Romains 1,16-17, Paul, l’Épître aux Romains et la justification par la foi

Dimanche 31 octobre 2010 – Rodolphe Kowal, stagiaire de l’Institut protestant de théologie

 

1 16 C’est sans crainte que j’annonce la Bonne Nouvelle : elle est en effet la force dont Dieu se sert pour sauver tous ceux qui croient, les Juifs d’abord, mais aussi les non-Juifs. 17 En effet, la Bonne Nouvelle révèle comment Dieu rend les humains justes devant lui : c’est par la foi seule, du commencement à la fin, comme l’affirme l’Écriture : « Celui qui est juste par la foi, vivra. »

Frères et sœurs,

Nous devons le choix pour la lecture biblique de ce culte de la Réformation directement à Martin Luther. Vers la fin de sa vie, en regardant vers les événements du début du mouvement de la Réforme, le réformateur repensa à ce passage de l’Épître aux Romains. C’est un passage qui avait bouleversé sa compréhension des Écritures, notamment sa compréhension de la justice de Dieu.

Ces versets sont en effet à l’origine de grands mouvements historiques. Tout d’abord, c’est un grand thème de l’apôtre Paul et cela a une grande influence dès le début du mouvement chrétien. Au temps de la Réforme, Luther brandit la doctrine de la justification par la foi contre une théologie des œuvres, dont nous savons bien combien elle a été désastreuse pour l’Église à la fin du Moyen Âge, notamment avec le problème posé par les indulgences. Enfin, au xxe siècle, pour ne citer que quelques grandes étapes historiques, le théologien Karl Barth publie un commentaire de l’Épître aux Romains et inaugure une théologie protestante qui contribuera fortement à résister contre le nazisme et son dangereux paganisme.

Nous le voyons, cette doctrine de la justification par la foi a un sens historique puissant. Et pour nous, protestants, elle possède un sens identitaire tout aussi puissant, car elle est pratiquement la doctrine fondatrice du protestantisme. Mais la doctrine risque d’être seulement une pièce de musée derrière une vitrine, une œuvre d’art exposée pour satisfaire l’orgueil de son propriétaire. Peut-elle avoir encore un sens pour nos histoires personnelles, pour notre salut en dehors de notre identité protestante ? Peut-on dépasser ce « Nous, protestants, nous avons la justification par la foi » ?

Cette parole de Paul adressée aux Romains « La bonne nouvelle est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, en elle la justice de Dieu se révèle, en vertu de la foi et pour la foi » peut-elle nous mettre en marche aujourd’hui ?

La proposition de Paul, c’est qu’en dehors de la pratique juive de la loi (de la Torah), par la foi en Jésus, reconnu comme Christ, il est possible d’être justifié au yeux de Dieu. Il n’y a plus de différence entre les Juifs et les non-Juifs. Tous les hommes reçoivent cette grâce. Il en résulte que les hommes peuvent être en paix avec Dieu. Tous peuvent être réconciliés avec Dieu. C’est ce que nous appelons traditionnellement justification par la foi ou justice de Dieu.

Quel est le contexte du discours de Paul ? Celui de communautés juives de la diaspora, disséminées dans l’Empire romain, dont la langue et la culture sont dans l’héritage politique, religieux et philosophique grec. Paul est un juif qui s’exprime en grec. Dans le contexte des premières communautés chrétiennes, le mot « justice » peut être défini dans la tradition juive et dans la tradition grecque.

Pour le Juif, la justice (צדקה), c’est une notion que nous trouvons dans l’Ancien Testament, et dont la signification englobe fidélité, loyauté, justesse, etc. Nous trouvons dans les récits bibliques des figures de justes tels que Noé, Abraham, et tant d’autres. Dieu est juste dans sa fidélité à Israël. La justice et d’autres vertus sont enseignées aux princes pour qu’ils deviennent des rois sages, comme le roi Salomon. C’est notamment l’objet du Livre des Proverbes. L’observation rigoureuse des paroles, des préceptes et des commandements inscrits dans la Torah correspond à la pratique de la justice dans le judaïsme..

La justice pour le Grec (δικαιοσύνη), c’est une vertu née dans la poésie épique, au temps d’Homère. Le héros grec juste est celui qui agit conformément à un ordre fondamental, un ordre unique, divin. Pour le Grec, la justice c’est aussi un objet philosophique, chez Platon, et dans la philosophie morale et la politique chez Aristote.

Dans les deux grandes traditions juive et grecque, la conception de la justice est à l’origine profondément religieuse. La justice est conçue comme un ordre divin, comme une vertu divine. Cela est bien éloigné d’une conception contemporaine dans laquelle la définition de la justice varie en fonction des options philosophiques des uns et des autres. Aujourd’hui, il est possible d’entendre la justice comme l’intérêt d’un groupe ou tout simplement comme l’institution judiciaire. Dans l’espace public aujourd’hui, aucun d’entre nous n’oserait parler de « justice de Dieu », sauf à passer pour un fanatique.

L’apôtre Paul a reçu une révélation pour annoncer l’Évangile aux non-Juifs, c’est – en somme – sa spécialité. Pour simplifier, nous pourrions dire qu’il s’agit de permettre aux non-Juifs d’entrer dans la foi des Juifs.

Paradoxalement, cette mission est confiée à Paul, lui le Juif pharisien irréprochable, zélé, parfaitement formé. Mais Paul est aussi quelqu’un qui maîtrise parfaitement la langue grecque et le discours grec. Ce qui est étonnant, c’est que la pensée de Paul se situe à l’intersection des deux traditions juive et grecque. L’apôtre maîtrise les deux comme si elles étaient toutes les deux sa langue maternelle. Il est donc tout désigné pour produire la synthèse qui permettra de dépasser les limitations des deux traditions. C’est pour cela aussi qu’il est capable de critiquer les deux.

Justement, quels sont les arguments de Paul dans l’épître aux Romains pour soutenir la justification par la foi ? Ce sont, premièrement, des reproches qu’il adresse aux Grecs et aux Juifs.

Les Grecs sont des gens qui vivent dans un égarement moral, à cause de leur refus de glorifier Dieu, le Dieu unique. Dieu est en colère contre eux. Ils vivent une relation colérique, conflictuelle, non pacifiée à la divinité.

Les Juifs, quant à eux sont marqués par l’orgueil qu’ils tirent de leur relation privilégiée avec Dieu, de leur connaissance de la loi, mais aussi, par le fait, de leur transgression de la loi. L’apôtre reconnaît toutefois leur avantage considérable du fait de cet héritage, de cette foi et de cette connaissance.

Paul affirme que pour le Juif comme pour le Grec, c’est la foi qui est première pour entrer dans la justice de Dieu.

Pour soutenir cela, Paul convoque un passage fondateur des Écritures : dans la Genèse, Abraham, le père des croyants a connu la justice de Dieu, a été aimé et conduit par Dieu en vertu de sa foi, avant sa circoncision.

Si Paul plaide tant dans ses épîtres pour la doctrine de la justification par la foi, c’est sans aucun doute parce que la chose n’est pas évidente pour tous ceux qui reconnaissent en Jésus le Christ dans l’Église primitive.

Dans le chaudron des premiers écrits chrétiens au Ie siècle, nous ne faisons que déduire le contenu des débats. Quand Paul écrit aux Romains, les Évangiles n’ont pas encore été écrits. Des paroles de Jésus et des souvenirs circulent. Il y a des témoins directs et des témoins indirects. Les Évangélistes formeront plus tard des récits cohérents, mais tous différents de la vie, du ministère et de la Passion de Jésus.

L’Évangéliste Luc a une manière très fidèle d’illustrer l’enseignement de Paul sur la justification par la foi dans le récit de la femme pécheresse (Lc 7,36-50) : une femme vient trouver Jésus dans la maison d’un pharisien chez lequel il mange ; elle lave ses pieds de ses larmes et le parfume ; les disciples reprochent cela à Jésus ; finalement, Jésus la pardonne et lui dit : « Ta foi t’a sauvée ; va en paix ».

« Ta foi t’a sauvée ; va en paix »

Frères et sœurs, nous avons vu ensemble que la doctrine de la justification par la foi a une grande importance dans notre histoire, dès l’origine du christianisme et particulièrement pour notre identité protestante. Mais dans notre tradition protestante, il est encore plus l’important de retourner toujours aux Écritures et de les interpréter à nouveau. À l’origine du christianisme, la prédication de Paul sur la justification par la foi a montré aux non-Juifs qu’il était possible d’entrer dans la justice de Dieu.

À nous aussi, la doctrine de la justification par la foi nous parlera, si, comme cette femme dans l’Évangile de Luc, nous pleurons de toutes nos larmes dans l’espoir d’un changement radical dans nos vies, et si nous glorifions le Seigneur Jésus-Christ du parfum de notre témoignage. En reconnaissant la lourdeur, la misère mais aussi la profondeur et la richesse de notre héritage, comme cette femme, notre foi nous sauvera et nous irons en paix, envoyés par Jésus-Christ.

Amen.

Luc 17, 11-19. – « Evangile sans frontière… »

Dimanche 10 octobre 2010 – par François Clavairoly

 

17 11 Tandis que Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa le long de la frontière qui sépare la Samarie et la Galilée. 12 Il entrait dans un village quand dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils se tinrent à distance 13 et se mirent à crier : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! » 14 Jésus les vit et leur dit : « Allez vous faire examiner par les prêtres. » Pendant qu’ils y allaient, ils furent guéris. 15 L’un d’entre eux, quand il vit qu’il était guéri, revint sur ses pas en louant Dieu à haute voix. 16 Il se jeta aux pieds de Jésus, le visage contre terre, et le remercia. Cet homme était Samaritain. 17 Jésus dit alors : « Tous les dix ont été guéris, n’est-ce pas ? Où sont les neuf autres ? 18 Personne n’a-t-il pensé à revenir pour remercier Dieu, sinon cet étranger ? » 19 Puis Jésus lui dit : « Relève-toi et va ; ta foi t’a sauvé. »

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Le récit de ce jour raconte l’histoire de dix guérisons. La guérison de dix lépreux d’un village « entre Galilée et Samarie ». Et elle raconte la conversion de l’un d’entre eux, un samaritain [1] qui retourne sur ses pas, qui se convertit et revient vers Jésus pour glorifier Dieu.

Ainsi va l’évangile, de pays en pays, traversant les frontières et touchant au passage les plus exclus, les plus méprisés et les moins fréquentables, ceux qui sont devenus étrangers à leur société, à leur famille, assignés à résidence à la limite des lieux habités, dans des cimetières, des grottes ou des cachettes loin des yeux des humains, rendus étrangers à leur propre corps sinon à leur âme, n’attendant plus rien qu’un regard, un signe ou une aumône.

Se tenant à distance pour ne pas gêner, pour ne contaminer personne selon ce que recommandent les prescriptions et les règles de pureté, groupés et dénués de tout, ils interpellent de loin ceux qui passent.

Jésus, passant par là, ne reste pas indifférent.

Comme souvent nous le sommes nous-mêmes devant ceux qui, pourtant au cœur même de nos villes, nous demandent si peu, nous demandent un regard, un signe, une aumône.

Et d’un mot, Jésus les guérit. D’un regard, d’un ordre : « Allez vous montrer aux prêtres (du temple ou de la synagogue), ils vous diront si vous êtes purifiés, conformément aux règles, et si votre infirmité est considérée comme définitivement guérie. »

En y allant, ils sont tous guéris.

Et l’un d’entre eux fait un retour sur soi.

Il réalise ce qui lui arrive, constate non seulement sa guérison mais comprend d’où elle vient et plus précisément de qui elle provient.

L’un d’entre eux donne sens à ce qui advient. Il en témoigne par la louange et par des cris de reconnaissance.

Le voici donc à nouveau réintégré dans le corps social, dans son propre corps nouvellement créé, et réintégrant le monde des humains, le monde des siens.

Le miracle n’est pas seulement médical mais total, psychologique, social, éthique, familial et spirituel.

La guérison trouve sens et origine en celui-là même qui l’effectue : le maitre, le Christ, le vivant.

Elle signifie et signe le salut offert à celui qui le comprend et le reçoit comme tel. C’est ici l’essentiel du récit.

« Ta foi t’a sauvé » dit Jésus, « Lève-toi et va. »

Comme s’il s’agissait d’une résurrection mettant l’homme debout et lui ouvrant un avenir.

La foi n’est donc pas à comprendre, selon ce récit, comme espérance de bien-être seulement, pour maintenant ou pour demain, de mieux-être intérieur, ou bien encore uniquement comme possibilité de guérison : elle est découverte et expérience personnelle et présente de salut et de résurrection.

Elle est accueil d’un « ordre de marche », elle est obéissance à l’ ordre de se lever et d’aller.

Et cet homme samaritain a compris tout cela : pour lui, l’évangile ne ressortit pas à un discours de réconfort ou de confort mais d’essor, d’effort, de ressort qu’une résurrection tend et prépare pour la louange et le témoignage, pour le chant de la marche.

Mais il y a plus que tout cela encore.

L’extraordinaire de ce récit réside en ce qu’il suggère à son lecteur que Jésus lui-même ne se doutait pas de ce qui allait advenir !

Il se demande, en effet, où sont passés les neuf autres lépreux, comme s’il regrettait qu’un seul, un étranger qui plus est, comprenne et vive cette résurrection.

Le voici demandant mot pour mot :« N’ont-ils pas été purifiés tous les dix ? Ne s’est-il trouvé que cet étranger pour revenir donner gloire à Dieu ? »

Jésus se convertit à son tour, au moment même où il pose cette question, et comprend ici que son message est sans frontière, et qu’il n’est pas adressé exclusivement aux brebis d’Israël mais à tous ceux qui le reçoivent et l’accueillent dans la foi, d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient.

Il y a donc dix guérisons et deux conversions dans le récit de ce jour.

Les guérisons des lépreux, la conversion de l’un d’entre eux et le changement de regard de Jésus sur sa propre pratique et sur la nature et les conséquences de son ministère prophétique.

Le message est alors à comprendre comme définitivement transfrontalier, voyageant sans cesse, se révélant évangile nomade, voyageur et tzigane ou rom tout à la fois, adressé à quiconque se reconnaît infirme et maintenant guéri et relevé.

Peut-être est-ce cela être chrétien et lié à Christ par sa parole : se reconnaître infirme et guéri, insuffisant et aimé, rejeté et accueilli, insupportable et supporté, impardonnable et pardonné, mort et ressuscité aux frontières de nos vies blessées, venant de tous horizons et de toutes conditions, à l’image de ces trois enfants qui ont reçu le baptême [2], et dont la présence parmi nous rappelle que nos existences fragiles sont rencontrées par Christ, orientées par sa parole vers la vie et non plus vers la mort, le néant ou l’oubli, et promises à la résurrection :

-  Le baptême, c’est à dire un simple signe, un geste, et l’aumône de quelques gouttes d’eau qui désignent la vie en abondance…

-  Le baptême offert à ces enfants, étrangers sur cette terre, nouveaux venus, nouveaux-nés, bien seuls s’ils n’avaient leurs parents, et si vulnérables s’il n’avaient en Christ, désormais, leur véritable identité.

Le récit de l’évangile de Luc raconte à sa façon, je le crois maintenant, un baptême étonnant : celui du samaritain qui redécouvre la vie, tel un enfant devant qui s’ouvre l’avenir.

Il révèle aussi une sorte de baptême de Jésus qui change de regard et découvre l’immense grâce de son message offert à l’humanité toute entière et aux hommes même les plus méprisés et les plus fragiles qui soient.

Il révèle au lecteur, quel qu’il soit, que la présence de Jésus étonne et rayonne de sorte que même dans les moindres recoins de l’humanité, dans les endroits les plus reculés, dans les caches les plus sordides et les plus fermées, auprès des hommes peut-être les moins fréquentables, sa lumière brille et sa parole touche, se révélant « au milieu d’eux », ainsi que l’évoque le verset qui suit ce texte : « le règne de Dieu est au milieu de vous » !

Telle est la bonne nouvelle,

Amen.


[1] Habitants de Samarie, jadis capitale du royaume du Nord, les samaritains se prétendaient les vrais adorateurs de Dieu dans leur temple du mont Garizim bien que celui-ci ait été détruit en -128, et à ce titre étaient tenus par les juifs pour hérétiques et pécheurs impurs.

[2] Valentine, Grégoire, Augustin

Luc 17, 5-10 – « Être disciple : la sagesse et le sel de la vie… »

Dimanche 3 octobre 2010 par François Clavairoly

 

17 5 Les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente notre foi. » 6 Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde , vous pourriez dire à cet arbre, ce mûrier : « Déracine-toi et va te planter dans la mer », et il vous obéirait. »

7 « Supposons ceci : l’un d’entre vous a un serviteur qui laboure ou qui garde les troupeaux. Lorsqu’il le voit revenir des champs, va-t-il lui dire : « Viens vite te mettre à table » ? 8 Non, il lui dira plutôt : « Prépare mon repas, puis change de vêtements pour me servir pendant que je mange et bois ; après quoi, tu pourras manger et boire à ton tour. » 9 Il n’a pas à remercier son serviteur d’avoir fait ce qui lui était ordonné, n’est-ce pas ? 10 Il en va de même pour vous : quand vous aurez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : « Nous sommes de simples serviteurs ; nous n’avons fait que notre devoir. » »

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Être disciple, suivre Jésus, se déclarer chrétien, tout cela revient à assumer un certain nombre de choix et faire preuve d’un certain discernement.

C’est faire preuve de sagesse.

Le récit de l’évangile de Luc peut toutefois faire peur à son lecteur s’il ne prend pas garde à la façon dont il se présente, s’il en fait une lecture naïve ou littérale -mais dimanche après dimanche et au long de nos études bibliques, je vous exhorte à lire avec intelligence tous ces récits bibliques-, s’il ne voit pas ce que vise l’auteur lorsqu’il construit cette figure du disciple tel un homme sage, réfléchissant avant d’agir, avant de se décider, et qui mesure les choses et les conséquences au moment de franchir le pas, alors que par ailleurs, en d’autres lieux de ce même texte évangélique, d’autres figures de disciples apparaissent, tellement différentes : le disciple qui répond promptement à l’appel de son maitre et qui ne s’embarrasse pas de savoir à quoi exactement il s’engage, celui qui à l’inverse discute sans fin et tergiverse, celui qui ne comprend même pas les propos et les discours de Jésus, celui qui n’est disciple que par moment, tel une sorte d’intermittent de la foi, celui qui trahit, celui qui renie, ou encore celui qui doute…

Ce que je veux dire, c’est que notre récit qui évoque le disciple qui pour suivre Jésus fait preuve de sagesse et de discernement est celui qui, en même temps, a compris qu’il prenait un chemin difficile et exigeant, renonçant à un certain nombre de liens obligés par les usages et les conventions, renonçant à une certaine compréhension de la vie que le discours dominant impose ici et là pour en découvrir une autre, rompant les amarres pour se lancer dans une aventure spirituelle dont nous savons tous combien elle peut être riche et risquée, riche de mille découvertes et risquée par les désillusions qu’elle promet et les deuils qu’elle annonce.

Ce récit, placé juste après celui dit de « la porte étroite » indiquant déjà les difficultés du chemin emprunté, et juste avant le récit bien connu lui aussi du fils cadet qui rompt les liens avec la maison paternelle et prend le risque de se fâcher avec tout le monde, dresse le portrait d’un disciple sage, voulant demeurer sujet de son parcours personnel et conscient des épreuves qui l’attendent.

A l’image du maitre, né de nulle part en quelque sorte, ayant rompu avec les siens et sa famille adoptive et mourant seul, abandonné, sans biens ni héritage à transmettre à quiconque, ni caveau où trouver une place sinon celui qu’un autre Joseph, après celui, tout aussi magnanime, de son adoption, lui offrira sans même qu’il le sache.

Le disciple de notre récit – et c’est de nous qu’il s’agit- même s’il possède des richesses et des biens, vit en Christ comme s’il ne les possédait pas, prêt à tout moment à s’en défaire, prêt à renoncer à ses pouvoirs et ses prétentions pourtant légitimes et reconnues dans le monde.

Le disciple -et c’est de nous qu’il s’agit- ne vit certes pas comme un moine ou un paria mais, en Christ, comme s’il l’était.

Luc l’évangéliste était pour sa part lui-même médecin, selon ce que la tradition rapporte, issu sans doute d’un milieu aisé, possédant les éléments de culture et de savoir que tout homme de son rang devait connaître.

Et il a placé tout ce savoir au service du maitre, sachant qui il était et ce qu’il valait dans le monde, mais consacrant sa vie et son intelligence au discernement du message évangélique et à sa diffusion par l’écriture et la prédication.

Si donc il faut être bien fou pour croire en Jésus « Christ », « Fils de Dieu », « Sauveur » du monde et « Messie » d’Israël, comme l’énoncent ses écrits, il faut être sage pour assumer ces convictions et pouvoir les transmettre.

S’il faut s’enflammer et brûler pour parler de Jésus, comme il le fait, et de la joie immense qu’il communique par sa présence, et de l’espérance imprenable qu’il renouvelle jour après jour, il ne faut cependant pas se consumer, se dissoudre et perdre ses repères intellectuels ou son discernement, car il s’agit de « rendre compte » de la foi, d’y réfléchir, d’écrire à son sujet et d’en parler avec raison, avec prudence, pour que d’autres la découvrent et la partagent, et que l’espérance passe à d’autres encore.

Pour être disciple, il faut donc prendre de la hauteur, prendre ses distances.

Et les mots claquent, pour que nous comprenions bien : « détester son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs et même sa propre vie », on l’aura compris, ce n’est donc pas une injonction à prendre à la lettre mais à comprendre dans sa radicalité spirituelle, en esprit et en vérité : il y a là en effet un appel incroyable à exister pleinement, à part entière, comme personne humaine singulière et comme être unique, comme sujet royal et souverain de sa vie, être humain pleinement humain, libre et libéré de tout pour être réorienté et renouvelé par le moyen d’une relation inédite, celle que Christ requiert de nous et qui donne sens à toutes les autres relations.

Évidemment, Jésus ne demande en aucun cas, ici, que chacun se dispute avec tout le monde !

Il n’exige pas que chacun haïsse son prochain ou se haïsse soi-même !

Faut-il, pour s’en convaincre, se souvenir des commandements majeurs dont lui-même rappelle avec vigueur l’extrême importance : « Tu aimeras ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même » ? Faut-il rappeler tous ses propos sur le respect, l’amour, le pardon, la réconciliation avec autrui ?

Cette injonction à la prise de distance formulée sur un ton si péremptoire est donc bien d’un autre ordre : elle est appel vigoureux à la sagesse, au recueillement, à la prise au sérieux de cet engagement intime, profond, solitaire, qui n’engage que soi, et pleinement soi, précisément, ni forcément les parents, ni les conjoints ni les enfants, à suivre le Christ. Un appel qui bouleverse parfois, questionne ou trouble, il est vrai, les couples et les familles.

Au fond, être disciple n’est pas très confortable car il faut, en quelque sorte, au regard de cet appel, être fort.

Mais être disciple est aussi inconfortable car il faut savoir et pouvoir accepter lorsqu’on faiblit -et cela arrive si souvent- d’être relevé, redressé, remis debout par un autre que soi.

Accepter aussi, par conséquent, d’être faible…

Je pense alors à cette phrase de notre frère Max V. qui nous a quittés il y a quelques mois, disciple sage s’il en était, et fort, aussi, au moment le plus difficile de son existence, au moment le plus faible de sa vie, qui disait dans un souffle :« j’ai confiance » et se poursuivait ainsi comme pour dire la foi avec plus de précision encore « je suis en confiance » comme pour dire, à la suite de l’apôtre Paul, le maitre de l’évangéliste Luc, « je suis en Christ ».

Cette vision de la relation au Christ « à la vie à la mort » est véritablement celle que Luc l’évangéliste veut transmettre : les événements tragiques, les évolutions du temps présent et de la société, les discours troublants et inquiétants que nous entendons, les épreuves de la vie qui nous touchent et nous font mal, interrogent notre foi, mais le message reçu ce jour est le suivant : non seulement nous ne sommes pas seuls, puisque Christ vit en nous, mais par lui et en lui, nous recevons une vocation à assumer et à vivre. Et Luc reprend ce mot de Jésus lui-même pour désigner cette vocation : « Vous êtes le sel , le bon sel », autrement dit vous portez par votre vie même un témoignage autour de vous, un témoignage de bon goût, un témoignage qui donne goût à l’existence et lui donne sens : le goût de vivre en Christ qui nous aime et ne nous abandonne pas, le goût de vivre sous sa bénédiction, avec la sagesse qu’il nous donne,

Amen.