Luc 10, 25-37. – « Le Samaritain, le Christ, la grâce »

Dimanche 26 juin 2011, par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et soeurs,

On trouve tout chez le Samaritain !

Je veux dire par là que les interprétations de ce récit ont fait l’objet d’une multitude de commentaires au long des siècles. Et s’il fallait qualifier ces commentaires et désigner ces interprétations, j’en retiendrais trois types.

Le premier, le plus classique, celui que la tradition des Pères a développé de façon constante et unanime, est le type allégorique. Le deuxième est le type moral ou éthique, et le troisième est celui que je nomme christique.

Mais après tout, ces interprétations, aussi différentes soient-elles selon leur type, ne sont pas forcément incompatibles entre elles : chacune a ses qualités et ses défauts, et chacune éclaire le texte à sa manière.

Le premier type d’interprétation, allégorique, peut se lire aisément comme inscrivant l’histoire du Samaritain dans un contexte de polémique anti-juive, et là n’est pas son moindre défaut. Le deuxième type d’interprétation, éthique, celui que l’on développera intensément dès le temps de la Réforme, ne manque pas de se référer, pour sa part, à un contexte de polémique anti-catholique, et là encore les choses méritent d’être corrigées ou nuancées. Le troisième type, christique, place enfin ce récit et son interprétation dans le contexte d’une compréhension radicale du message de l’évangile à peine recevable, que ce soit hier ou aujourd’hui, j’y reviendrai à la fin du propos.

Les Pères ont effectivement appliqué la méthode allégorique à cette page d’évangile : Origène, se réclamant d’une interprétation qui le précède (ce qui la fait remonter déjà à la fin du IIè siècle) commente ainsi : « L’homme signifie Adam, avec la vie qu’il menait d’abord, puis avec la chute causée par la désobéissance. Jérusalem signifie le Paradis, ou la Jérusalem d’en haut. Jéricho, c’est le monde. Les voleurs sont les forces adverses, soit les démons ou les faux maitres qui se présentent au nom du Christ. Les blessures sont la désobéissance ou les péchés. L’homme est dépouillé de ses vêtements, c’est à dire qu’il perd l’incorruptibilité et l’immortalité, et qu’il est spolié de toute vertu. Il est laissé à demi-mort, parce que la mort a gagné la moitié de la nature humaine…Le prêtre, c’est la Loi. Le Lévite, ce sont les Prophètes. Le Samaritain, c’est le Christ qui a revêtu la chair de Marie. La bête de somme, c’est le corps du Christ. Le vin, c’est la parole d’enseignement et de remontrance. L’huile, c’est la parole de philanthropie et de pitié ou d’encouragement. L’hôtellerie, c’est l’Eglise. L’hôtelier, c’est l’ensemble des Apôtres et de leurs successeurs, évêques et didascales des Eglises ou bien les Anges qui président à l’Eglise. Les deux deniers sont les deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau ou la charité envers Dieu et envers le prochain, ou encore la connaissance du Père et du Fils. Le retour de Samarie, enfin, c’est le second avènement du Christ. » [1]

Saint Augustin poursuit cette interprétation : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho… Cet homme représente Adam avec tout le genre humain ; Jérusalem, la cité céleste de la paix dont l’homme a perdu la félicité par son péché ; Jéricho qui signifie Lune est la figure de notre mortalité qu’on voir successivement naître, croître et mourir. Les voleurs sont les démons et ses anges qui l’ont dépouillé de l’immortalité…Le Prêtre et le Lévite qui passèrent outre après l’avoir vu, représentent le sacerdoce et le ministère de l’Ancien Testament, impuissants pour le salut de l’homme. » [2]

Sévère d’Antioche, pour sa part, reprend l’essentiel de l’argumentaire et développe ainsi : « La Loi donnée par Moïse a passé ; elle a regardé l’humanité gisante et agonisante. Le Prêtre et le Lévite de la parabole symbolisent en effet la Loi, puisque c’est elle qui a introduit le sacerdoce lévitique. Mais si la Loi a regardé l’humanité, elle a manqué de force ; elle n’a pas conduit l’humanité à une guérison complète, elle n’a pas relevé celle qui gisait. Comme elle manquait d’énergie, elle a dû nécessairement s’éloigner après une vaine démarche. Car la Loi offrait des sacrifices et des offrandes, comme l’a dit Paul, « qui ne pouvaient rendre parfait, sous le rapport de la conscience, ceux qui pratiquaient ce culte », parce que « le sang des taureaux et des boucs était absolument impuissant à ôter les péchés… ».

L’allégorie n’oublie rien, ne manque aucun élément du texte, et rappelle combien tout ce qui est énoncé dans le récit se rapporte à telle ou telle réalité que l’Ancien Testament porte en lui-même mais sans jamais aboutir, sans jamais satisfaire, et sans jamais convaincre. L’allégorie se fonde ainsi sur une insuffisance, une incomplétude, une imperfection, un manque, un défaut, …une faute. Elle pousse à la faute anti-juive, et c’est insupportable.

La Réforme, avec Luther ou Zwingli, citera ce texte selon une interprétation éthique pour y déceler et dénoncer la tentation de suivre les préceptes d’une loi -ici la loi religieuse ecclésiale- qui ferme les yeux sur le monde et ses réalités souffrantes, à l’image du prêtre et du lévite qui n’accomplissent des œuvres que pieuses, alors qu’il faudrait qu’elles soient sociales, concrètes et gratuites. La Réforme dénonce toute loi religieuse qui, par excès de zèle, préserve de l’impureté (le contact avec un blessé ensanglanté est interdit à qui veut rester pur) ou de tout compromis avec un inconnu.

Le « Sermon sur les bonnes œuvres », les commentaires de l’évangile de Luc ou certaines pages de Calvin dans son « Institution de la religion chrétienne » illustrent cette position.

La pointe est alors l’appel à la responsabilité du chrétien et à l’action. La pique est adressée à la théologie romaine qui prône les œuvres mais en méconnaît le sens véritable : celui du témoignage de la foi, comme acte gratuit autant que responsable.

Ce type d’interprétation éthique se poursuit et se développe jusqu’aujourd’hui. Il s’enrichit de commentaires où le récit se reçoit et se comprend sur un plan plus exigeant encore, et comme un appel du Christ à « se rendre le prochain de l’autre », au lieu de n’y voir l’autre que comme un prochain à aider.

Se rendre le prochain de l’autre : c’est là le coeur du message.

C’est à dire accepter la finitude de l’homme, de tout homme, et par conséquent aussi sa propre insuffisance. Et reconnaître que cette nécessaire altérité nous fait homme à part entière, dans la relation avec autrui qu’elle instaure.

Se rendre le prochain de l’autre qui souffre, c’est alors être pleinement humain, car on devient soi et pleinement soi « dans la relation » avec autrui.

Être humain, ici, est alors à comprendre en premier lieu comme être en lien, relié, rallié, et solidairement allié sur les chemins de misère, de violence et souffrance.

Le Samaritain qui se fait le prochain du blessé et le soigne met ainsi en route tout un processus de vie, d’humanité et de civilisation, engageant une série de choses qui se révèlent d’une richesse infinie dans l’interprétation contemporaine : par le paiement des soins, il crée un circuit financier de solidarité, par la réquisition de l’auberge il invente l’hospitalisation et la responsabilisation du personnel soignant, et par sa promesse de visite en retour, une forme de suivi médical et social. Le samaritain -lui l’exclu et le méprisé, lui dont on n’attend rien de bon pour la société- met en œuvre une dynamique de socialisation du soin et une prise en charge du patient, et il ouvre un possible au « vivre ensemble » entre personnes différentes.

Il crée entre ces personnes qui ne se connaissent pas et qui dès lors s’entraident, de l’institutionnel et du politique, et il met en symbole la cité par l’inauguration d’une citoyenneté solidaire…

-  N’y at-il pas dans cette chaîne d’interactions imaginées et sans cesse en mouvement les signes de la vocation d’une paroisse comme la vôtre ?

L’on peut enfin ajouter à ce type d’interprétation le type que je qualifiais de christique. Le Samaritain, comme l’avait déjà signalé Origène dans l’extrait cité, est en effet, une image tout à fait possible du Christ.

Il est comme lui « présent-absent », présent au moment des faits puis absent le reste de l’histoire, laissant à chacun sa liberté et sa responsabilité, tant celle de l’aubergiste que celle du blessé, du prêtre et du lévite, ne s’imposant jamais ni ne culpabilisant quiconque.

Le Samaritain, à l’image du Christ, peut alors être chacun de nous, puisque Christ est en nous, puisque « Christ vit en nous », et si nous passons, comme lui, par quelque Jéricho, et si nous savons voir, comme lui, la détresse humaine et nous faire le prochain de celui qui est blessé, nous pouvons à notre tour, comme l’écrivait Luther, « être un Christ pour notre prochain ».

-  N’y a t-il pas là, dans cette invitation à être Christ pour notre prochain, les termes essentiels de la vocation de chacun d’entre vous ?

Les Pères, déjà, avaient donc bien vu cette image christique. Ils avaient peut-être saisi eux aussi, sans y insister cependant, combien le Samaritain, c’est à dire le Christ, le méprisé, le paria, celui que l’on moque- est celui-là même qui pourtant, le moment venu, offre la vie a qui en a vraiment besoin.

Or cette lecture rappelle étonnamment, et en cela elle est passionnante, combien ce salut est un salut inattendu, inespéré, quasi improbable et même inimaginable, précisément par ceux qui ferment les yeux au passage alors que le sang coule et que la victime est abandonnée à son sort par le monde.

Et elle rappelle en même temps qu’il y a en Christ, malgré la méchanceté des hommes et leur aveuglement, un salut toujours possible.

Ce type d’interprétation christique qui insiste sur l’inattendu du salut redit à sa façon combien la rencontre avec le Christ dépend exclusivement de lui et non des hommes, combien l’offre du salut est dans les mains du Christ qui passe, et en aucun cas dans les nôtres, bref combien la grâce, la miséricorde et la paix sont en lui et ne dépendent en aucune manière de notre bon vouloir ou de nos actes : radicalité d’une grâce et d’un salut compris comme dons gratuits, au détour d’un chemin, d’une route, ou dans les circonstances inattendues de nos vies fragiles. Radicalité d’une grâce et d’un salut mettant en œuvre soudain tout un processus social et toute une dynamique de vie et de relations humaines, et dont l’origine est en Dieu seul.

Sur ces chemins et sur ces routes, sur nos chemins et sur nos routes, le Christ, donc, tel le Samaritain, avance et vient à notre rencontre. Certains ferment les yeux ou détournent le regard, mais d’autres sont vus et approchés par lui, relevés, redressés, mis en route à leur tour : « Va et fais de même ! » nous lance t-il.

Arbitraire incompréhensible ? Non, grâce inattendue, salut inespéré d’un Dieu qui vient pour ceux qui se savent perdus et qui sont retrouvés et ressuscités !

Que sur vos chemins, le Christ vous rencontre, comme il rencontre aujourd’hui même pour leur joie et leur salut Fleur [3] et toute sa famille !

Frères et soeurs, chers amis, le Christ vient, il passe dans vos vies, soyez aux aguets, Amen.


[1] In Luc, hom.34, Rauer p200-2002, et In Cant. Prolog., cités par H. De Lubac, Catholicisme, 3è éd., Paris, 1938.

[2] Quaest.Evang. Lib.II, in Luc, quaest.XXI, P.L, 35, col.1341.

[3] Fleur Douxami a été baptisée ce jour.

Matthieu 8, v5-13 « Dis seulement un mot … Pouvoir absolu de la Parole »

Dimanche 23 janvier 2011 – par Valérie Mitrani – Culte d’Installation du Conseil de la Fédération Protestante de France

 

Chers amis, chers Frères et sœurs,

Vous connaissez certainement l’expression « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es ».

Aujourd’hui à l’écoute de ce passage de l’évangile de Matthieu, on pourrait dire « Dis-moi ce que tu crois, je te dirai qui tu es et quel est ton Dieu » Et en ce qui concerne le centenier de cette histoire, sa foi et son Dieu sont curieux, je dirai même inhabituels -me semble-t-il- pour les protestants que nous sommes. En effet, ce centenier a du pouvoir. C’est un homme d’autorité habitué aux relations hiérarchiques dans lesquelles il est à l’aise et qu’il trouve justifiées. Pour lui, un chef est un chef et un subalterne, un subalterne. La parole d’un chef est obéie, c’est d’ailleurs ce qui la caractérise. Un chef ne parle pas pour ne rien dire et quand il parle, sa parole est immédiatement suivie d’effet. Le centenier reconnaît en Jésus un chef, aussi il se comporte à son égard comme envers un supérieur.

C’est le centenier qui se déplace vers Jésus, pas l’inverse. Et quand Jésus lui dit « J’irai (sous-entendu chez toi) et je le guérirai (ton serviteur) » le centenier répond : « je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ; dis seulement un mot … »

Dis seulement un mot … Pouvoir absolu de la Parole quand elle est dite par le chef. La parole de celui qui a autorité agit.

Le centenier parle à Jésus qu’il considère comme son supérieur. Il ne lui demande rien. Il lui présente la situation. Il l’informe du problème. Pour lui, dans ce domaine, c’est Jésus le chef donc sa parole agira. Sa parole suffira. Sa parole suffit. Jésus n’a pas à se déplacer.

Dis seulement un mot …

Curieux, non ? cette compréhension de l’autorité de Jésus ?

Curieux surtout pour nous protestants, tellement habitués à insister sur l’abaissement de Jésus ; pour nous citant si facilement et si fréquemment l’hymne aux Philippiens : « … Jésus-Christ, lequel existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur … il s’est humilié lui-même … »

Inhabituelle cette compréhension de l’autorité de Jésus du centenier pour nous prêchant souvent et à juste titre un Christ traversant les frontières, allant à la rencontre, au contact, supprimant à jamais la distance et les obstacles qui séparent les hommes de Dieu.

Et bien cette christologie, cette foi n’est pas celle du centenier.

Pour lui la parole de Jésus a autorité pour remettre debout, pour apaiser, pour guérir. Donc cette parole suffit, pas besoin d’en faire davantage.

Dis seulement un mot …

Et Jésus parle, agit selon la foi du centenier. Il ne va pas chez lui. Il ne voit pas le serviteur paralysé et souffrant beaucoup. Il ne le touche pas comme il a touché auparavant le lépreux ou la belle-mère de Pierre ensuite. Il dit seulement un mot : « Va… » Il agit selon la foi du centenier. « Qu’il te soit fait selon ta foi …ta foi à toi … pas celle d’un autre, ta foi de centenier »

Qu’il te soit fait là où tu es, selon ce que tu es.

Loué soit le Christ, Frères et sœurs !

Gloire à notre Seigneur qui a cette totale liberté. Il n’agit pas selon des critères préétablis. Il ne parle pas selon des principes. Il parle et agit en fonction de ce que nous sommes au plus profond de nous-même, en fonction de notre histoire, de notre psychologie, de notre situation personnelle.

Et cela peut bousculer nos théologies et nos christologies … cela peut les remettre en question … cela nous aide à ne pas en être trop tributaires.

Christ ne nous parle pas et il n’agit pas envers nous en fonction d’une théologie réformée, baptiste, pentecôtiste, luthérienne, évangélique, libriste, catholique, orthodoxe, adventiste … que sais-je encore ?

Il agit et parle fondamentalement et en premier lieu à l’homme, à la femme qu’il a devant lui, tout simplement dans l’incontournable vérité du réel de sa vie.

Et c’est une vraie bénédiction pour chacun et chacune d’entre nous. C’est une vraie bénédiction pour tout homme.

Grâce à cette liberté et cette autorité du Christ, nous pouvons avec confiance et espérance dire et témoigner devant les autres et avec eux de ce que Dieu fait pour nous.

Amen !

Matthieu 5, 1-12, et 13-16 – « Les béatitudes, le sel et la lumière ! »

Dimanche 2 janvier 2011, par François Clavairoly

 

5 1 Quand Jésus vit ces foules, il monta sur une montagne et s’assit. Ses disciples vinrent auprès de lui 2 et il se mit à leur donner cet enseignement :

3 « Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes, car le Royaume des cieux est à eux ! 4 Heureux ceux qui pleurent, car Dieu les consolera ! 5 Heureux ceux qui sont doux, car ils recevront la terre que Dieu a promise ! 6 Heureux ceux qui ont faim et soif de vivre comme Dieu le demande, car Dieu exaucera leur désir ! 7 Heureux ceux qui ont de la compassion pour autrui, car Dieu aura de la compassion pour eux ! 8 Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu ! 9 Heureux ceux qui créent la paix autour d’eux, car Dieu les appellera ses fils ! 10 Heureux ceux qu’on persécute parce qu’ils agissent comme Dieu le demande, car le Royaume des cieux est à eux !

11 Heureux êtes-vous si les hommes vous insultent, vous persécutent et disent faussement toute sorte de mal contre vous parce que vous croyez en moi. 12 Réjouissez-vous, soyez heureux, car une grande récompense vous attend dans les cieux. C’est ainsi, en effet, qu’on a persécuté les prophètes qui ont vécu avant vous. »

13 « C’est vous qui êtes le sel du monde. Mais si le sel perd son goût, comment pourrait-on le rendre de nouveau salé ? Il n’est plus bon à rien ; on le jette dehors, et les gens marchent dessus.

14 « C’est vous qui êtes la lumière du monde. Une ville construite sur une montagne ne peut pas être cachée. 15 On n’allume pas une lampe pour la mettre sous un seau. Au contraire, on la place sur son support, d’où elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. C’est ainsi que votre lumière doit briller devant les hommes, afin qu’ils voient le bien que vous faites et qu’ils louent votre Père qui est dans les cieux. »

Chers amis, frères et sœurs,

J’ai toujours pensé qu’il n’était pas vraiment possible de prêcher sur le texte des béatitudes, et j’ai toujours eu le sentiment qu’il était sans doute plus juste spirituellement de recevoir ce texte et de l’entendre, de l’accueillir, même, comme une prédication en tant que telle.

Et lorsqu’on prête attention aux différents commentaires bibliques qui ont été écrits à son sujet au cours des siècles, et qu’on s’arrête en particulier à celui qu’a rédigé le théologien Dietrich Bonhoeffer, ce sentiment se trouve conforté par tout ce qui y est présenté : dans l’avant propos du livre intitulé « Le prix de la grâce » consacré à l’étude de ce texte de l’évangile de Matthieu, l’auteur dont on sait l’engagement et la fin tragique, explique en effet l’intention qu’il poursuit : il importe pour lui de se mettre à l’écoute des paroles mêmes de Jésus au delà de toute altération institutionnelle. Et ce n’est que lorsque retentit l’appel à une vie totalement vécue à la suite du Christ qu’est possible une libération totale des hommes pour la communion avec Jésus.

L’ouvrage parait en 1937 en Allemagne, peu avant la fermeture par la police politique, du séminaire de Finkenwalde où le théologien enseignait et où il préparait de jeunes étudiants au ministère pastoral, et l’auteur l’écrit pour chercher à définir, face aux menaces planant sur l’Eglise, une attitude confessante, univoque, résolue.

Pour Bonhoeffer, les béatitudes, comme appel vocationnel ne sont compréhensibles qu’à partir de la croix : elles s’adressent aux disciples qui suivent le Crucifié. En dehors de la croix, elles n’ont aucun sens.

En effet, « ni l’indigence ni le renoncement ne sont en soi d’une façon quelconque une raison de béatitude. Seuls l’appel et la promesse à cause desquels ceux qui suivent Jésus vivent dans l’indigence et le renoncement sont une raison suffisante. »

De manière conséquente, « Le prix de la grâce » interprète chacune des béatitudes à partir de la croix. Les pauvres en esprit sont ceux qui vivent tout simplement dans le renoncement et l’indigence à cause de Jésus. « Leur trésor est profondément caché, il est auprès de la croix. Le Royaume des cieux leur est promis dans une splendeur visible, et il leur est déjà donné dans la totale pauvreté de la croix » Les affligés sont les disciples qui « portent le deuil qui leur est imposé par la seule force de celui qui, sur la croix, a porté toute souffrance ». Les débonnaires « ont l’Eglise, sa communion, ses biens, des frères et des soeurs…avec des persécutions, jusqu’à la croix. Mais Golgotha est aussi un morceau de terre. Et c’est de Golgotha, où le plus débonnaire de tous est mort, que la terre doit être renouvelée. Quand le Royaume de Dieu viendra, les débonnaires posséderont la terre. » Les miséricordieux vivent « de la miséricorde du Crucifié » et ceux qui procurent la paix « porteront la croix avec leur Seigneur, car c’est sur la croix que la paix fut faite ».

Et c’est après le cri de ces béatitudes qui résonnent comme une prédication, un appel et une promesse fait eaux disciples, que viennent les affirmations sur la sel et la lumière :

Les béatitudes et ces paroles sur le sel et la lumière leur sont adressées.

Vous venez de les entendre : désormais, elles vous sont sont adressées. Et elles vous annoncent une bonne nouvelle. Elles introduisent ce que la tradition nomme « le Sermon sur la Montagne », moment essentiel dans l’Evangile de Matthieu, et elles mettent en route les disciples. J’aimerais donc reformuler ce matin en quelques mots la bonne nouvelle qu’annonce ce sermon.

Voici donc en quelque sorte « un sermon sur le Sermon », proclamant une bonne nouvelle pour laquelle nous avons les uns et les autres trois raisons de nous réjouir !

Tout d’abord, le Christ nous donne une nouvelle identité, une identité étonnante. Ensuite il nous donne une vocation, une vocation passionnante, enfin il nous confie une responsabilité, une responsabilité libérée.

Une nouvelle identité, en premier lieu.

Au moment où Jésus commence son ministère en déclarant au monde une Parole de grâce et de pardon pour tous les hommes, les premiers mots par lesquels il désigne ses propres disciples sont les suivants : Vous êtes le sel et la lumière du monde.

Vous êtes le sel et la lumière du monde.

Ces mots sont pour vous ce matin, vous aussi disciples du Christ réunis dans cette église ! Il ne dit pas « vous serez » le sel ou « vous serez » la lumière, il n’évoque pas un futur, un hypothétique demain auquel nous accéderions seulement après l’accomplissement de telle ou telle condition.

Il ne dit pas « vous serez le sel et la lumière si », si vous faites ceci, si vous réalisez cela, si vous faites preuve de telle attitude, si vous faites œuvre de religion. Aucune condition n’est requise.

Le Christ désigne ses disciples et vous appelle aussi pour dire qui vous êtes maintenant, et non ce que vous devez faire. Le Christ annonce la Grâce et non la Loi, fût-elle celle d’une Eglise.

Une grâce qui accueille pleinement, et qui nous identifie chacun en particulier comme étant un être aimé par Dieu, et pardonné. Le jugement est passé, il est derrière nous, il a eu lieu en Christ, et désormais nous sommes pardonnés.

Ces paroles qui ouvrent la première prédication de Jésus, juste après la déclaration des béatitudes offrant le bonheur à ceux qui les entendent, disent en effet l’essentiel du message. Ces paroles identifient les disciples, et elles révèlent leur nouvelle identité : sel de la terre et lumière du monde.

Ils n’ont rien demandé, ces hommes, ni rien fait qui justifiait cette grâce et cette appellation. Ils ne possédaient aucune qualification requise ces pêcheurs de Galilée, pour être appelés comme disciples, de même les foules qui le suivaient. Ils avaient tout à recevoir et rien à donner, mais la rencontre avec le Christ a véritablement transformé leur vie. Comme nous d’ailleurs, qui n’avons rien demandé mais qui avons tant reçu par lui en grâce et en pardon. Comme nous qui n’avons rien mérité, mais qui chaque jour désormais vivons dans la certitude de son salut.

Vous êtes le sel et la lumière, telle est votre identité que Christ proclame ce matin.

Vous qui êtes appelés à entrer dans le Royaume, en d’autres termes, vous qui êtes désormais assurés du salut, vous voici identifiés, nommés par Christ, et votre existence est maintenant destinée à être connue et reconnue dans le monde.

Vous comprenez pourquoi, frères et sœurs, ce Sermon sur la montagne n’est en rien un sermon comme les autres. Vous comprenez qu’il n’enseigne pas les bonnes œuvres, quelles qu’elles soient, qu’il faut accomplir pour être admis dans le Royaume de Dieu. L’entrée y est de toute façon assurée aux disciples. L’entrée vous y est assurée car le salut vous a été acquis en Christ. Heureux êtes-vous en effet ! Heureux êtes-vous, viennent de proclamer les béatitudes.

Le Sermon sur la montagne nous enseigne qui nous sommes et comment vivre en attendant le Royaume, pour multiplier le nombre de ceux qui y entreront, pour que d’autres que nous découvrent cette grâce qui fait vivre heureux et qui libère, pour que d’autres que nous se trouvent au bénéfice des béatitudes et deviennent avec nous sel et lumière du monde ! Cette nouvelle identité de chrétiens comme sel et lumière du monde nous est commune, à nous tous protestants et catholiques, et nous invite à travailler ensemble.

La deuxième raison de nous réjouir et de dire notre reconnaissance à Dieu provient de ce que nous recevons, avec ces paroles du Christ sur le sel et la lumière, une nouvelle vocation.

Le sel et la lumière dans la tradition d’Israël sont des symboles connus, et les auditeurs du Christ ne pouvaient rester insensibles devant une telle appellation.

Certes, l’idée courante selon laquelle les chrétiens peuvent mettre un peu de saveur dans notre monde par leur témoignage et leur discours est une idée très intéressante et suggestive. Et l’on pourrait même se laisser aller à dire que lorsque leur ferveur disparaît, le monde perd un peu son goût. De même entend-on dire que la lumière des chrétiens peut éclairer la nuit païenne, le monde sécularisé disons-nous aujourd’hui, monde dans lequel l’humanité court le risque de se perdre, et qu’il n’y a par conséquent aucune raison de cacher l’enseignement de l’Eglise et la « splendeur de sa vérité ». Et l’on peut faire toute une série de variations sur ce thème curieux, somme toute, du goût d’un monde plus ou moins salé, selon la qualité et la quantité des actions ou des bonnes œuvre des chrétiens, et de la lumière plus où moins éclairante de l’enseignement de l’Eglise, selon les temps et les lieux. Mais quelle prétention dans ce discours, et quelle arrogance ! Et aussi quel danger. Comme l’écrivait en effet un certain J .Calvin, un jour de 1561 : Que les saleurs avisent cependant de ne pas nourrir le monde en sa folie et fadesse : et beaucoup plus encore de ne l’infecter de quelque mauvaise saveur !

Oui, quel goût l’Eglise a-t-elle donné au monde en 2000 ans, sinon trop souvent le goût du sang des larmes et de la cendre de ses bûchers ? Et quelle lumière a t’elle fait briller, sinon trop souvent celle du discours obscur du dogme et de la norme, alors qu’on espérait celle de l’Evangile ? Il se trouve heureusement que la symbolique biblique est un peu différente de ce qu’on entend dire çà et là. Et il faut savoir écouter le magistère de l’Ecriture avant celui de l’Eglise.

Dans l’Ancien Testament, le sel qui sert à la conservation est plutôt symbole de pérennité, d’éternité. Il était utilisé jadis abondamment sur les aliments, notamment lors des sacrifices, d’où l’expression biblique « le sel l’alliance ». Se trouver alors ainsi désigné comme le sel de la terre peut vouloir dire tout simplement ceci : avoir vocation à témoigner fidèlement de cette alliance de Dieu avec le monde, recevoir vocation à ne jamais oublier, en aucune circonstance, l’espérance et l’assurance du salut. Et perdre sa saveur, dans cette perspective, en revient, par conséquent, à malheureusement douter de la pérennité de l’alliance, et à ne plus conserver la qualité intrinsèque du sel à savoir cette saveur qui ne disparaît jamais, celle que procure la certitude d’une alliance éternelle. De quelle utilité serait un chrétien qui ne croirait ni dans la vérité de l’alliance en Christ ni dans la réalité de son salut ?

La vocation du chrétien ici comme sel de la terre, est donc bien vocation passionnante à vivre de la fidélité même de Dieu, dans la persévérance et dans la foi.

Etre le sel de la terre ne se réduit donc pas à une accumulation d’œuvres à accomplir pour ce monde ou pour justifier nos vies à nos propres yeux ou devant Dieu, mais une véritable grâce de Dieu, à vivre par la foi, une grâce offerte. Une grâce à recevoir et découvrir chaque jour, et non un devoir qui culpabilise sans fin, un effort désespérant parce que forcément jamais à la hauteur de l’exigence, surtout si cette exigence est divine ! Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes établis comme témoins d’une alliance irrévocable signée en Jésus-Christ.

Quant à la lumière, là encore le sens des mots peut être différent ; la lumière est en effet, dans le judaïsme, une métaphore courante de la Torah, le judaïsme comprenant sa mission dans le monde comme étant celle de faire briller la lumière de la Torah.

Il faut évidemment entendre ce mot de Torah au sens large d’ « enseignement » reçu par Israël, témoin de Dieu dans le monde. Ainsi doit-on comprendre que l’Evangile demande à ses lecteurs, à tous ceux qui découvrent ce texte, et à chacun de vous, de vivre une vocation jusque là assumée par Israël seulement, la vocation d’être maintenantaprès lui et avec lui « lumière du monde », c’est à dire de mettre au service de Dieu sa vie toute entière, de consacrer sa vie, corps et âme, parole et geste, enseignement et témoignage, et le tout librement, comme une réponse à sa grâce. La vocation du chrétien comme lumière du monde sera alors celle d’un témoignage et d’une libre obéissance dans la ligne de l’enseignement du Sermon sur la montagne.

Nous sommes loin, vous le voyez, d’une compréhension de la lumière qui éclairerait les malheureux païens vivant dans les ténèbres de l’erreur ou de l’ignorance. Nous sommes loin de l’idée que l’Eglise aurait un enseignement propre à elle-même, un magistère ou une loi qui s’imposerait à tous les hommes, pour qu’ils disposent enfin, par son biais exclusif, d’un accès à la vérité.

Etre lumière du monde consiste en revanche à se laisser soi-même guider par les paroles du Christ, par son enseignement et non par celui de nos pères et de la tradition seulement. Etre lumière du monde, c’est simplement vivre ouvertement et librement sa foi, de sorte que ceux qui ne connaissent pas le Christ et son enseignement le discernent avec nous. Sans le filtre obligé d’une Loi impossible à accomplir, d’un dogme impossible à croire ou d’un système moral impossible à vivre.

Etre lumière du monde nous place en situation d’être comme un signe visible et joyeux, là où nous sommes, permettant ainsi que d’autres que nous se laissent à leur tour rencontrer par le Christ. C’est au fond rayonner d’une lumière qui ne vient pas de nous mais qui vient de loin et qui nous traverse, la lumière d’un enseignement reçu et d’une bonne nouvelle qui nous fait vivre, la lumière de l’Evangile.

Et la troisième raison de nous réjouir de cette bonne nouvelle, enfin, s’exprime dans le fait que le Christ attend notre réponse. Il nous veut responsables et libres.

« Vous êtes le sel de la terre » signifie que vous êtes désormais témoins assurés de la fidélité de Dieu et de son alliance, « vous êtes la lumière du monde » signifie que vous ne vous cachez pas et que votre vie de foi peut être exposée, pas seulement le dimanche matin, et pas seulement entre amis, mais dans toute votre vie.

Maintenant le monde vous attend. Maintenant vous pouvez sortir, en quelque sorte ! Vous pouvez risquer votre parole dans un débat, une rencontre, un dialogue, personnellement et librement, sans aucune crainte d’être jugés par aucune instance, car Lui vous a déjà justifiés. Et de même vous pouvez agir. Au plan éthique -et les problèmes ne manquent pas, qui cherchent leur réponse- comme au plan politique -et l’actualité de ces prochains mois va exiger de nous des choix qu’il faudra faire en toute liberté, sans consigne de quiconque – là encore votre réflexion et votre engagement pourront être sollicités.

Vous vous souviendrez alors que vous êtes libres et libérés.

Car vous avez reçu une nouvelle identité, non pas seulement celle de votre généalogie qui vous détermine ou celle de votre appartenance sociale, mais celle que Christ vous donne aujourd’hui.

Car vous avez reçu une nouvelle vocation, non pas seulement celle que votre profession vous commande, mais celle d’agir et d’œuvrer librement dans ce monde, non pour vous-mêmes et votre justification, celle-là est déjà acquise en Christ, mais pour la gloire de Dieu et pour que d’autres chantent avec vous leur joie et leur reconnaissance.

Dans tout cela, le Christ ne nous laisse pas seul. Il nous aide et nous conduit, il nous montre lui-même la route.

Et sans cesse il nous appelle à nous replacer devant sa Parole, transmise dans les textes comme celui du Sermon sur la montagne.

Sans cesse il nous demande de nous y ressourcer, d’y puiser des richesses spirituelles, de nous y nourrir, afin qu’ensemble nous y trouvions cette bonne nouvelle qui réjouit tous les cœurs, à savoir que son alliance ne sera jamais remise en cause et que sa lumière, qui traverse nos vies et fait briller nos yeux, éclairera un jour le monde entier pour le salut et pour sa gloire,

אָמֵן