Matthieu 28, 1-10 – « Peut-on croire en la résurrection ? »

Dimanche de Pâques 24 avril 2011 – par François Clavairoly

 

28 1 Après le sabbat, dimanche au lever du jour, Marie de Magdala et l’autre Marie m vinrent voir le tombeau. 2 Soudain, il y eut un fort tremblement de terre ; un ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la grosse pierre et s’assit dessus. 3 Il avait l’aspect d’un éclair et ses vêtements étaient blancs comme la neige. 4 Les gardes en eurent une telle peur qu’ils se mirent à trembler et devinrent comme morts. 5 L’ange prit la parole et dit aux femmes : « N’ayez pas peur. Je sais que vous cherchez Jésus, celui qu’on a cloué sur la croix ; 6 il n’est pas ici, il est revenu de la mort à la vie comme il l’avait dit. Venez, voyez l’endroit où il était couché. 7 Allez vite dire à ses disciples : « Il est revenu d’entre les morts et il va maintenant vous attendre en Galilée ; c’est là que vous le verrez. » Voilà ce que j’avais à vous dire. » 8 Elles quittèrent rapidement le tombeau, remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, et coururent porter la nouvelle aux disciples de Jésus. 9 Tout à coup, Jésus vint à leur rencontre et dit : « Je vous salue ! » Elles s’approchèrent de lui, saisirent ses pieds et l’adorèrent. 10 Jésus leur dit alors : « N’ayez pas peur. Allez dire à mes frères de se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. »

La résurrection du Christ n’est connue que dans la foi. C’est un fait incontestable : les seuls témoins de la résurrection ont été les disciples qui ont cru. Il n’y a aucun témoin incroyant du Ressuscité. C’est d’ailleurs pourquoi le lieu du discours sur la résurrection du Christ est l’Eglise, qui est précisément la communauté des croyants.

Il est évidemment possible de dire que ces disciples ont inventé l’événement, et donné un faux témoignage. C’est un argument qui d’ailleurs a été présenté très tôt, dans l’évangile de Matthieu comme étant avancé par les grands prêtres et les pharisiens (Mt 27,62 et 28,11-15). C’est l’argument qui sera repris au siècle des Lumières par Reimarus (1694-1768) qui posera le premier, comme l’écrit le dogmaticien Gérard Siegwalt, le problème du Jésus historique comme problème décisif de la christologie. On pense alors la résurrection, dans cette perspective, comme un fait dénué de réalité historique et même comme un mensonge des amis du Maître.

Outre l’argument de l’imposture, il est aussi possible d’avancer l’hypothèse d’une idéologisation ou d’une sorte de mythisation du Jésus historique par les premiers témoins, une sorte d’ idéologisation qui affirme que toute recherche du Jésus historique est vaine car la vérité est que le Christ des évangiles est un mythe, mais dans ce sens positif où Jésus est personnage d’un récit qui annonce la rencontre bienvenue entre la divinité et l’humanité grâce à cet Homme-Dieu qu’il est ; un récit, donc, celui, des des évangiles, dont la signification n’est pas historique mais mythique. Et à cet égard, la résurrection est présentée comme une idée, parlante et suggestive, mais qui ne renvoie pas, là non plus, à un réel au sens factuel et historique.

On peut enfin entendre que la notion de résurrection soit le résultat d’un double processus mémoriel et interprétatif : D’une part celui d’un souvenir attristé et amer, le souvenir déçu des disciples, un souvenir qui ne se satisfait pas du constat de la mort du maître pour le pleurer, mais qui cherche une solution pour donner du sens à la situation nouvelle créée depuis son absence, et d’autre part celui, conjugué, d’une imagination blessée par un espoir blessé qui recherche dans les croyances du temps un cadre interprétatif conceptuel et cohérent, et ce cadre sera celui fourni par la thématique de la résurrection qui s’est développée en particulier dans le Bas Judaïsme. Un double processus de dépassement et d’imagination qui n’enfermerait pas définitivement le « moment Jésus » dans la mémoire d’un passé révolu mais qui le rétablirait et le réintroduirait dans l’histoire et le présent.

Ces trois options ne sont pas des options de la foi chrétienne :

La première qui est le fruit d’une mise en doute radicale des témoignages apostoliques au nom d’une vérité historique, laisse respectueusement la résurrection dans le champ des croyances, à disposition de ceux qui veulent bien se laisser séduire par elle, et elle s’en éloigne au nom même de la raison critique. Fides et Ratio, dans cette perspective, ne se rencontrent pas ni même ne se saluent, mais c’est Ratio qui, la première, et ce n’était pas très raisonnable de sa part, aura rompu le dialogue. Je crois savoir qu’ici, en tout cas, en ce lieu d’écoute et de méditation, comme dans ma propre démarche, chacun souhaitera renouer le lien entre l’une et l’autre.

La deuxième option qui est idéologisation de Jésus pour y voir la figure d’un Christ mythique, refuse, à sa manière, d’en appréhender la dimension historique et politique. A force de n’y voir que le chiffre du monde ou son symbole, ou au moins, un type idéal et exemplaire, une sorte de héros indépassable à la morale universelle dont quelques sentences clefs feraient la synthèse, elle oublie que Christ se nomme Jésus, précisément, et qu’il s’inscrit dans une longue histoire qui le précède, celle d’un peuple, Israël, et celle d’une généalogie spirituelle et religieuse, certes toute entière tendue vers l’espérance d’un salut, mais aussi enracinée dans le temps et le monde, où le Dieu sauveur qui agit se révèle ici même par des actes messianiques de justice.

La troisième option, que je qualifierai de méritoire -mais alors, paradoxalement, au sens catholique du mot méritoire- fait un immense et louable effort de mémoire et d’interprétation rétrospective, et l’on pourrait dire que par le mérite de cet effort et de cette bonne oeuvre mémorielle toute humaine, elle tente de sauver Jésus-Christ de l’oubli, elle tente par l’anamnèse de le faire advenir à tout prix, mais sans savoir exactement où et quand ni comment. Une certaine compréhension errante du sacrement, dans cette ligne tout de même religieuse, ne verra d’ailleurs dans l’eucharistie que le rite d’un souvenir partagé, celui d’une mémoire collective. Mais elle gardera les yeux délibérément fermés sur la présence joyeuse et mystérieuse du Christ qui vient, au temps de la célébration de la cène, et ne se rappellera même plus vraiment que sur le chemin d’Emmaüs ou dans la chambre haute ou lors d’apparitions, ou devant le tombeau vide ou sur une route de Damas, des hommes et des femmes ont été bouleversés et touchés, ont tour à tour entendu, vu, cru et finalement chanté mille louanges et bondi joie et de reconnaissance, ont été rencontrés par le ressuscité qui s’imposait à eux. Le culte des morts, le culte du souvenir, au regard de toutes ces rencontres, est bien triste et pathétique, puisqu’alors il ne s’agit plus que de cela, quand bien même ces derniers resteraient vivants dans la mémoire. La phrase de Malraux si connue et si belle disant que « le tombeau des héros est le coeur des vivants » désignait Jeanne d’Arc, héroïne brulée et bel et bien morte, mais non pas le prophète de Galilée mort et ressuscité, rencontrant nos contemporains dans leur aujourd’hui et nous rencontrant ici-même en ce jour de Pâques !

Il nous faut alors un autre registre d’explication, pour avancer, je dirai même une autre compréhension de la foi, et plus précisément celle qui nous vient de l’Evangile et qui énonce que loin d’être le produit de l’homme, elle est l’oeuvre même du Christ ressuscité. C’est la Fides Christi dont parle l’apôtre Paul, c’est à dire la foi de Christ en nous. Si la résurrection du Christ, en effet, n’est connue que dans la foi, c’est que la foi est précisément le signe du ressuscité posé sur ceux qui croient. Elle est, sur son initiative, la main-mise du Christ vivant sur nous. C’est de cela que les témoignages bibliques rendent compte, c’est cela qu’ils attestent, en particulier dans le Nouveau Testament. J’aimerais alors à ce stade de ma méditation, évoquer après ces trois options qui ne ne nous concernent plus et que nous saluons amicalement de loin, les termes d’une bifurcation dans l’interprétation croyante de la résurrection, et vous présenter une alternative ou il ne s’agit pas de choisir mais au moins de se situer. J’ai bien conscience de l’aspect schématique de la chose, mais dans le temps qui nous revient, c’est peut-être mieux ainsi.

-  Selon une certaine ligne (et quelques-uns d’entre vous vont sans doute s’y reconnaître) le problème se pose ainsi : la communauté chrétienne a dû surmonter le scandale de la croix, et elle l’a fait dans la foi de Pâques. La mort de Jésus, scandale insupportable pour les disciples, risquait, en effet, de briser leur foi. En fait, la mort de Jésus sera une épreuve, mais une épreuve qui se terminera par un triomphe. Comment expliquer alors ce renversement, si aucun fait objectif -nous n’avons pas les moyens rationnels pour le décrire et en prouver l’existence- n’est intervenu entre l’épreuve de la foi qu’est la mort de Jésus et son triomphe qui s’exprime dans la foi en la résurrection ? Le fait qui est intervenu, c’est que les disciples ont dégagé le sens de la mort de Jésus et ont exprimé ce sens dans la foi en la résurrection. Le contenu de la foi pascale, le kérygme, le sens, rapporté dans le Nouveau testament est donc celui-ci : Dieu a fait Messie le prophète de Nazareth. La résurrection apparaît donc ici comme une élaboration de sens, comme une construction de la foi de la communauté, et l’affirmation de notre propre résurrection comme une sorte de philosophie qui en découle heureusement, nous associant à cet incroyable événement de sens. Dans cette perspective, dès lors que le message, le kérygme, est mis à jour, retrouvé, discerné, et comme la résurrection n’existe pas en tant que fait objectif, elle n’intéressera plus vraiment, et finalement son sens s’épuisera dans le fait d’être seulement une affirmation de foi concernant un fait du passé.

Selon cette ligne, encore, dire que le témoignage scripturaire, c’est à dire ici le Nouveau Testament, est témoignage de la foi, signifie qu’il atteste non pas le Christ vivant mais la foi de la première communauté qui confesse le Christ.

Et de la sorte, si l’important, l’essentiel, même, est ce sens, ce kérygme, alors on peut soupçonner que Jésus ne devient le Christ qu’à partir de la résurrection, et que seul ce Christ « reconstruit » par la foi et mis en récit intéresse le croyant, et que tout doit être lu concernant Jésus à la lumière de la résurrection. Le Jésus historique se dilue alors dans un passé à proprement parler « in signifiant » puisque tout prend sens après Pâques. Et tous les récits néo-testamentaires peuvent alors être lus comme des projections de la foi pascale. La confession de Pierre, la transfiguration, le baptême, par exemple, jusques et y compris les récits de résurrection et d’apparition, sans parler des miracles, seront, dans cette perspective, des récits d’après Pâques, projetés en arrière dans le récit de la vie terrestre de Jésus. Finalement, le Jésus historique devient une sorte de présupposition, un quasi prétexte du kérygme et de la foi de la première communauté, pourrais-je dire. Peu importe au fond qu’il ait existé et ce qu’il a fait : nous n’avons accès qu’à un ensemble de témoignage de foi post-pascale à son sujet !

Pour ma part, je crois que le Jésus terrestre, le Jésus de l’histoire, l’« événement Jésus »,, ne peuvent en aucun cas se laisser recouvrir par les théologies du sens que je viens d’évoquer et qui déséquilibrent la confession de foi de l’Eglise en ne parlant que de Christ au lieu de Jésus-Christ, qui agit de plain-pied dans l’histoire sociale, politique et spirituelle de son temps, marqué par l’apocalyptique et l’attente messianique, comme le relèvent justement depuis longtemps déjà certains exégètes contemporains dans la perspective de Käsemann, Conzelmann ou Theissen. Le Jésus de l’histoire, celui dont portent trace les évangiles, celui dont les textes attestent la messianité -y compris après qu’on aura passés ces derniers au crible de la critique de l’exégèse-, est la base et le fondement du kérygme. Théologie du sens (théologie de la signification) et théologie de l’histoire doivent donc dialoguer, et faire se rencontrer la confession de foi de la communauté avec le message de Jésus dans sa pratique prophétique et messianique.

Et ce sera la deuxième ligne, sur laquelle je poursuivrai en forme d’ouverture, car c’est dans la pratique même du Jésus de l’histoire, dans sa pratique prophétique et dans sa conscience messianique, et selon sa prédication du Royaume, que s’incarne de façon proleptique, dès avant sa mort, mais aussi jusque dans sa mort, la promesse donnée aux Pères et maintenant offerte au monde entier. Oui, c’est le crucifié qui est le ressuscité. Et Christ vivant n’est ni un fantôme ni un concept ni un mythe.

C’est dans cette articulation en forme de continuité et de discontinuité entre Israël d’une part, portant au monde Jésus-Christ, et l’Eglise d’autre part, qui le confesse, que je vois se réaliser la recréation dont Jésus est le pionnier. Parler de Christ et oublier Jésus, c’est oublier d’où il vient, de quel peuple il est issu, mais aussi de quel Dieu il est l’envoyé et de quelle existence il est le projet vivant au sein de l’histoire. Les textes apostoliques sont bien, certes, témoignages de la foi de la première communauté, cela ne fait aucune espèce de doute, mais justement, ce que la première communauté dit de Jésus et de sa messianité provient en premier lieu de lui-même, de sa prédication toujours étonnante et pertinente jusqu’aujourd’hui, la prédication du Royaume de justice sur l’importance de laquelle ont insisté après tant d’autres, Jürgen Moltmann ou Paul Ricoeur chacun dans leur domaine, de sa pratique prophétique, sacerdotale et royale inédite, de ses gestes et de ses paroles, et surtout de la façon même dont il vit la croix. La croix vécue non comme un scandale ou un échec, contrairement à ce que pensent les tenants de la première ligne, pour qui cet échec devait être effacé et triomphé comme par un miracle incroyable, le jour de Pâques, mais la croix comme le signe contradictoire et inouï d’une nouvelle messianité qu’il faut discerner et qui se révèle alors non pas dans la toute puissance mais dans la déréliction et la faiblesse. « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » dit-il, exténué, à Gethsémané. Les témoignages de foi que sont les évangiles sont fondés dans le Jésus de l’histoire (Cf. par exemple : Luc 4, 16, ss.), et s’il meurt lamentablement et sans gloire, c’est que le messie devait ainsi mourir, et c’est ainsi que Jésus s’y est préparé et s’y attendait – y compris dans l’effroi du Golgotha- et c’est ce qu’indiquent tant de références à ce leitmotiv du « il fallait », le « il fallait » de la passion, de la mort et de la résurrection, révélant au sein même du judaïsme et devant le monde païen une nouvelle compréhension de cette royauté paradoxale. Jésus meurt donc et ressuscite, mais sa résurrection n’est en rien déni de sa mort, et comme en surplomb d’elle, de même que nos vies fragiles et à tout coup brisées, épuisées en leur faiblesse et leur impuissance, mourront elles aussi mais seront recréées par celui qui tient ses promesses, des promesses faites à Israël, jadis, promesses encore inaccomplies mais déjà tenues, une fois pour toutes, en Jésus-Christ, qui vient, et qui prend soudain l’initiative, de se rendre mystérieusement et réellement présent à nos vies, ouvrant une brèche irréductible dans notre compréhension même de l’histoire du monde, de notre histoire, une histoire à découvrir autrement, une histoire qui depuis Jésus, notre frère, se détermine désormais par la fin qu’est le Royaume, un royaume de justice, selon ce que le sermon sur ma montagne de cet évangile rapporte et offre à notre méditation et à notre action.

Alors, au moment où nous prendrons la cène en présence du ressuscité, nous affirmerons, contre toute évidence et malgré tous les malheurs du monde, malgré la mort et notre propre mort à venir que le royaume vient, que ce royaume est là, déjà présent, au milieu de nous, contestant par sa présence même toute injustice faite aux hommes, et toute violence, toute discrimination, sociale, ethnique ou religieuse, tout mépris et toute humiliation. Nous confesserons le Christ vivant, dans le monde et dans nos vies. Espérance imprenable,

Amen

Jean 9 – « L’Instant de la Foi »

Dimanche 3 avril 2011 – par Rodolphe Kowal, étudiant à l’Institut protestant de théologie

 

Frères et sœurs en Jésus-Christ,

Le personnage principal de notre récit de l’aveugle de naissance est un mendiant. Nous avons cela en commun avec le temps de Jésus : nous croisons dans nos rues, aujourd’hui comme sous l’Antiquité, des mendiants. Les mendiants que nous rencontrons tous les jours, et que nous nommons SDF, clochards ou marginaux, nous sont presque familiers. Nous connaissons leurs visages, leurs habitudes et leurs emplacements quotidiens. Qui parmi vous n’a jamais imaginé se pencher vers l’un d’eux pour tenter de le sortir de sa situation ? C’est ce que fait Jésus dans le récit sur lequel nous allons méditer. Nous ne parlerons pas de la mendicité en tant que telle, mais de l’exemple qu’elle représente et qui nous enseigne un grand fait chrétien, celui de l’instant de la foi.

Nous lirons donc ce récit avec cette idée que c’est Jésus-Christ qui prend l’initiative de venir nous rencontrer dans notre vie. Notre existence, dans laquelle nous subissons la dépendance et la contrainte, se trouve transformée en un instant par la foi de Jésus-Christ.

Qui sont les personnages de notre récit de l’aveugle de naissance ? Il y en a six : un homme aveugle de naissance, les disciples de Jésus, les voisins de l’aveugle, les pharisiens – autrement appelés les Juifs -, les parents de l’aveugle de naissance, et, bien sûr, Jésus.

L’histoire se passe à Jérusalem. Jésus vient de participer à une violente dispute avec les Juifs du temple. Jésus a été jeté hors du temple.

L’histoire commence par un geste de Jésus : Jésus se penche vers l’homme aveugle de naissance. Jésus le guérit, puis le laisse avec ses voisins. Les pharisiens l’interrogent. Jésus le retrouve à la fin de l’histoire.

Les parents de l’aveugle font l’objet d’une question de la part des disciples de Jésus : les disciples de Jésus veulent savoir si les parents de l’aveugle sont responsables de sa cécité ou non. Quand les parents sont interrogés par les pharisiens, il apparaît qu’ils ne savent rien.

Les voisins sont confus face à l’événement de la guérisons. Certains reconnaissent l’aveugle qui voit maintenant, d’autres non.

La plus grande partie du récit est consacrée à l’interrogatoire mené par les pharisiens. Ceux qui le conduisent sont en quête d’explication. Les pharisiens questionnent et appliquent leur critères religieux pour expliquer la guérison. Selon leurs critères, le miracle est impossible, car il a lieu un jour de sabbat. Les pharisiens ne peuvent pas concevoir que Jésus soit issu de Dieu s’il transgresse une prescription importante du judaïsme. Ils interrogent les parents, pour vérifier la filiation de l’aveugle de naissance. Là aussi, ils restent perplexes. Ils interrogent une seconde fois l’homme qui avait été aveugle. Nous apprenons dans ce second interrogatoire que la guérison serait possible grâce à un homme qui fait la volonté de Dieu, qui l’honore, un homme issu de Dieu qui peut tout faire. Les pharisiens donnent là, en creux, ce qui caractérise Jésus.

L’homme autrefois aveugle est exclu de la synagogue. Il est, en quelque sorte, recalé au test des prescriptions du judaïsme pharisien. Cependant, cet homme, tout au long du récit, n’aura pas cessé de progresser dans ses affirmations concernant Jésus. Au début du récit, il voit en Jésus un homme qui a pratiqué des gestes sur lui. Lors du premier interrogatoire, il présente Jésus comme un prophète. Lors du second interrogatoire, il est devenu un disciple de Jésus. Quand Jésus le retrouve après ce second interrogatoire, il confesse sa foi : « Je crois, Seigneur ».

Le récit de l’aveugle de naissance se situe dans le contexte du conflit entre le judaïsme et les premières communautés chrétiennes au Ier siècle. L’Évangile de Jean a été écrit à la fin du Ier siècle, en un temps où le christianisme doit affirmer son identité propre face au judaïsme pharisien. De nombreuses histoires ou paraboles expriment un débat polémique entre disciples de Jésus et pharisiens. La position juives y est souvent présentée de manière caricaturale. Elle radicalise l’attachement des juifs aux préceptes de la Torah, à l’observance religieuse, à la Loi. Au-delà de la polémique, l’interprétation du récit peut nous livrer des enseignements précieux pour nous, pour l’intelligence de la foi aujourd’hui.

Parmi les interprétations classiques du récit de l’aveugle de naissance, j’en retiens une, celle d’Augustin d’Hippone, que je vous livre telle quelle : « Cet aveugle, en effet, c’est le genre humain tout entier qui a été frappé de cécité par le péché du premier homme, dont nous tirons tous notre origine ; il est donc aveugle de naissance. Le Seigneur laisse tomber à terre un peu de salive, et la mélangeant avec la poussière du chemin, il en fait de la boue, parce que le Verbe s’est fait chair, et il étend cette boue sur les yeux de l’aveugle. Lorsque ses yeux étaient ainsi couverts, il ne voyait pas encore, parce que le Seigneur ne fit de lui qu’un catéchumène, lorsqu’il lui couvrit ainsi les yeux. Il l’envoie à la piscine de Siloë, car c’est en Jésus-Christ qu’il a été baptisé, et c’est alors que le Sauveur lui donna l’usage de la vue. L’Évangéliste nous donne la signification du nom de cette piscine, qui veut dire envoyé, et, en effet, si le Fils de Dieu n’avait été envoyé sur la terre, personne d’entre nous n’eût été délivré de son iniquité » (cité par Thomas d’Aquin, Catena aurea).

Au premier chapitre de l’épître aux Romains, Paul évoque, d’une certaine manière, l’état de l’homme avant sa rencontre avec Jésus-Christ : c’est un homme qui ne voit pas la manifestation de Dieu dans la création, et ce depuis l’origine. Son intelligence ne discerne pas Dieu par ses ouvrages. Pour lui, Dieu est « invisible », c’est le terme employé par Paul (Rm 1,20). Il est aveugle.

L’aveugle de naissance est assis, il mendie, il ne fait rien. C’est Jésus qui vient à lui. « Des non-Juifs, qui ne poursuivaient pas la justice, ont obtenu une justice – celle qui relève de la foi – tandis qu’Israël, qui poursuivait une loi de justice, est passé à côté de cette loi » (Rm 9,30-31).

Nous reconnaissons là la situation de notre aveugle de naissance : c’est un homme qui a obtenu la justice de la foi. Sans rien chercher, Jésus est venu vers lui. Son existence s’est trouvée transformée en un instant. L’instant d’une illumination, l’instant pendant lequel on ouvre les yeux.

Comment caractériser davantage cette justice de la foi ?

La justice, c’est le fait de recevoir de la part de Dieu une identité essentielle : une identité d’enfant de Dieu, une reconnaissance gratuite et inconditionnelle, le fait d’être aimé par Dieu.

En un instant – l’instant de la foi – l’homme aveugle, qui mendiait est devenu un homme reconnu devant Dieu. Il comprend – disons-le en parlant comme le psalmiste – que sa vie à un « prix aux yeux du Seigneur » (Ps 116,15). La justice, c’est l’amour infini de Dieu pour la valeur infinie de la vie d’un homme.

La mendicité de l’aveugle dans notre récit est un bel exemple. En d’autres endroits, l’Évangile évoque les paralytiques, d’autres handicaps ou encore des maladies infamantes. La mendicité, c’est le fait d’un homme qui dépend totalement des dons des autres, qui ne travaille pas. Nous pouvons généraliser cette situation à toutes celles de nos vies, quand, dans l’ordre psychologique, nous sommes bloqués dans notre action, dépendant d’une manière excessive de l’estime des autres, de leur reconnaissance ou de leurs compliments.

La justice de Dieu, par Jésus-Christ, se manifeste dans l’instant dans lequel nous reconnaissons l’amour inconditionnel de Dieu. Et nous nous déchargeons là de nos dépendances et de nos contraintes.

Frères et sœurs,

Dans le récit que nous avons lu ce matin, nous avons suivi le cheminement d’un homme que Jésus rencontre et que Jésus guérit. Cet homme va progressivement reconnaître en Jésus son sauveur et confesser sa foi en Jésus-Christ, son Seigneur.

Dans l’instant de la foi, l’aveugle qui mendiait est devenu un homme reconnu, aimé par Dieu.

D’une manière plus générale, c’est Jésus-Christ qui prend l’initiative de venir nous rencontrer dans notre vie. Notre existence, dans laquelle nous subissons la dépendance et la contrainte, se trouve transformée en un instant par la foi de Jésus-Christ.

Ce qu’il y a de plus important dans la foi chrétienne se passe en un instant : l’instant d’une lumière, d’un discernement, d’un retournement de situation, l’instant pour se relever, se remettre en marche, voir à nouveau les couleurs de la vie. Pour ces instants, nous sommes appelés à être des veilleurs. Des veilleurs qui veillent en eux-mêmes et, qui, de toute leur force, de toute leur âme et de toute leur pensée sont attentifs à voir briller dans le regard de l’autre la lumière de la foi de Jésus-Christ.

Amen.