notion de défenseur, que l’on ne trouve que dans les écrits johanniques ?

Le mot défenseur est la traduction d’un mot grec : παράκλητος qui, dans l’histoire de l’Église, a toujours été difficile à interpréter. On l’a parfois traduit par consolateur, intercesseur, voire directement francisé en Paraclet : le Paraclet. Nous ne savons pas exactement, historiquement, ce qu’il recouvre dans la société grecque du Ier siècle. Littéralement, il signifie « celui qui est appelé auprès de…, l’assistance dont on peut bénéficier devant un tribunal, celui qui est appelé auprès d’un accusé pour l’aider et le défendre. Le sens premier est donc : avocat, auxiliaire, défenseur » [source : TOB et J. Zumstein, Commentaire de l’Évangile de Jean].

Littéralement, le latin a formé le mot ad-vocatus à partir de παρά-κλητος. L’advocatus a donné l’avocat en français.

De là il n’y a qu’un pas à entre la notion d’avocat et le thème du procès, du tribunal, du jugement ou de l’accusation qui lui sont liés. Pour quel type d’accusation les disciples, ou les chrétiens en général, ont-ils besoin d’être défendus ?

Je proposerai deux applications à ce thème du défenseur/avocat : premièrement, celle des procès, dans un sens juridique, que le Nouveau Testament met en scène et, deuxièmement, celle d’une forme plus vaste de jugement de l’humanité.

Dans le Nouveau Testament, à proximité immédiate du discours de Jésus, nous disposons de trois témoignages de procès : tout d’abord, le procès de Jésus (si du moins il n’est pas choquant de parler d’un procès pour un tel niveau d’injustice), ensuite, le procès d’Étienne, témoin de la première communauté chrétienne décrite dans le livre des Actes, et finalement, le procès de Paul qui achève le récit du livre des Actes.

Le procès de Jésus.

Dans son procès, Jésus est son propre défenseur. Il comparaît devant deux instances, l’une religieuse (les grands prêtres, Anne et Caïphe) et l’autre civile (le préfet Ponce Pilate). Ce que l’Évangile met en scène, c’est un procès inique, dans lequel un innocent est confronté à des faux témoins pressés de l’accuser et de le condamner. Les interrogatoires donnent lieu à des affirmations d’ordre spirituel de Jésus : « Ma royauté n’est pas de ce monde » (Jn 18,36). La défense de Jésus s’exerce sans violence. Jésus s’adresse à Pilate en ces termes : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut » (Jn 19,11). L’autorité politique doit tirer sa puissance de Dieu.

Le procès d’Étienne.

Dans le martyr d’Étienne (dans le livre des Actes), nous avons l’exemple d’un procès qui se déroule dans le temps post-pascal.

Étienne est un homme de la première communauté chrétienne à Jérusalem. Il est plein de zèle religieux. Pour cette raison, il est arrêté et comparaît devant le sanhédrin. Étienne doit se défendre seul devant les autorités religieuses juives. Dans sa défense, en forme de confession de foi juive et chrétienne – parfois très virulente contre les autorités juives -, le texte des Actes mentionne qu’Étienne est « rempli d’Esprit saint » (Ac 7,55). Dans cette expression « rempli d’Esprit saint », nous trouvons la vérification de la promesse faite par Jésus dans l’Évangile de Jean, de l’envoi du défenseur, qui n’est autre que l’Esprit saint. Cela atteste en tous cas de la proximité de pensée et de croyance qui existe entre la communauté qui a composé et qui lit l’Évangile de Luc et la communauté johannique.

Devant la fougue d’Étienne, le sanhédrin est effrayé et le condamne immédiatement à la lapidation. Étienne ne connaîtra pas l’étape du procès civil.

Le procès de Paul.

À la fin du livre des Actes, Luc nous raconte le procès de Paul, qui va remarquablement compléter les deux précédents et ouvrir le christianisme à une nouvelle étape de son développement : Paul comparaît à la fois devant les autorités religieuses et civiles.

En comparaissant devant les autorités juives, il parvient à échapper à leur jugement en se présentant comme un Juif irréprochable et, par un tour astucieux – par une ruse – en créant la division entre les pharisiens et le saducéens, il profite du désordre créé par le conflit entre ces deux partis pour se faire extraire du tribunal par les soldats romains.

Au niveau civil, il plaide lui-même sa cause et démontre aux autorités romaines que la croyance en Jésus-Christ ne trouble en rien l’ordre public.

Il aurait pu gagner là son procès et s’en aller sain et sauf. Mais il pousse le système judiciaire romain à son extrémité en en appelant à l’Empereur.

Il est donc envoyé à Rome. Le récit des Actes s’achève là, sur la prédication de Paul, prisonnier à Rome, en attente de comparaître devant l’Empereur.

Dans cette action, le christianisme aura franchi un pas de géant.

Bien sûr, les débuts du christianisme auront été douloureux ; les premiers chrétiens victimes de vagues de répression, de massacres, etc. Mais la promesse de Jésus de grandes œuvres accomplies en son nom sera bien réalisée. Quelques siècles plus tard, l’Empereur deviendra bien chrétien. Le christianisme pourra s’organiser civilement. Le développement prodigieux du christianisme dans le monde n’aura pas été sans déchaînement de violence, mais je pense que nous pouvons exprimer la conviction qu’à chaque fois et partout où la force de l’Esprit saint a été à l’œuvre, c’est dans la paix que les conflits se sont réglés.

Notre histoire de l’Église réformée de France est faite d’une suite d’événement dramatiques, sanglants, dans lesquels nos ancêtres n’ont pas toujours été que les victimes, mais aussi de temps de dialogue, de règlements politiques et de victoires judiciaires.

Notre réformateur, Jean Calvin, était un juriste. Il ne s’est pas imposé tout seul, mais c’est tout un peuple qui l’a appelé, qui lui a demandé conseil pour sa constitution, sa discipline, son existence politique. Je ne dis pas que Jean Calvin est une figure du défenseur ! Mais plutôt que l’Esprit saint a été à l’œuvre dans son ministère.

Par la force de l’Esprit, la foi huguenote a tenu contre une puissance politique et religieuse bien plus forte qu’elle. Elle a bénéficié de la présence du défenseur. Son histoire est toute empreinte de cette présence.

Aujourd’hui encore, il ne fait aucun doute que les chrétiens de par le monde doivent se défendre sur un plan juridique, et, conformément au message évangélique, ils doivent éviter d’être eux mêmes la cause de violences.

L’autre type de procès que je voudrais évoquer ne prend pas la forme spectaculaire du tribunal de justice, de l’assemblée qui juge et qui condamne. Je voudrais parler de l’accusation qui pèse sur l’homme, et pour laquelle il a besoin d’un défenseur, de l’Esprit saint, de l’Esprit de la vérité.

Oubliant toute culpabilisation psychologique, tout le poids des anciennes doctrines, d’un moralisme poussiéreux, de temps trop sévères, je veux parler de la transgression, dans un sens très universel : de la blessure dont chacun souffre dans son histoire, de ce sentiment de quelque chose de détérioré en nous, d’une erreur irréparable qui a été commise et qui nous fait imaginer un temps idéal, fictif et révolu de pureté.

La Bible nous présente plusieurs récits de transgression. Le plus connu, le plus marquant est sans doute le récit de la transgression de la femme dans le jardin d’Éden. De là vient le concept juif et chrétien de péché. N’ayons pas peur d’utiliser ce mot. Il désigne une charge qui pèse sur l’homme et contre laquelle il est toujours sujet à se révolter.

Frères et sœurs,

J’ai la conviction que le défenseur dont parle Jésus dans son Discours d’adieu est bien là pour défendre l’homme contre cette accusation qui pèse sur lui, pour venir à son aide et lui ôter son fardeau.

Dans le temps post-pascal dans lequel nous nous trouvons, nous avons besoin de ce défenseur, l’Esprit de la vérité, l’Esprit saint. Il est présent dans notre histoire et il se manifeste parmi nous.

Nous avons perçu sa présence dans ces trois récits de procès du Nouveau Testament : le procès de Jésus pendant la Passion, le procès d’Étienne et le procès de Paul dans le livre des Actes.

Nous le voyons à l’œuvre dans nos vies : dans une forme plus vaste de procès – ou de jugement – de l’humanité, il est à nos côtés, il est avec nous et en nous pour nous aider à nous décharger de l’accusation qui pèse sur nous.

Dans son Discours d’adieu, Jésus nous exhorte à croire en Dieu et à croire en lui. Il nous demande de l’aimer d’un amour conforme à ses paroles. En lui, par la présence du défenseur qu’il nous envoie – l’Esprit saint, l’Esprit de la vérité -, nous avons accès au pardon et à la vie éternelle.

Amen.

Jean 10, 1-10 – La figure du berger

Dimanche 15 mai 2011, par François.Clavairoly

 

10 1 Jésus dit : « Oui, je vous le déclare, c’est la vérité : celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais qui passe par-dessus le mur à un autre endroit, celui-là est un voleur, un brigand. 2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis. 3 Le gardien lui ouvre la porte et les brebis écoutent sa voix. Il appelle ses brebis chacune par son nom et les mène dehors. 4 Quand il les a toutes fait sortir, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. 5 Mais elles ne suivront pas un inconnu ; au contraire, elles fuiront loin de lui, parce qu’elles ne connaissent pas sa voix. »

6 Jésus leur raconta cette parabole, mais ses auditeurs ne comprirent pas ce qu’il voulait dire.

7 Jésus dit encore : « Oui, je vous le déclare, c’est la vérité : je suis la porte de l’enclos des brebis. 8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs, des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. 9 Je suis la porte. Celui qui entre en passant par moi sera sauvé ; il pourra entrer et sortir, et il trouvera sa nourriture. 10 Le voleur vient uniquement pour voler, tuer et détruire. Moi, je suis venu pour que les humains aient la vie et l’aient en abondance.

Chers amis, frères et sœurs,

La ruralité d’une image comme celle du berger, utilisée dans le récit de l’Evangile pour illustrer la figure du Christ, n’empêche en rien de comprendre qu’il y a là l’évocation d’une thématique essentielle à la tradition apostolique, et cette thématique est celle, en premier lieu, de l’autorité.

L’autorité et la responsabilité de celui qui conduit le troupeau, autrement dit de celui qui dirige le peuple.

Selon la tradition de la bible hébraïque, déjà, l’image du berger renvoyait à l’autorité exercée par le roi d’Israël. Et Jésus, tel qu’il se présente dans ce petit récit de l’Evangile de Jean, ne fait pas tant référence au gentil pâtre des collines de Judée s’occupant de quelques brebis, qu’au roi d’Israël et de Juda dont la royauté se caractérise effectivement par le lien direct avec le Dieu qui la légitime. La royauté à laquelle il est fait allusion n’est donc pas ici n’importe quelle réalité politique, mais véritablement celle dont l’origine est fondée dans le choix délibéré de Dieu, à travers, notamment, le geste de l’onction.

Le berger, roi d’Israël, est l’oint de Dieu, le messie [1].

Première affirmation : la figure du berger est figure royale et messianique.

Mais la prétention de Jésus qui se qualifie ainsi, étonne alors grandement les disciples.

Ceux-ci avaient en effet appris à le suivre comme on suit un « berger », mais au sens de « rabbi », d’enseignant ou de maître de sagesse, dont le message était, de fait, assez fort et singulier pour qu’il les séduise et les mette en route avec lui [2].

Ils lui avaient reconnu cette légitimité et cette autorité qui le rendaient unique au point qu’ils avaient accepté de revendiquer en son nom une certaine autonomie à l’égard de l’enseignement de la tradition, et risqué le conflit ouvert avec les autorités en place et les tenants de la religion officielle. Ils avaient encouru l’exclusion de la synagogue et envisagé de créer des communautés en dehors du réseau juif traditionnel…Jésus, plus qu’un maître, finalement, leur apparaissait même comme un véritable prophète, comme un porte parole d’une voix venant de Dieu.

Et voici que maintenant il se présente devant eux non seulement comme un berger, mais un berger roi d’Israël et messie. Le lecteur que nous sommes n’est donc pas étonné de lire ce verset, à la fin de la première partie de ce texte : « Jésus leur dit cette parabole (du berger) mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu’il leur disait. »

Ils ne comprirent pas, en effet, que ce berger, plus qu’un maître, plus qu’un prophète, s’attribuait désormais une titulature royale et messianique. Et plus que cela encore, qu’il se donnait pour métier, en tant que berger d’Israël, en tant que roi et messie, non pas de ramener au bercail les brebis perdues, de les faire rentrer dans le rang, en se servant du bâton, en maniant la houlette, tel l’évêque sa crosse, pour crocheter la patte de l’animal récalcitrant ou qui s’éloigne, mais délibérément de « faire sortir » les brebis du bercail et de les mener au loin ! « Il les appelle chacune par son nom, et il les emmène dehors ; lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix… »

Deuxième affirmation : le messie conduit dans le monde toutes ses brebis et il les mène dans la reconnaissance.

Il les conduit non comme un troupeau anonyme, mais comme une assemblée dont il connaît chaque vie singulière, et les brebis, pour leur part, connaissent sa voix. Cette connaissance réciproque, cette reconnaissance mutuelle illustre le lien de confiance et d’amour qui unit chacune des brebis à son maître.

L’image de l’Eglise est ici transparente : dans la perspective de cet Evangile de Jean, l’Eglise est en mouvement, elle avance, elle marche, elle évolue. Et elle est fondée sur une confiance et sur un amour, celui de la communion, plus que sur un ordre établi ou sur une hiérarchie immobile : chacun de ses membres est situé, en effet, à égale distance du berger qui connaît chaque nom, et chacun avance avec lui sur les chemins du monde.

Et puis Jésus reprend la parole puisque ses disciples n’ont pas tout saisi. Et il ajoute, pour préciser les choses, une troisième dimension le concernant et concernant l’Eglise.

En plus de la référence messianique qui qualifie le berger et lui donne une autorité légitime, en plus de la thématique de la reconnaissance et de la confiance qui qualifie l’Eglise et la communauté des croyants comme communion en mouvement, il se définit maintenant lui-même comme la porte des brebis. « Je suis la porte des brebis, si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir. Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »

L’identité de Jésus est donc à comprendre, dans ce dernier passage, comme « porte d’entrée », comme clef d’interprétation de nos vies, comme critère de discernement de ce qu’est l’existence. Et cette porte d’entrée, décisive, ouvre nos quêtes et nos recherches sur le mystère du salut. « Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé » dit Jésus. Et ce salut est ainsi évoqué : « Il ira et viendra », autrement dit il sera enfin et véritablement libre.

Il aura la vie « en abondance ».

Autrement dit il sera rassasié, conforté, assuré de ne jamais manquer de rien, pour ce qui est de la compréhension du sens de l’existence, malgré les obstacles et les épreuves, ainsi que le proclame avec une entière confiance le psalmiste pèlerin : « L’Eternel est mon berger, je ne manquerai de rien… » Ps 23.

Troisième affirmation : la découverte de la liberté et du sens de la vie est offerte en Jésus.

Ici se dit une grâce, en effet, et se présente à quiconque veut la recevoir, l’offre gratuite d’un sens et d’une liberté de vivre, le sens d’une vie à vivre libre, une vie à vivre dans le lien de confiance et d’amour que propose d’expérimenter celui qui se définit comme berger, un berger dont on aura saisi, enfin, qui il est. Un berger qui prend soin des siens, qui les connaît chacun par son nom [3] -référence implicite au baptême- et qui les nourrit d’une vie en abondance -référence à la cène-, un berger qui n’enferme pas ni ne contraint mais qui mène au dehors, dans le monde, et qui laisse aller et venir quiconque dans un esprit de liberté et de fraternité, un e(E)sprit qui caractérise sans aucun doute la première communauté johannique naissante dont le récit de l’Evangile porte trace dans ces quelques versets.

L’affirmation selon laquelle Jésus est le berger, en plus de dire qui il est, et de quelle autorité il est porteur, nous amène à dire, en conséquence, qui nous sommes, avec lui, qui nous voulons être, avec les autres : un communauté, une Eglise ouverte sur le monde, en mouvement, et porteuse d’un message de liberté donnant sens à nos vies. N’y a t¬-il pas là, pour chacune et chacun de nous, une belle vocation à vivre, une aventure, une mission ?

Amen !


[1] Le terme de messie désigne, dans le royaume de Juda, celui qui est choisi et oint pour être roi.

[2] La figure de Jésus comme maitre de sagesse a été remise en valeur récemment par un sociologue. Cf. « Socrate, Jésus, Bouddha, trois maîtres de vie », F.Lenoir, Paris, Fayard, 2009.

[3] Alistair est baptisé ce jour.

Luc 24, 13-35 – « Le chemin d’Emmaüs, et le doute mis en déroute »

Dimanche 8 mai 2011 par François Clavairoly

 

24 13 Ce même jour, deux disciples se rendaient à un village appelé Emmaüs, qui se trouvait à environ deux heures de marche de Jérusalem. 14 Ils parlaient de tout ce qui s’était passé. 15 Pendant qu’ils parlaient et discutaient, Jésus lui-même s’approcha et fit route avec eux. 16 Ils le voyaient, mais quelque chose les empêchait de le reconnaître. 17 Jésus leur demanda : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Et ils s’arrêtèrent, tout attristés. 18 L’un d’eux, appelé Cléopas, lui dit : « Es-tu le seul habitant de Jérusalem qui ne connaisse pas ce qui s’est passé ces derniers jours ? » – 19 « Quoi donc ? » leur demanda-t-il. Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth ! C’était un prophète puissant ; il l’a montré par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple. 20 Les chefs de nos prêtres et nos dirigeants l’ont livré pour le faire condamner à mort et l’ont cloué sur une croix. 21 Nous avions l’espoir qu’il était celui qui devait délivrer Israël. Mais en plus de tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour depuis que ces faits se sont passés. 22 Quelques femmes de notre groupe nous ont étonnés, il est vrai. Elles se sont rendues tôt ce matin au tombeau 23 mais n’ont pas trouvé son corps. Elles sont revenues nous raconter que des anges leur sont apparus et leur ont déclaré qu’il est vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ont trouvé tout comme les femmes l’avaient dit, mais lui, ils ne l’ont pas vu. » 25 Alors Jésus leur dit : « Gens sans intelligence, que vous êtes lents à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! 26 Ne fallait-il pas que le Messie souffre ainsi avant d’entrer dans sa gloire ? » 27 Puis il leur expliqua ce qui était dit à son sujet dans l’ensemble des Écritures, en commençant par les livres de Moïse et en continuant par tous les livres des Prophètes.

Chers amis, frères et soeurs en Christ,

nous imaginons assez bien l’humour avec lequel Jésus interpelle ses disciples qui ne l’ont pas reconnu sur le chemin, des disciples qui lui racontent tout ce qui s’est passé à Jérusalem le concernant : l’arrestation, le procès, la mort, le tombeau vide…et lui de leur demander : « Quoi donc ? » comme s’il n’était informé de ces choses !

L’humour, et en même temps une bonne intention, toute pédagogique, de les encourager à « raconter » encore plus précisément les événements en question, provoquent l’un et l’autre chez les disciples d’Emmaüs, le désir de rendre compte des faits dans une narration qui se termine sur le constat de l’absence du corps : « Lui, ils ne l’ont pas vu ».

Tout le récit est en effet marqué par ce fait : ils ne l’ont pas vu.

Et voici qu’au soir de ce même jour, ils le verront !

« Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. Et ils se dirent l’un à l’autre : notre coeur ne brûlait-il point en nous tandis qu’il nous ouvrait les Ecritures ? »

« Voir », « ouvrir les yeux », « ouvrir les Ecritures »…

Ce qui est en jeu, ici, avec ce verbe voir, est évidemment de l’ordre de la foi, une foi qui se mêle toujours au doute, mais qui, cependant, discerne et « voit » de quoi il s’agit.

Voir : non pas fixer son regard ou s’arrêter dans la contemplation longue et méditative, mais voir avec les yeux de la foi et comprendre. C’est à dire récapituler dans l’intelligence tout ce qui a été auparavant et qui prend sens désormais. Voir, c’est ici croire et penser.

Au soir de ce jour, les disciples voient le ressuscité avec les yeux de la foi, en un éclair. Ils ont compris, ils ont cru.

A cet instant, ils sont retournés. Ils sont convertis et retournent à Jérusalem, porteur de cette nouvelle vision du monde et des choses, porteur de la vision du ressuscité, ce qui leur fait saisir que la mort n’a pas le dernier mot, dans « cette » histoire, dans « leur » histoire avec Jésus, et finalement dans l’histoire, tout court.

« Voir » Jésus avec les yeux de la foi en revient à « concevoir » la victoire de la vie sur la mort, autrement dit à confesser la résurrection des morts. Christ est vivant.

Après que les disciples ont raconté ce qu’ils ont vécu, après qu’ils ont été catéchisés par Jésus qui leur « ouvre » les Ecritures en commençant par Moïse et par tous les prophètes, les voici qui prennent le pain avec cet inconnu et qu’ils se trouvent, au moment même du partage, en présence de leur Seigneur.

Catéchèse et cène se succèdent, ici, prédication et sacrement par lesquels le culte chrétien est anticipé dans un récit aux accents délibérément liturgiques : « Or quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna… ». Tout est dit, tout est donné.

Enfin, revenus à Jérusalem et porteur de la bonne nouvelle, ce n’est pas eux, d’abord, qui annoncent leur expérience de foi, mais les autres disciples qui les devancent, dans la jubilation, et s’empressent de leur dire : « C’est bien vrai, le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon ».

La message dont ils se croyaient les premiers porteurs, c’est déjà d’autres qu’eux, en plein Jérusalem, qui en partagent l’annonce et le diffusent.

Les disciples d’Emmaüs sont alors confirmés par d’autres dans leur foi. Ils ne sont pas premiers dans ce processus qui s’engage et qu’est l’évangélisation, mais second, en quelque sorte, accompagnés, entourés…en compagnie de quelques autres…

En même temps qu’ils évangélisent, ils sont évangélisés. Exactement comme nous, ici même, qui recevons l’Evangile d’autres que nous, de ceux qui nous ont précédés, de nos amis, de nos frères et soeurs dans la foi, de ceux que nous rencontrons sur nos chemins.

Pour illustrer ce propos, je pense par exemple, tout simplement, au groupe de jeunes qui a rencontré des protestants arabes égyptiens, ou roumains ou encore iraniens, coréens, et où chacun a été mis réciproquement au bénéfice d’un message d’un autre que soi et où les yeux de chacun « ont été ouverts ».

L’expérience de la foi est, certes, personnelle et intime, et elle se caractérise par une vision, par l’élaboration d’une compréhension singulière des choses et du monde. Mais elle est aussi et surtout inscrite dans tout un réseau de relations, dans une suite incroyable de rencontres et de dialogues où Christ ressuscité se rend présent, mystérieux visiteur de nos vies, créant l’immense foule de témoins en une Eglise innombrable, visible et invisible, aux contours dont lui seul connaît les frontières… Nous sommes donc chrétiens les uns avec les autres, à travers la rencontre avec les autres, par nos partages, nos rencontres, nos prières et nos louanges communes, nos visions et nos espérances en perpétuel débat : nous ne sommes pas chrétiens « tout seuls », immobiles et cachés, « toi dans ton coin sombre et moi dans le mien » comme le chante un ancien cantique, mais appelés ensemble et à visage découvert.

Je centrerai donc cette médiation sur l’évocation critique de l’exclusivité et de l’immobilité dans l’ordre de la foi, et sur la mise en question de toute revendication d’une posture du croyant ou de l’Eglise comme étant exclusivement celle d’un être ou d’un organisme se dressant, seul et figé -pétrifié- dans un dogme, une doctrine, un « concept », une certitude exclusive. En effet, à l’image de ce qu’éprouvent les compagnons d’Emmaüs, non seulement le doute et la tristesse, mais aussi l’hésitation et les interrogations douloureuses, ou encore les rencontres et le partage inattendu, ne manquent pas de surprendre – y compris l’humour, comme nous l’avons noté- quiconque est rencontré par le Christ, sur le chemin de la foi. Ce chemin, précisément, apparaît dans cette page de la bible comme dans tant d’autres encore, tel le fil rouge d’une histoire où des hommes différents et fragiles vont être « rencontrés », « déplacés » dans leurs certitudes, et surtout reliés les uns autres, dans une même quête, en une même communion et autour de la parole et du sacrement.

Alors qu’on est tenté, comme dans le récit, de « rentrer chez soi », de se recroqueviller, de fermer ses yeux et son esprit, et enfin de s’isoler, quand le doute et les interrogations persistent et font trop souffrir, voici qu’un mystérieux visiteur se présente, voici qu’avec humour il met en doute le doute lui-même et qu’il remet chacun en route. Voici qu’il ouvre la route.

La foi, selon l’évangile de Luc, est un doute mis en question et mis en déroute. Elle est le risque partagé et parfois bouleversant de tous ceux qui acceptent de se laisser accompagner, parfois sans savoir le reconnaître en chemin, par celui dont la présence et la parole, malgré le doute et dans le doute, brûlent les coeurs et illuminent la vie. La foi est sans cesse…Christ en marche sur nos routes !

Amen